Récits vagants

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Ce soir le monde est laid

Ce soir le monde est laid, tristement laid, cruellement laid. En ce soir il n'est rien, rien pour le sauver des atrocités qui le labourent et le façonnent.

Un de ces soirs où le sommeil a fui. Dormir serait accepter, se confier au monde à l'instant rejeté. Ce soir le monde est trop laid pour souhaiter y séjourner, y demeurer paix et volupté sous les draps veloutés. Trop laid pour plier à la nuit, accepter le repos du corps et de l’esprit, préparant la journée nouvelle annoncée.

Quels hasards déplacent-ils donc à ce point la focale ? D'où sort ce soir ce ressenti terrible et ancien -il fut autrefois récurrent- de la laideur d'un monde qui ne vaut pas d'y demeurer ?

Oh penser tout cela malgré le soleil et le sentier de la journée, la douceur du chat pelotonné et l'odeur légère du chèvrefeuille cueilli sur l'oreiller !

Les plaisirs simples ne peuvent pas ce soir effacer ni le dégoût ni l'effroi. Ce soir le monde est triste et laid, plus qu'il ne devrait être permis de le désespérer.

Bien sur il y a le contexte, la fin triste du roman poignant aussi bien que le quotidien dénué de sens d'emplois succédés jamais satisfaisants tout à fait. La biologie qui joue d'hormones et de minéraux. Le désarroi d'un temporaire assez répété, à la fois nécessaire aux désirs d'ailleurs et déstabilisant dans ses toujours envies de meilleur. La fin moult fois annoncée mais jamais tout à fait assumée de cette relation simple et si compliquée. Le vide à venir et les conflits qui précéderont, que l'on a déjà répétés. Tous les conflits du monde qui en profitent pour sembler émerger, clamer leur infinité, leur permanence et perméabilité à toute l'humanité. Les espoirs bernés des peuples et l'abandon déchirant des individus. Les larmes des uns, l'indifférence des autres et tout ce qui désespère d'être un de ceux, un de ces autres.

Ne cherchez pas. Aujourd'hui le monde est laid et la vie ne le mérite pas. Nul être ne mérite ça. Bien sur le soleil et les sourires, les beaux actes et le progrès. Aujourd’hui, pour moi, dans cette humeur sombre et détachée, ils n'ont pas droit de cité. S'effacent devant les atrocités ou juste l'atroce banalité. Rien de ce qui est ou a été ne pourrait aujourd'hui légitimer.

Aujourd'hui le monde est laid.

Ne mérite que la langueur, à moitié pleine de rancœur mais surtout tout à fait désespérée. A quoi bon ? Le monde est laid.

Je sais la beauté, la bonté. Je sais m'émerveiller avec la candeur enchantée des enfants et des innocents. J'ai souri, plus souvent qu'à mon tour. Joui du moindre des plaisirs, d'un souffle de vent sur mes bras et d'un visage illuminé, de l'odeur d'un bouquet et du bonheur visible du chien sur le chemin. Je sais l'exaltation des sens et de l'esprit, de l'âme aussi, offerte par ce monde unique où l'on habite.

Et après ? Aujourd'hui le monde est laid. Ne semble mériter au mieux qu'un affaissement nonchalant, une faiblesse éhontée, l'absence absolue de toute autre volonté que de rester, allongé sans désir ni satisfaction espérée.

Pourquoi pas ? Il n'est rien aujourd'hui que le monde offre ou promette qui vaille que l'on s'y arrête.

Le monde ou peut-être ce que l'on en fait, c'est vrai. Mais y changer quoi que ce soit semble aujourd'hui infiniment hors de portée.

A quoi bon ? Au mieux tout ne fera que recommencer. Au pire rien n'aura vraiment changé.

Alors où a pu se mener le combat, la faiblesse étend ses droits. Où l'on a pu se dresser, lever bruyamment le poing ou oeuvrer laborieusement sans chercher témoin, ne reste que la langueur et l'envie d'immobilité. Dénervé, légèrement écœuré, sans énergie ni volonté.

Avoir rendu les armes sans même y penser. Avouer, assumer son incapacité. Ne voir que l'inutilité.

A quoi bon ? Aujourd'hui le monde est laid.

Laideur morale évidemment car rien n'est reproché aux arbres ou à l'eau, à la chienne qui gambade insouciante et heureuse du sentier. Où quotidiennement ces spectacles m'enchantent, ils n'évoquent aujourd'hui rien qui tente, me laissent aujourd'hui tout à fait froid.

Incapable du moindre émoi.

Le monde est laid, comme englué dans une laideur diffuse et multiforme qui pose un voile sur l'entièreté, voile de laideur généralisée masquant toute beauté en particulier.

Lettre d'amour

Ça n'est pas sans tristesse que je mettrai fin à cette relation. L'idée, l'expression même en est hideuse mais c'est, je crois, bien ainsi que ce peut être dit.

Nous nous séparerons, de ma volonté ; je te quitterai mais pas si volontiers. J'ai conscience, peut-être autant que toi, du gâchis de se séparer. De la chance de pouvoir passer du temps à tes cotés.

Je sais stupide d'être incapable d'en profiter, d'en profiter comme il faudrait, de t'aimer comme je devrais. Comme tu le fais.

Il est terrible, tu sais, de reconnaître cette incapacité, qui reconnaît d'abord tes qualités. Rares, éprouvées. Et prouvées. Bien sur je t'aime et t'ai aimé. J'ai pour toi cette affection sincère et prolongée, la tendresse et l'attachement bien ancré. Mais pour autant, légèrement distants. Je sais à quel point tu es bien et tout à la fois ne peux que reconnaître n'être pas amoureuse. Ne l'être plus peut-être. J'aime autant croire l'avoir été un temps, plutôt que juste illusionnée -même si reste le souvenir, tout du long, de ce froid d'arrière-fond bien ancré, la distance au sein même de la romance.

Disons cependant que je t'ai aimé, si tu veux bien, j'y tiens. Que tout n'aie pas été que rêves, élucubrations tristes quand la solitude rencontre une illusion possible. Il t'a été, un temps, possible de faire illusion. Il m'a donc été un temps possible de t'aimer. J’eus aimé que cela dure plus longtemps -que cela grandisse, évolue mais dure en continu. Jusqu'à la fin des temps, au moins, évidemment.

Je m'en vais donc et vais alors reprendre la route. Je te laisse nos amis communs -ils étaient, après tout, tiens avant d'être miens même si je suis entrée dans leur vie avant de débouler dans la tienne. Et même si tu en as d'autre, même s'ils sont mon seul appui dans ce coin de pays, tant pis. J'ai la route comme amie, j'ai le départ qui souffle encore sur mes histoires et l'envie de bouger vient toujours aider à sécher les larmes versées. Je pars sans toi, je serais partie qu'eux aient été là ou pas.

Je ne doute pas que tu retrouveras bientôt quelqu'un, pour le cul ou plus sérieux, selon ce que tu trouveras mieux. Tu n'es pas du genre à garder la place froide trop longtemps, quitte à la remplir sans y penser trop sérieusement.

Je te la souhaite bien faite. Car tu es particulièrement attirant, du genre qu'on ne refuse pas de mettre dans son lit. Je te la souhaite bien faite, qu'elle se sente un peu moins dépareillée que je ne l'étais à tes cotés. Tu mérites mieux, ne serait-ce que pour l'aspect harmonieux.

Tu trouveras certainement, pour un temps ou plus longtemps. Durablement si vous l'envisagez tous les deux sérieusement. Tu es après tout sacrément attachant.

Je te souhaite une fille belle et bien faite, qui t'aimera sans prise de tête. Qui n'accordera pas une importance démesurée à ce que tu considères -à juste titre- être des détails. Qui vous évitera ces engueulades et incompréhensions qui étaient notre lot quotidien, bien plus que la passion. Je ne te souhaite pas plus la passion que tu ne sembles la chercher. Mais un attachement honnête, sûr et bien accompagné.

Je garde mes idylles et rêveries inavouées, les envies fantasques de complicité. Tu estimais tout à fait assez, suffisante celle que l'on partageait. Elle me semblait, malgré les années, moins belle et réelle que la première trouvée chez une conquête de quelques semaines.

Je te souhaite une fille qui te causera moins d'embarras. Personne d'aussi généreux et de bonne foi, bien qu'un peu maladroit, ne mérite les crises et les disputes que tu trouvais avec moi.

Je te souhaite d'être plus heureux que je ne l'ai été -surtout sur la fin-, je la souhaite plus sereine et confiante, moins fantasque que je ne l'ai jamais été. Moins sensible, sans doute ; comme en tous les excès nuisent et je sais tirer de là et l'incapacité d'aimer et la distance que tu soulignais.

Je remballe mes insatisfactions mal énoncées, mes rêves et mes incapacités. Je n'avais pas grand chose à t'offrir que ces lacunes déjà citées ; j'ignore comment tu as pu t'en contenter. Comme d'autres me l'ont dit déjà, tu jugeras peut-être plus tard que tout est mieux ainsi, que rien de bon ni durable ne serait sorti de cette relation pleine de froids et de conflits, d'essais et de blessures morales, réciproquement glaciales.

Tu ne les concevais pas ainsi, bien sur, pas autant que moi malgré les tentatives d'échange à ce sujet. C'est pourquoi il fallait que j'atteigne les limites, que je songe à te quitter et te le dise pour que tu en mesures peut-être enfin la gravité. Encore songeais-tu parfois la menace en l'air, faisant partie de mes airs et du drama.

Je te détestais, et me méprisais de devoir en arriver là. Toi d'être incapable de sentir le problème avant que je n'y mette de gros mots, moi d'être si violente et si poreuse à tes coups et tes défauts. De sembler exagérer, d'avoir l'air de faire du théâtre à chaque mot un peu haut.

Alors je reprends mes cliques comme j'ai repris mes sentiments. A regret, sur la défense et en rampant. Comme ces bêtes qui vont se terrer, lécher leurs plaies seules au terrier.

Sans doute que tu seras triste et dépité. Nul doute que tu en resteras un peu blessé. On revient toujours amoché de ces histoires d'amours terminés. J'en suis d'avance désolée.

Mais pour autant ne peux que me sauver -m'esquiver, quitte encore à me condamner.

Damnation paysanne

La nuit ne tardera pas à tomber mais le crépuscule ne semble pas arrêter la silhouette qui sort du village d'un pas régulier. Bottes plissées, bâton poli, besaces et couche de poussière indiquent le voyageur, sinon le vagabond -pas tout à fait assez de haillons pour être qualifié par ce dernier.

Les rayons du jour mourant éclairent le visage fin mais las d'un homme relativement jeune. Des plis et rides marquent une peau tannée, que l'on devine plus souvent au vent et au soleil qu'entre les murs et sous les ombrelles.

Un soupir, un peu artificiel, en dépassant les dernières maisons du village. Vrai qu'il aurait pu faire bon de rester la nuit à l'auberge. Mais il régnait dans le village une ambiance un peu oppressée, visible dans la hâte avec laquelle chacun, le soir venu, claquait ses volets, se claquemurait chez lui. Quitte à payer l'auberge c'est pour y passer la soirée à boire et parler, entendre les aventures des voyageurs de passage et non pour aller se coucher dans un établissement quasi vide, tout juste bon à servir quelques bières éventées lorsque les paysans rentrent du champ. Une ambiance un peu morose, il n'en faut pas plus pour dissuader le vagant de s'arrêter. Continuer, camper sous les étoiles durant la belle saison reste d'un des plaisirs avoués de ceux qui arpentent les chemins et la moindre excuse est bonne pour séjourner seul au dehors.

Le regard habitué cherche un arbre, un bosquet au devant, qui puisse offrir pour la nuit un abri presque aussi confortable qu'à l'auberge et bien plus sympathique. La nuit ne gêne pas les vagants qui savent par habitude qu'elle ne recèle rien de plus que le jour, sinon les peurs artificielles que chacun s'y crée. Ceux qui marchent assez longtemps finissent par ne plus s'encombrer de ces pensées bien inutiles pour avancer.

La route longe les champs soigneusement fauchés. Les bornes blanches délimitant les propriétés semblent luire dans le début d'obscurité. Parfois en marchant il a distingué, plus loin dans les champs, quelques silhouettes discrètes, furtives. Si la plupart des paysans se couchent avec la nuit, certains semblent profiter de l'occasion pour améliorer l'ordinaire de quelques prises braconnées. L'habitude est trop partagée par les voyageurs, surtout ceux couchant dehors, pour que l'homme y voie quoi que ce soit à redire.

Mais ici il ne perçoit aucun mouvement ; à croire que le gibier manque ou que les récoltes abondent au contraire au point que les risques du braconnage ne soient pas nécessaires. Il se questionne encore sur cette absence quand la apparaît la masse sombre d'un petit bois le long du chemin, non loin. Le regard se fixe dessus, savourant la halte prochaine.

Et se détourne aussitôt sur la droite où une longue plainte vient de se faire entendre. Lamentation lugubre, franchement désespérée, qui ne ressemble à aucune plainte animale qu'il puisse connaître. Le voyageur ralentit le pas, cherchant à deviner, préciser l'origine du cri. Devant lui, dans les champs uniformément ras, il distingue une silhouette. Un homme, vêtu de toile épaisse, qui s'approche de la route. Le visage que l'on distingue semble égaré, effaré. L'apparition plaintive porte dans ses bras l'une de ces grosses borne de pierre blanche, sommairement taillée, qui délimitent habituellement les parcelles.

Le voyageur n'ignore pas les véritables guerres qui opposent parfois certains paysans voisins quant à la délimitation de leurs terrains. Déplacer les bornes peut valoir l'anathème mais fait partie de ces us et querelles qui remontent parfois sur plusieurs générations, de sorte que plus personne ne sait très bien où se situaient les démarcations initiales. On dit dans les campagnes que certains recourent à des sorciers, maudissent les impudents qui ont osé y toucher pour rogner le terrain du voisin. Que les châtiments sont terribles et condamnent les coupables à mourir jeunes, perdre leurs fils ou errer sans fin loin des paradis divins.

On estime chez les vagants qu'une telle peur bien entretenue, de magie noire et de vengeances terribles, permet sans doute d'assurer un peu plus la stabilité des bornes en question. Sans doute pas une mauvaise affaire donc.

Mais si les bornes sont en général déplacées de nuit, comme il soupçonne l'homme de le faire ici, il s'agit en général d'un travail discret, qui se doit d'être sans témoin. Peu semblables aux lamentations bruyantes de l'apparition, que l'on doit entendre du village même. Car les cris ne cessent pas et s'intensifient à mesure que le paysan s'approche du voyageur, semble s'adresser directement à lui :

- Où faut-il la mettre ? Où dois-je la poser ?

Longs cris qui semblent faire peu de sens. Dans l'obscurité -seules les étoiles éclairent le ciel néanmoins très clair-, la silhouette en peine semble blafarde, presque translucide. Sans doute un effet des étoiles et de la nuit s'il semble aussi uniformément blanc. Sans doute parce que l'obscurité ne permet pas d'en bien distinguer les pied qu'il semble presque flotter au dessus du sol.

Et sans relâche, il reprend sa complainte, fixant le voyageur qui sent, malgré lui, sa nuque se hérisser. Il y a quelque chose d'inhabituellement effrayant chez ce paysan errant la nuit, comme pris de folie, abordant les inconnus avec sa pierre et son cri.

- Où dois-je la poser ?

Le cri se fait impérieux, il s'adresse sans le moindre doute au voyageur qui a eu l'imprudence de s'arrêter écouter. Les vagants font rarement des juges qualifiés de ces querelle de terres et de clochers ; mais on n'arpente pas les chemins sans acquérir un solide sens pratique et la capacité à répliquer sans s'étonner de rien.

Le voyageur hausse donc les épaules, un peu entravé par ses sacs. Fixe le paysan pâle dans les yeux -sans doute encore un effet de la nuit s'il lui semble quasi voir à travers lui, discerner les arbres qu'il visait plus loin sur le chemin. Sa voix reste mesurée, un peu détachée, sa réponse n'étant qu'un peu de bon sens ignorant tout du problème pour lequel il est sollicité :

- Où tu l'as trouvée, sans doute.

Devant lui, le paysan se fige soudainement. Les cris font face à un silence ébahi. Un sourire, timide, comme s'il refusait de croire aux quelques mots tout juste prononcés.

Le vagant n'attend pas vraiment de remerciement ; le vent s'est levé brusquement et semble prévoir de la pluie puisqu'il apporte d'épais nuages qui masquent rapidement les étoiles. Il tarde au voyageur de gagner l'abri des arbres et il n'attend pas l'éventuelle réponse de l'autre ahuri pour le contourner et recommencer à avancer.

Après seulement quelques pas la voix lui parvient cependant, mais comme de très loin, portée par le vent :

- Où je l'ai trouvée... Oui, oui, bien sur oui merci !

Le voyageur se retourne pour saluer l'illuminé... Qu'il ne discerne même plus, alors qu'il n'a pas fait plus de quelques enjambées. Comme évaporé. Allez savoir, pense-t-il sans trop s'en formaliser, que prétend comprendre le vagant aux manières et mystères des paysans...

Stéphane Mallarmé - Brise Marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Stéphane Mallarmé, "Brise Marine", Poésies, 1913

Aimer et partir (2/2)

Mais autre, au moins. N’étant plus le quotidien qu’il venait de quitter, quitte à vite s’y retrouver.
C’est le mouvement qui me porte, le changement qui importe, avait-il coutume de dire ou penser –tant il est vrai que tous n’étaient pas prêts à l’entendre ou l’accepter.


Alors le plus souvent ne disait-il rien. Il s’éclipsait silencieusement d’un lieu, d’un monde occupé temporairement, arguant s’il le fallait d’un emploi, de projets pour là bas, d’amis plus anciens que ces connaissances de contextes et d’un temps.


Bien sur, ce cas là était différent. Dire à ceux qu’il avait élus, ceux qui l’avaient bien voulu parmi eux, l’attendaient et l’appréciaient. Dire à celle qu’il aimait et qui lui semblait attachée… Leur dire quoi ? Leur dire qu’il s’en allait, qu’il allait… Il ne pouvait plus prétendre retrouver d’autres proches et d’autres amis, non plus même qu’un emploi qui l’aurait plus attiré.
Il avait ici de quoi bâtir ses projets, bien entouré tant professionnellement que personnellement. Il avait tout pour se fixer, s’installer et construire dans la durée ces idées qui lui tenaient à cœur. Car il avait des idées, des projets et des envies de rester.


Simplement, il n’était pas certain de vouloir tout de suite les mettre en pratique. Il estimait qu’il aurait bien le temps de se fixer, de s’installer. Bien sur, lui répliquait-on, mais aussi celui e bouger. Il pouvait bien se poser, ne serait-ce quelques années, bâtir un peu ses projets, s’entourer de ceux qui le souhaitaient, de ceux qu’il souhaitait.

Puisqu’il accédait maintenant à un contexte existant, qu’il avait cherché longuement et n’avait plus qu’à saisir, à vivre intensément. Le temps qu’il durerait, puisque rien n’est éternel ; après repartirait-il !

C’est vrai, pertinent et évident reconnaissait-il, s’ancrant du mieux qu’il pouvait dans ses proches et ses projets. C’est vrai, il avait longtemps couru après un tel contexte, qui lui permettrait de se réaliser, de n’être pas dans un provisoire atteint plus ou moins par hasard. Car il s’était auparavant un peu baladé, un peu balloté, de villes en territoires et de potes en connaissances. Sans grande raison ni fondement, arrivant là sans l’avoir voulu vraiment.
Ici c’était différent. Il avait voulu venir, sachant trouver ceux qu’il aimait et de quoi vivre ses projets. Il avait voulu venir pour s’installer et durer.


Pourtant, à peine arrivé déjà l’envie d’ailleurs le reprenait. C’en était à désespérer. Quand, finalement, s’arrêterait-il ?

Ou du moins, puisqu’il était décidé, contre vents et marées à se fixer, à tout faire pour un peu durer, quand donc cesserait l’appel, ce désir lancinant d’un ailleurs, n’importe où et au devant ?


Alors il la serrait plus fort, s’enfouissait contre son corps. Riait plus fort et reprenait un verre encore.
Inquiétait parfois, dans ses tendances à en faire un peu trop. En privé, inquiétait aussi par ses passages à vide un peu maussade et déprimé. Par ces moments où il s’accrochait à elle, en plein tourments. Il avait pleuré, une fois, dans ses bras ; elle s’en était durablement alarmée.
Bien sur ne comprenait-elle pas, ne comprenaient-ils pas. Comment dire je t’aime, dire je vous adore mais pars encore, vous quitte de ce pas ou le ferai bientôt. Quand je ne sais pas, mais suis sur de le vouloir déjà… Comment envisager aimer et souhaiter quitter tout à la fois ?


Il ne savait pas quoi faire de ces pulsions là. Fatigué parfois, refusait d’y penser et ne souhaitait que se laisser aller, au sommeil ou à l’ivresse, de l’alcool et des rires ou du corps et ses plaisirs. Ne souhaitait que ce qui pourrait l’apaiser, ne fusse que momentané. Il était las de la tension, de l’écartèlement permanent nourri de l’insatisfaction. Quand cesseraient donc les questions ?
Il l’ignorait, se contentait de fixer aveuglément le plafond sans passion, de tourner en rond seul entre les draps, ces soirs où il regrettait que la femme ne soit pas là. Sa présence au moins détournait l’attention, laissait de coté les questions.

Bien sur elle ne les réglait pas ; d’ailleurs elle finissait toujours par repartir, le laissant seul à ces questions qui n’en attendaient pas plus pour resurgir.


Sans parler de la moindre tension, la moindre déception. Il l’aimait, plus qu’il ne l’aurait parié initialement. Comme tout un chacun et toute relation, ils avaient aussi ces moments de froids, quelques désaccords jamais bien graves ni durables qui sont le propre de tous ceux qui entrent en relation.
Ces moments pouvaient être facilement surmontés. Mais dans son cas, n’en faisaient que nourrir et provisoirement renforcer l’envie, le besoin de partir.


D’un jour sur l’autre, lui-même en devenait indécis.

Il avait tout ici, estimait-il non sans raison, ne pouvait que rester tout y incitait. Il s’agissait alors de résister, c’était sans doute comme arrêter de fumer, question de raison et de volonté. Tout y poussait.


Alors il s’accrochait, serrait les dents et dessinait en pensées la courbe des épaules qu’il aimait embrasser, se remémorait les murmures tendres avoués. S’accrochait à l’idée de la prochaine soirée, des bons moments passés qui se renouvelleraient, il le savait.


Et ne pouvait, pour autant, pas s’empêcher de chercher et de répondre à ces opportunités qui l’éloigneraient. Pas s’empêcher de rêver à des ailleurs et des lointains qui l’appelaient.

Aimer et partir (1/2)

Bientôt lui faudrait-il repartir. Il en prenait conscience, un peu douloureusement. D’autant plus amèrement lorsqu’il passait ses doigts dans les cheveux longs, dont la brillance le fascinait, de la femme qu’il tenait dans ses bras.

Il respirait son odeur, conscient de sentir s’emballer un peu son cœur, haleter au contact purement physique de sa peau contre la sienne. Il savait bien être attaché. La désirer, physiquement, c’était évident –qui ne l’aurait pas fait ? Mais loin, si loin de résumer ce pourquoi il y tenait. Au-delà du désir, c’est bien sa présence même à ses cotés, régulière, évidente à laquelle il s’était habitué au point de ne plus trop bien savoir comment s’en passer.

Elle le faisait rire, avait souvent solution à ses problèmes, de cette gentillesse évidente, désarmante. Où il hésitait, louvoyait à lui demander un service elle balayait ses craintes d’un sourire et de ce haussement d’épaules qui lui était devenu familier, disait « c’est normal et ça me fait plaisir ».


Il l’admirait. Profondément, sincèrement impressionné. Il ne se lassait pas de toucher, d’arpenter son corps splendide, sculpté de volonté. Il ne revenait pas de percevoir parfois le désir réciproque sous ses doigts, ne se faisait pas à l’idée qu’elle pouvait avoir voulu de lui. Ne s'habituait pas, chaque jour, à ce qu'elle veuille de lui.

Il était plutôt heureux à ses cotés.


Et pourtant, pourtant ne pouvait-il s’empêcher de penser à partir. Lorsque le désir le prenait, il semblait plus insidieux mais presque plus puissant, plus impérieux que celui, vital et vivant pourtant, qui lui faisait poser sa main sur la peau tiède de la femme…

Lorsque le désir de partir le prenait il essayait de raisonner, de résister. Il se disait qu’il avait ici tout ce qu’il pouvait souhaiter. L’emploi, au revenu confortable, un toit et même une table. La présence d’amis à qui il manquait lorsqu’il s’éloignait, manquait une soirée, une sortie qu’ils organisaient.

La présence aussi, combien précieuse et mesurée au quotidien, de la femme qu’il aimait, avec qui il était bien. Il savait que ce n’était pas rien, ayant essayé, décliné ou vu échouer d’autres relations. Puisque aucune ne lui semblait vraiment frôler la perfection, il avait pensé ne jamais pouvoir y trouver ne serait-ce que satisfaction.


Il l’avait trouvée ici pourtant, tout à fait soudainement. Il avait trouvé et des amis avec qui souhaiter passer du temps et cette femme qu’il se surprenait à aimer. Ni les uns ni l’autre n’étaient vraiment parfaits, pas plus que lui en effet. Etonnamment leur présence l’enchantait, lui plaisait tout à fait.

Mais n’avait jamais réussi à le satisfaire tout à fait. N’est ce pas ce qu’il fallait déduire, disaient-ils, de ses envies récurrentes de partir ?

Il secouait la tête, ne sachant trop quoi répondre ni où commencer à comprendre. Même lui était un peu perdu, un peu démuni par ces pulsions brûlantes en lui, qui disaient l’ailleurs et l’attrait du mouvement, l’éloignement de ce qu’il connaissait… y compris de ceux qu’il aimait.


Bien sur qu’il les aimait. Qu’ils contribuaient à son bonheur, aux sourires quotidiens portés sur le chemin. Qu’ils étaient ceux qui le faisaient rire et qu’il aimait retrouver.

Bien sur qu’ils n’étaient pas parfaits, pas plus que lui ne l’était.

Bien sur qu’il aurait toujours espéré mieux, qu’il lui semblait difficile de se satisfaire de ce qui n’était pas vraiment, pas totalement ce qu’il cherchait.

D’autres s’en seraient contentés, toute la raison y poussait. Trouvant, pourquoi pas, dans leurs distances et leurs différents les sources mêmes d’un enrichissement. Lui-même y ressentait surtout déception, frustration. Il les aurait voulu plus ceci, moins cela… -mais alors sans doute n’auraient-ils plus voulu de lui, duquel il y avait à redire aussi.


Mais même cela, cette insatisfaction chronique, toujours un peu latente, n’était pas le cœur de ce qui le poussait à partir.  Même aimé, entouré au point d’avoir consciemment décidé de rester, d’en profiter, il ne pouvait pas s’empêcher de vouloir partir. Pas tant pour les quitter, quitter ce qui le retenait, que bien plutôt pour aller ailleurs et découvrir, ouvrir les yeux sur de nouveaux horizons, rencontrer, cesser de tourner en rond. Ou du moins d’en avoir l’impression.

Il ne voulait partir ni pour fuir ni pour trouver mais partait pour partir, pour le mouvement presque plus que tout le reste, l'éloignement et la nouveauté, le renouvellement et les échappées.


Il luttait contre l’appel, enfouissait sa tête et ses pensées dans le giron de la belle, s’ancrant dans sa présence comme si elle pouvait lui être réellement moins prison que délivrance.
Il voulait rester attaché, fixé. Il voulait qu’en l’attachant, l’entravant, ils œuvrent à son soulagement. Il voulait être libéré de l’appel, l’appel incessant qui non content de lui ronger les sangs finissait souvent victorieux, l’arrachant à son quotidien pour le voir se catapulter de lui-même dans un autre, jamais vraiment plus intéressant. Jamais non plus correspondant à ses rêves inconstants.

Sel et rouille

Il ira marcher, peut-être, le long des voies ferrées. Pleurer sur les amours passés et tout ce qui n'a pas été.

Il connait la rugosité. S'y est armé, à contre gré. Sans pourtant l'épouser. A pu s'en armer, quasi forcé.

Il n'est pas de ceux qui portent l'épée. Mais les mains, paumes ouvertes au loin. Offertes à rien.

N'est pas plus de ceux qui portent l'armure. Tant pis si rien ne résiste, si les larmes noient le poisson, font diversion plus souvent qu'elles ne devraient. Il a flanché, vacillera encore. Ce n'est pas un exploit que de l'avoir fait pleurer.

Il sait serrer parfois les dents sous les coups, les remous qui les effleurent à peine, eux les armés, sous le fer et la laine. Bien sur qu'il a froid : c'est la mort du monde qui lui ronge les doigts.

Il ira marcher, peut-être, le long des voies ferrées. Se signifier encore qu'elles ne sont rien, que de probables chemins creusés de main d'homme de fer. Il aime à longer, le plus souvent, les fleuves bâtis de pesanteur et de temps. L'un comme l'autre mènent vers l'ailleurs. Evidemment souvent celui où il aimerait aller.

Celui qu'il doit ignorer. Il faut l'innocence et le rêve pour espérer l'herbe plus verte à coté. Où les yeux ne peuvent pas porter. Il n'a ni l'une ni l'autre, mais la foi nihiliste d'un monde qui se porterait mieux sans avoir à nous supporter.

Il avait fait peu de choix. Nombre d'entre eux s'étaient imposés, quand il ne pouvait pas y avoir d'autre idée, pas d'autre faisabilité.

Il aime à rêver car espérer c'est supporter.

Les lourdeurs et la vanité. Les blessures et la cruauté. L’humanité. Il a renversé le compliment, depuis déjà longtemps. Humain n'en est pas un.

Pour autant il en a croisé, de loin en loin, quelques inhumains. Monstres d'amour et de sensibilité. Tous ne s'en étaient pas tirés ; il ne fait pas bon naitre ou devenir inadapté.

La plupart du temps cependant n'auraient-ils échangé pour rien au monde leur particularité. Martyres secrets sans cause, ployant sous des fardeaux invisibles aux yeux des autres.

Ils avaient pu rêver à d'autres mondes. S'étaient attachés, seuls ou ensemble, à modifier celui qui les trouvaient coincés. Pas de grands projets, quelques belles idées. De petits gestes de rien, du quotidien sans grand dessein, sinon celui de n'effectuer aucun compromis d'humanité.

Reconnaissaient leurs failles et leurs insuffisances, savoir qu'aucun ne serait de taille et pas même s'ils trouvaient à s'unir.

La lucidité, souvent, n'est que trop lourde à porter. Elle contribuait parfois même à s'aveugler.

De temps à autre un écho trouvé chez un autre avait su le réchauffer. L'embraser. Il était rare de se retrouver, communauté d'isolés qui ne se rencontrent presque jamais. Et qui se heurtent ou s'incomprennent lorsqu'ils se croisent par hasard ou à dessein.

Alors après la douceur et les flammes, l'affection et la passion ayant viré à l'orage... Sous la pluie tiède et lourde comme du sang, il aurait pu retrouver les voies ferrées, les routes et le poids des années.

Ce qui n'était pas né pouvait encore arriver mais nul ne pourrait ressusciter ce qu'ils avaient enterré.

Il avait vu s'ensevelir une part de lui même qui brûlait encore en souvenirs.

On ne revient pas, jamais. On retourne parfois sur ses pas, retrouve les lieux qui nous ont abrités, retourne en pensées souvenirs et regrets. On ne revient pas plus qu'on ne s'arrête en chemin.

Il n'y aura pas de sanglots à venir, pas pour cette histoire là. Ils ont eu, bien avant, tout le temps pour couler, rouler, dévaler le gosier noué sur ses incapacités. A force de couler dans l'immédiat, ont-ils fini par se tarir. Les larmes vident évidemment mais brûlent et fatiguent bien autant. Bien plus qu'elles n'arment ou protègent. Il avait vu fondre sous le sel encore un peu de lui même, de patience et d'espérance.

L'apathie n'était plus de l'espoir et la tendresse à peine un instant léger, un peu désespéré, certain de n'y pas trouver ce qu'il aurait espérer. Cela n'avait pas pris une décennie. C'était arrivé dans l'aujourd'hui et ne l'avait pas quitté depuis. Les années pourraient passer sans plus rien y changer. L'aigri, incapable de s'attacher sans se forcer, sans arrière-pensées ; cela avait déjà commencé, du jour même où ils se blessaient.

Pourtant, même s'il savait que cela aussi pourrait changer, pourtant n'avait--il pas tout à fait renoncer à s'y faire ou trouver. Evitait juste de trop y penser.

Loin

Il se justifiait, disais j'me sens si loin à des moments. C'est pas toi, c'est pas vous, peut-être le monde qui est trop grand.

Jours gris (3/3)

Il est vrai que la mélancolie semblait avoir passé un accord un peu tacite avec lui, ne l'envahissant que lorsqu'il était seul et dispos.

Alors disaient certains, c'était bien simple il suffisait d'être toujours entrainé, toujours entouré. Il s’émouvait parfois de leur bonne volonté, sachant bien qu'elle ne suffisait pas à combler les gouffres à ses cotés.

L’accord tacite avec la nostalgie disait aussi, certes en plus petit, qu'il faudrait de temps à autres lui laisser des espaces de liberté, des moments où s'exprimer. Au risque, sinon, de se laisser déborder.

Il la voyait parfois comme une vague un peu prédatrice à la limite de ses perceptions. Silencieuse et tapie, le laissant vivre sa vie. Mais profitant de certaines occasions, parfois, pour bondir à l'invasion.

Il y avait toujours des occasions. Il pouvait les préparer, les organiser, en faire une vraie réception, dire à la déprime allez viens t'installer, c'est le moment. Elle pouvait alors rester, il est vrai, un bon moment. Parfois le débordait jusqu'à ce qu'un événement ou un autre extérieur à sa volonté ne vienne l'en tirer. Une fois seulement qu'elle s'était affaiblie en restant, le rendant à nouveau réceptif à ces occasions de sortie.

S'il ne lui laissait pas ces plages horaires organisées, elle surgissait à l'improviste et sans pitié. C'était un mot, un geste d'un ami parfois très proche et très gentil. Qui heurtait sans le vouloir une sensibilité exacerbée n'attendant que le coup pour s'ouvrir à la vague insensée. Tire les entrailles et la maitrise tombera. L'immonde envahira.

Il se souvenait des quelques fois où il avait contenu, parfois in extremis, quelques larmes ou trop de hargne devant ses proches ou ses potes. Ils n'avaient pas à savoir. Mais il s'était parfois retrouvé attablé, dents serrées autour de sa gorge nouée, plaisantant moins ou plus froidement. Il avait contemplé les carreaux de quelques salles de bains qui avaient offert refuge à ses larmes. En fin de soirée certains -il en était souvent- s'y enfermaient pour gerber, lui s'y barricadait pour pleurer. Loin des yeux -loin du cœur!- des gens heureux sans ses heurs.

Il se disait parfois qu'il était heureux que les hommes n'aient pas à se maquiller ou son rimmel aurait trop souvent coulé.

Bien sur ce n'était pas systématique et n'arrivait que parfois. Ce n'était pas mécanique et il pouvait y couper durant des mois.

Mais c'était là.

Jours gris (2/3)

Suite d'ici

L'agréable autant que le mauvais.
Il se sentait souvent plus heureux, plus enthousiaste pour un rien, émerveillé parfois jusqu'à la naïveté, par des riens du quotidien que nombre ne daignaient même pas remarquer. Pire, s'il lui arrivait de leur pointer du doigt ce qui le faisait sourire ou trépigner, ne voyaient vraiment pas de quoi s'alarmer.Ils ébaucheraient à peine un sourire un peu mécanique où moi riait à gorge déployée ; il sentait la pique où d'autres se sentaient à peine effleurés.

Non pas la peur, la peur pour lui mais l'influence trop souvent de grands soucis auxquels il ne pouvait évidemment rien. Les malheurs du quotidien lui étaient souvent pénibles et broyaient son humeur en laissant remonter regrets et peurs.
Mais qui peut contre la misère et la faim ?
Tout un chacun.

Les vagues qui le submergeaient en ces moments là tenaient de la conscience aiguë de l'horreur épandue sur le monde, amplifiés de l'indifférence au quotidien qui y répondait généralement.
Les lames de fond étaient bien entendu plus personnelles. Egoïstes même. Elles tenaient de ses échecs personnels, d'un égotisme refusant de les accepter. D'une fierté blessée de se sentir bien loin d'humains de qualité auxquels elle estimait appartenir. D'un ego blessé que son support ne ressemble en rien à ce qu'il aurait espéré, estimé mériter. Plus beau, plus fort, plus vif de corps et d'esprit. Ces lacunes en lui, fermement ancrées dans une faiblesse de volonté l’entraînaient à s'y vautrer. Il le déplorait.

Oui c'était bien ce qu'il faisait dans ces moments prostrés. Il déplorait. Déplorait le monde et ses atrocités, les hommes et leur cécité, lui même et ses incapacités.
Il savait bien que cela ne servait à rien. Il plongeait, parfois loin, mais n'en rapportait rien. Qu'une horreur ancrant ses certitudes et des peurs bousculant les hésitations et incompréhensions. Il se détestait plus que jamais, en ces moments délicat. Se retirait pourtant, ou se voyait tiré en lui, regard tourné vers l'intérieur et l'horreur.
Il n'aimait pas ces moments. Evidemment. Ne semblait pourtant rien faire expressément pour y échapper. Se réfugiant, s'enfermant dans un isolement déprimant, fuyant les autres le plus souvent.

Parfois sortait-il pourtant, retrouvait ses amis en souriant. Il savait faire illusion jusqu'à tromper tout à fait presque tout un chacun.
Quelques heures jusqu'au matin. Quelques jours, peut-être bien.

Le salaud malgré lui


Je sais que je peux être agaçant, un peu pénible à la fin à t'observer et te toucher ainsi tout le temps et sans fin.
Mais accepte, s'il te plait, juste un peu, presque rien.

J'aime ta présence qui réchauffe et fait du bien.
Je révère ton corps magnifique si loin du mien.
Alors tant que cela dure et se maintient, je brûle la chandelle aux deux bouts et ne brûle que de ta présence un peu plus.

Parce que je sais aussi, avec la certitude de l'immédiat et de l'habitude, un quand bien plus qu'un si, sans quiétude, qu'il viendra un moment où sera rompu l'enchantement. Qu'un jour ce regard qui me remue n'évoquera plus rien qu'un peu de passé, nostalgie douloureuse de n'être plus ressentie vivante aujourd'hui. Que ce corps qui m'attire et brûle mon désir ne fera plus vibrer qu'à peine un peu d'envie, pour voir et tromper l'ennui. Si ta présence survit cependant à l'agacement et au dégoûts qui auront précédé.

J'ai peine à croire qu'il viendra un jour où je ne serai plus heureux de te voir.
Mais plus que croire, sais-tu, ais-je véritablement peine à le savoir. Tristesse effarée. Pourtant je sais, non par quelque étrange pressentiment mais bel et bien parce qu'il est d'ors et déjà certain que toutes les histoires ont une fin.
Bien sur certaines durent et perdurent des années, des décennies, parfois des vies.
Mais au prix de certains conflits et compromis, que je ne suis pas apte à faire aujourd'hui.
Et l'on parle encore ici des belles histoires, dignes des contes et des romans, des grands noms de l'émerveillement. Nous en sommes si loin en ces moments !
Une histoire pourrait être le mot. Une aventure à la con, apparue par conjoncture, disponibilité momentanée et sympathique réciproque. Un jour on se lassera comme on se lasse de beaucoup. De tout ce qui a paru mais n'a pas, finalement, compté beaucoup.

Alors tu as beau représenter un concentré de ce que tout homme ou presque aimerait trouver, je sais qu'il viendra bien un moment où je me lasserai.
Je me dis que peut-être, si tu n'en as pas, toi, eu marre avant, qu'alors partir te sera pour le mieux, te permettra enfin de trouver entourage et moitié propre à durer, peut-être à construire.
Si tu pars avant, bien sur que je m'effondrerai d'avoir été jeté. Mais quand je finirai par me relever, ce sera pour y reconnaitre au milieu de ces sentiments violents la marque d'un certain soulagement.


Jours gris (1/3)

D'après celle-là et les jours où il semble que rien ne va.

L'hiver, c'était plus souvent. Le dimanche également. Les dimanches d'hiver pouvaient être éprouvants. Il savait bien quand cela arrivait. Sans prévenir, mais il en reconnaissait les premiers symptômes et, presque, s'y préparait.
Il ne disait quasiment rien à personne. Ou plutôt, ne disait rien sauf à quelques personnes, de temps en temps. Quand il ne pouvait pas faire autrement ou même, aux plus proches, selon l'inspiration du moment. Il n'aimait pas mentir, ne serait-ce que par omission.

Il estimait pour autant n'avoir pas à s'étaler auprès de tous.
Fait-on étalage de l'état momentané de ses intestins lorsqu'ils ne vont pas bien ? Sauf pour certains, auprès de quelques uns, d'où tirer d'intimes conseils ou des rires assez peu distingués, s'y distinguer de vulgaire fierté. De même estimait-il n'avoir pas à livrer à tous vents l'état de ses tripes en ces moments. Ou à quelques uns, qui l'auraient bien remarqué, ou auprès de qui, parfois, se faire remarquer.

Car cela prenait au corps et aux tripes, l'enveloppait d'une chappe quasiment hermétique. Il se disait parfois qu'il s'y noyait.
Certains s'étouffaient honteusement dans leur vomi, lui suffoquait de sentiments, de ressentis. Il n'était pas grand monde alors pour lui tenir la tête au dessus de la cuvette.
Il se retirait alors chez lui et en lui. Montait la musique, au plus près des tympans, des chansons lentes et rythmées, un peu tristes le plus souvent. Accordées.
Bien sur que cela l'entrainait à plonger. Mais il ne se sentait pas l'envie d'autres bruits. Aux amis qui proposaient un verre, une sortie, il répondait d'un mot laconique le précisant non disponible. Il est vrai qu'il ne l'était, intérieurement, pas tout à fait. Ils n'avaient pas à savoir exactement ce qui le justifiait.

Il aurait d'ailleurs eu du mal à s'en expliquer. Il avait déjà pu le constater, il avait déjà essayé.
Aux quelques uns l'ayant déjà surpris dans cet état, un peu prostré, larmoyant parfois. A ceux à qui il annonçait qu'il avait été un peu bas. Ceux qui répondaient et s'inquiétaient.
Parfois, avec certains pouvaient-ils éluder. Les rassurer rapidement d'une ou l'autre raison qui n'étaient jamais tout à fait fausses de toute façon. Le boulot, la reprise, un échec ou quelques kilos de trop.
Bien sur, cela y contribuait, y participait. Mois moins pour eux-mêmes que pour ce qu'ils ouvraient, ce qu'ils laissaient rentrer. Remonter. Il est possible de lancer des pierres, des rochers dans l'eau, elle ne se troublera vraiment que si quelque chose, au fond, y est déjà présent. Et c'était ces sentiments là qui le submergeaient parfois.

Il ne savait pas vraiment lui-même de quoi il retournait exactement. Un peu de blues, un peu de nostalgie. Des moments rêvés qui n'arriveraient jamais. Des moments passés auxquels il n'aurait plus droit ni accès. Si ce n'est en souvenirs, avec la coloration d'inaccessible qui les caractérise. Tant de choses passées en mémoire ou qui ne pourraient pas être, ainsi que chacun pouvait en avoir. Sans doute était-il plus faible. Il l'entendait, il l'acceptait.

Et ne pouvait pas s'empêcher de penser, devant l’incompréhension de ceux avec qui il tentait de partager, ne pouvait pas s'empêcher de se demander s'il s'agissait vraiment d'une faiblesse isolée. Il estimait que cela avait rapport aussi avec plus de vie, plus de ressenti, plus riche et plus fourni.

Serre-moi (2)

A M-H, aux bras qui n'ont pas été là et à ceux qui n'ont pas suffi

J'étais, c'est vrai, un peu jaloux de cette idée, de cette potentielle complicité qui m'échappait. Je t'en voulais presque, parfois, de ne pas me laisser accéder à ce qui comptait, à cette intimité qui te rongeait sans que tu ne daignes la partager.

Vrai aussi que tu avais essayé. Je ne comprenais pas ce qui te blessais dans la marche d'un monde dont le pire ne te concernait pas et qui dans tous les cas... Enfin, c'était ainsi, que dire de plus et pourquoi s'arrêter à ce que l'on ne pouvait pas changer ? L'introspection que tu menais n'avait pour conclusions que de tristes constats qui me semblaient pourtant lointains et bien détachés de l'immédiate réalité.

Je m'agaçais parfois de tes simagrées, de ce qui me semblait être une scène pour si peu ou surtout n'en valant pas la peine. Après tout qu'est ce que tes songes y changeaient ?

Et puis je réussissais parfois à me rendre à l'évidence que cela ne semblait pas réellement te laisser de choix. Il est des douleurs ou des idées après tout que certains supportent plus ou moins, des blessures plus ou moins bien soignées et cicatrisées. Sans doute tout ceci, bien qu'en partie dans ta tête, devait t'être insupportable, où je ne voyais, moi, rien de notable.

Cette incompréhension de tes émotions que je m'efforçais de ne pas trouver bidon, m'agaçait aussi parfois. Le plus souvent je ne le montrais pas plus que toi qui t'arrangeais aussi pour craquer à l'abri des regards et des miens y compris.

Alors je me contentais d'accepter ne pas pouvoir t'aider autrement qu'en ouvrant mes bras.

Tu venais y puiser je ne sais quoi, tu parlais d'un ancrage et de ressources à prendre avant de repartir au combat. Tu disais reprendre un peu ton souffle à l'abri de mes bras, à l'abri de tout et de tous. Je me taisais durant ces moments là, ou bien te murmurais mon amour et l'admiration que je te portais. Sincères tous les deux, j'espérais, tant bien que mal, qu'ils aideraient à t'apporter un peu de mieux.

Je ne comprenais pas, je concevais bien n'être pas de tes combats. A défaut d'un frère d'armes et d'un compagnon de chemin, j'essayais d'être ce port où tu faisais relâche et celui qui marcherait à tes cotés quitte à m'y sentir parfois les yeux bandés.

Parfois, cela semblait suffisant et même plutôt bien, quand tu trouvais tout cela reposant et disais être bien.

Parfois cela semblait suffocant de n'être en gros rien, quand tu pleurais d'isolement et que je n'y comprenne rien.

Mais fondamentalement tout ceci semblait le plus souvent n'être qu'un détail un peu pesant mais bien uniquement de temps en temps.

Ensemble on était bien, riant beaucoup, se disputant parfois le plus souvent pour trois fois rien.

Au quotidien tu allais bien, drôle et souvent pleine d'entrain, aimant sortir et découvrir, multipliant les projets et les désirs.

J'étais heureux avec toi, plus emmerdé généralement par ces quelques petits rien du quotidien où l'on s'accrochait parfois, que par le reste et ces moments où tu t'accrochais à moi. Détail, semblait-il, que tout cela.

Il était rare après tout que tu défailles au point d'en avoir à te raccrocher à mon cou. Non que tu ne m'enlaçais pas souvent, au contraire et j'appréciais d'autant, étant moi même du genre un peu collant. Mais malgré tout je savais bien différencier ces câlins habituels ou spontanés des élans plus urgents qui te poussaient à me serrer. De temps en temps venais-tu puiser, incompréhensiblement, ce calme rassurant.

Tu disais à tes copines que tu adorais mes bras forts et mes épaules sculptés des heures durant sur les bancs, pour cette impression délicieuse d'y être en sécurité, cette impression précieuse de protection. Il y avait, c'est vrai, matière à t'enlacer et je t'offrais ce que j'avais, sans modération.

Avec le temps pourtant j'aurais pu deviner que cela finirait par n'être pas assez.

Serre-moi (1)

Ca prenait la poussière par ici ! Tentons d'y remettre un peu de vie.

Tu me demandais parfois de te serrer dans mes bras, te serrer à en étouffer.

Tu ne le disais pas comme ça mais, enlacés, tes serre-moi, serre-moi avaient valeur d'imprécation. Alors je serais à t'étouffer, jamais tout à fait mais assez pour sentir ton souffle se couper dans un hoquet.

Plus tard, je comprendrai aussi que le hoquet n'était le plus souvent qu'un sanglot contenu, brisé avant l'issue par ton souffle retenu dans mes bras.

J'ignorais, le plus souvent, la raison, la motivation à ces élans qui te poussaient contre moi, t'enfouissaientle visage au creux de mon épaule et de mon cou, murmurant serre moi beaucoup.

Je ne prétends pas avoir toujours compris tous tes états d'esprit notamment les plus critiques. J'essayais d'être là, d'être à tes cotés si tu le souhaitais dans ta panique ou ce qui y semblait. J'en ignorais les raisons, ne comprenais pas souvent tes bribes d'explications.

Pour autant j'avais fait le choix d'être là tant que tu voudrais de moi pour ça.

J'ignore ce que t'apportaient vraiment ces étreintes un peu fortes demandées de la sorte. Tu disais parfois que je t'ancrais, qu'entre mes bras accrochée tu pouvais te laisser aller.

Tu détestais pourtant coller ainsi au cliché, la fille fragile enlacée, princesse inutile ayant besoin d'être protégée. Tu n'y correspondais pas, pas tout à fait. Tu venais puiser parfois dans mes bras, relâcher un temps pour mieux repartir après de l'avant. Qui taxerait de faiblesse les grands navires venant faire escale au port ?

J'aimais l'idée d'être un peu ton port et même si je refusais de dire d'attache, oui tu savais bien avoir ici ta place.

J'avais confiance en toi, tu disais la même chose de moi. Je me disais qu'à partir de là le reste n'importait pas, du moins importait moins.

Bien sur je n'étais pas dupe et me disais bien que l'idéal n'était pas de n'y comprendre rien. Que tu aurais préféré, voire aurait eu besoin de quelqu'un capable de savoir et peut-être même de sentir, ressentir comme tu ressentais, de partager ce qui te blessait, de l'appréhender au moins en fait.

Une ou deux fois je t'avais évoquée cette idée. Tu avais souris en haussant les épaules, amèrement amusée. Tu m'avais dit n'en être pas tout à fait persuadée. Tu disais parfois que deux comme ça, deux comme toi serait tout à la fois miracle et sacrée croix. Tu disais que celui qui comprenait aurait la proximité, la complicité... Mais serait probablement lui aussi trop remué pour contribuer à t'ancrer dans ces moments où il te semblait te noyer.

Accusé de réception (2/2)

Suite tout d'abord d'ici et plus récemment d'ici...


Je viendrai, c'est évident, je ne manquerais cela pour rien au monde.
Je souris déjà à t'imaginer. Tu auras la robe la plus blanche et la plus fournie en dentelles qu'il t'aura été possible de trouver. Et sur toi elle n'aura pas le ridicule qu'elle aurait à m'approcher ; sur toi elle ira, resplendira.
Vous formerez l'un des plus beaux couples qu'il est permis d'imaginer. Toi mince et douce, impeccablement maquillée, coulée dans une robe imaginée, adaptée au millimètre près. Je n'ai pas oublié cette couturière parmi tes amies, à qui tu envisageais déjà de proposer tes projets.

Et que dire de ton homme, le sportif devant l'éternel, à la carrure étonnante !
Tu m'avais raconté ton étonnement ravi, la première fois dans ses bras et son lit. J'avais souris et pensé qu'il gagnait des points, par sa taille et sa carrure. Non point tant pour l'aspect recherché, même si tu m'avouais ta fierté quand les filles se retournaient sur son passage.
Mais ce n'était pas tant la beauté qui te plaisait, que cette impression de force qui te rassurait. Tu aimais te blottir dans ses bras, tu me disais avoir l'impression là que plus rien ne pourrait t'atteindre vraiment.

Je souriais, je comprenais, ton besoin d'être entourée, rassurée, protégée.

Entourée de ceux qui t'aimaient. Notre rencontre au bout du monde avait bien témoigné de ce besoin qui te pesait dans l'exil de nos entourages respectifs. Tu m'avais ouvert vite et loin les portes de tes rêves et tes désirs, rattrapant ainsi le temps qui nous manquait pour être intimes.

Rassurée sur ce que tu valais. Tu m'évoquais souvent tes craintes et tes doutes sur la qualité des travaux que tu rendais, sur tes chances et l'avis de ceux que tu rencontrais.
Rassurée, aussi, sur tes capacités, ta féminité. Combien de fois t'étais-tu surprise à draguer, juste pour confirmer que cela marchait ?

J'en ai fait les frais parfois, quand tu m'ôtais sous le nez l'attention d'un type avec qui je flirtais. Vrai que je ne pouvais pas lutter ! Tu finissais par le monopoliser et je vous observais, ravalant rapidement ce qui n'était même pas de la rancoeur. Un certain amusement plutôt, tant je me fichais bien du dragueur et connaissait en revanche tes besoins et tes peurs. Je trouverais d'autres histoires ou m'en passerai aussi bien comme le plus souvent en ces soirs.

On en riait après, plus tard, quand tu venais m'avouer ton sentiment de culpabilité d'avoir dragué quand ton homme t'attendait là bas, distant de milliers de kilomètres et de quelques mois.
J'ajoutais en riant qu'en plus d'avoir manqué le tromper c'est un coup que tu m'avais grillé -pour au final t'en dégager avant d'aller trop loin, par respect et fidélité pour ton copain, tous ces aimables lien qui ne me concernaient en rien.

J'aurais pu t'en vouloir, te traiter d'allumeuse et de salope. J'aimais mieux en rire et me dire que ce n'était pas plus mal que cela t'arrive avec moi qui riait de ces coups bas involontaires et me moquait bien de conclure.


Et puis tu m'avais sauvé quelques fois la mise et la soirée, parfois même sans t'en apercevoir comme tu ne t'apercevais pas me piquer mes conquêtes. En attirant à toi l'attention de l'un qui me gonflait, d'un autre choisi par défaut, quand je ne souhaitais d'une soirée qu'un peu d'amitié et de partages.

Tu me disais dure en amours, comme on le dit d'autres en affaires. Tu te félicitais sincèrement de mon bonheur quand je pensais avoir croisé enfin quelqu'un de bien. Mais c'était rare et en attendant tu me disais profite, on ne vit qu'une fois, profite d'autant plus que tu n'es pas engagée toi.
Je souriais, tu savais bien comme moi que tout cela ne marchait jamais tout à fait comme ça.
Tu avais besoin de séduire qui que ce soit pour être rassurée, séduisante et le savoir. Je ne savais pas me contenter sans arrière-pensée d'un coup d'un soir quand il ne me plaisait pas tout à fait.

Vrai que tu lui en as fait voir à ton homme resté là bas, tandis que tu t'éclatais avec -plus que ?- moi.
Mais j'espérais qu'il pardonnerait, qu'il comprendrait aussi tes repentirs que je savais sincères.
J'espérais car comme toi je savais que c'était lui, que c'était toi, que vous formiez le couple le plus improbable et pourtant le moins voué à voler en éclat. Vous étiez de ceux assemblés pour convoler et durer.

Tu me faisais rire en me racontant vos débuts, quand tout n'était parti que d'une histoire d'un soir et convenue. Vous saviez que cela ne durerait pas, attendiez simplement que l'autre se charge des premiers pas d'une rupture attendue.
Et puis ça a tenu.

Et puis tu es partie -en géographie seulement, car ni de ses pensées ni de votre relation- et revenue et les liens non seulement perduraient comme s'ils ne s'étaient jamais distendus mais bien plus s'étaient ravivés, enrichis. Avaient mûri.
Aujourd'hui vous signez l'achèvement ou le consentement de leur valeur et leur solidité. Il est évident que je viendrai.

Je m'habillerai et parlerai bien, n'ai crainte même si je sais bien que tu n'associes ni mes mots ni mes parures au satin. Tu seras peut-être surprise de me voir entrer si bien dans les codes attendus. Non, je n'aurai plus ces grosses bottes à crampons qui accompagnaient tes talons. Je mettrai bien en valeur selon les codes et les usages attendus ce corps pourtant loin des modes et tout en déconvenues.
Je sais bien n'être pas mignonne ainsi, voilà bien pourquoi c'est autrement que je séduis ou le tente du moins, un peu plus camouflée sous quelques airs de garnement.

Mais qu'importe après tout puisque je ne viendrai pas tout à fait pour être jolie. Pas plus que pour être polie mais bien pour toi, pour la joie mon amie.

Je devine déjà que tu me placeras à la table des élibataires où s'échangeront sans doute un peu de regards et de séduction, quelques numéros voire un peu de passion.
Qui sait, peut-être entrerais-je à l'hôtel accompagnée. Je doute pourtant fort d'en sortir ainsi, de construire avec un, avec lui. Ne t'avise pas de jeter en ma direction l'inévitable bouquet que je me chargerai bien d'esquiver. Nul besoin à dire vrai, tant il sera de mains pour le vouloir et l'ôter prestement de mon chemin.

Ma belle si tu savais la joie que m'apporte ici et aujourd'hui la réception de ce carton. Joie pour toi, sincère et sans jalousie.
Je ne suis pas tout à fait de tout ça, j'en ai pris le pli à défaut d'en avoir vraiment fait le choix.
Qui sait, peut-être resterais-je encore un peu là bas, certainement retournerais-je faire signe aux miens. Peut-être même arrêterais-je pour de bon, trouverais-je cette fois-ci le bon...
Mais il est plus probable que je reprenne en fait le chemin du tarmac et des tropiques où je retrouverai le hamac et sa place unique. Et puis qui sait peut-être un jour tout cela finira bien par changer.
Ne t'en fais pas pour moi, j'ai pris le pli à défaut d'en faire vraiment le choix. Parti(e) de vie ?

Accusé de réception (1/2)

Suite d'ici

Tu n'avais pas tout à fait tord, tu sais, et j'ai souri à te lire. En effet, tous les deux mois environ et selon quoi, une grande enveloppe brune est postée de ce chez-moi où je ne réside pas, ce chez-moi d'une enfance achevée depuis longtemps déjà... Ou jamais tout à fait.
Une grande part du courrier qui m'est destiné ne m'atterrit à vrai dire plus tout à fait entre les mains. Il y a ce qu'on ouvre pour moi là bas, auquel on peut répondre à ma place ou me scanner s'il le faut.
Le courrier papier voyage il est vrai moins bien.
Mais celui-ci, s'ils ont pris la peine de l'ouvrir en premier pour en vérifier l'urgence, ils ont tenu out de même à me l'envoyer tout entier.

J'ai donc reçu ce matin une enveloppe contenant deux cartes postales, quelques documents administratifs et cette enveloppe épaisse et filigranée. Curiosité.
Non, je n'ai pas reconnu ton écriture au devant, mentionnant cette adresse qui me sert tout à la fois de poste restante et de centre de tri. Mais l'expéditrice au dos du carton ne m'était pas inconnue, pas plus que le second nom à tes cotés.
Alors j'ai souri.

J'ai fait durer le suspense. Je me suis levée du lit où j'étais installée, suis allée me servir un verre au frigo. Je n'ai pas un grand chemin à faire pour cela, tu imagines bien que je réside encore en studio, ici un nouveau meublé loué pour la moitié de l'année, ayant trouvé un contrat pour ces quelques mois.
Ce n'est pas un thé comme nous en partagions autrefois que je me suis fait aujourd'hui ; je réserve les boissons chaudes au diner, lorsque le températures daignent enfin descendre un peu. Oui, j'ai bien rejoint à nouveau les tropiques pour quelques mois ou peut-être, j'espère, une paire d'années. Sans doute que tout dépendra des opportunités.

Il est heureux qu'il soit d'usage d'envoyer bien en avance ce genre d'invitations ; je te promets de réserver au plus tôt mon billet d'avion.

Ainsi tout ceci a donc pris forme et vous en êtres rendus à la mairie... A l'autel aussi, si j'en crois ce que je lis. Pour l'hôtel, il y a déjà quelques années que tu avais rajouté un deuxième oreiller au chevet de ton lit d'étudiante. J'avais eu ensuite quelques échos de votre emménagement commun, des disputes et des bons moments.
Il y avait du bonheur et des promesses, même dans tes pleurs quand tu débarquais chez moi souhaitant que tout cela cesse. Tu passais quelques heures et repartais, vidée de ta colère à défaut de réellement regonflée. Vos retrouvailles se chargeaient de te soigner tout à fait.

Vous formiez un beau couple il est vrai, que beaucoup enviaient. Moi y compris, eh oui !
La libertaire et l'éternelle célibataire. Qui collectionnait moins les hommes qu'elle les regardait passer de loin. Peu daignaient m'approcher, moins encore étaient jugés supportables à rester, même pour la soirée.
La fille libérée, qui bougeait, riait fort et picolait, finissait parfois la nuit dans le lit de l'un ou l'autre... Mais n'y aurait sûrement pas passé sa vie.
Je disais que je n'y tenais pas, que même un soir cela ne m'intéressait pas. Tu savais ce que je n'y trouvais pas, chez ceux-là qui s'intéressaient à moi ; jamais tout à fait, jamais vraiment satisfaisants.
J'étais trop difficile surement, y compris et premièrement pour mon propre bien.

Alors on riait de tes grands projets, maison mariage enfants et de mes idées toujours de passage, courts projets et voyages.
Mais on riait ensemble, y compris lorsque l'on se charriait mutuellement sur nos choix de vie réciproques et différents. On avait l'amitié improbable de ceux qui ne se ressemblent pas à première vue mais partagent bien certains points. Peut-être invisibles à l'oeil et donc, dit-on parfois, plus essentiels.

Sur qu'on ne s'est pas vu longtemps, ayant fait connaissance au bout du monde lors d'un exil volontaire, revenues ensemble un temps avant que je n'embarque à nouveau pour d'autres latitudes.
Revenir sous les nôtres me fera sans doute du bien -ce genre de bien présent et profitable parce qu'on sait ce retour l'affaire d'un moment, non permanent. Le pays m'est escale à présent, pour mon plus grand bonheur.

Le reste ne peut peut-être pas en affirmer autant.
Non, je ne regrette pas d'avoir quitté ce pays, j'en savoure au contraire l'ici où je revis.
Mais... Certes on ne peut pas non plus parler de regrets, non, mais plutôt d'une acceptation pas tout à fait de bon gré. Je parle ici des mouvements et de l'allant, de la bougeotte et des déménagements incessants.
Bien sur je parcoure et découvre des paysages sans fin. Des villes et des campagnes, des us et ds coutumes car c'est aussi, sinon peut-être avant tout, une quête de l'humain que ces départs et ces chemins.

Mais je viendrai c'est promis, même de loin, même d'ici. On ne manque pas l'union rêvée de son amie, fusse-t-elle éloignée, manque-t-on de nouvelles et de quotidien, échangés contre la distance et le flou du lointain.
Car je me souviens.

Et toi aussi visiblement puisque tu as pensé à moi en distribuant ces cartons blancs.
Tu ignores l'effet qu'ont eu sur moi ce geste et cette pensée. N'avoir pas été oubliée, compter encore malgré la distance où j'ai tous les tords. Nul besoin d'argumenter encore le prix de ton amitié et la gratitude éprouvée à cette idée.

Divaguée

En ce moment qu'on se le dise j'écris de la merde et aux abois. En ce moment même sans tise mes cris s'immergent et se noient.

Mon cerveau divague, vagues, y'a même de l'écho. C'est la preuve du vide, si j'en crois mes restes de philo. Physique. Métaphysique. Je m’emmêle les concepts et les pinceaux, surtout les mots et je l'accepte. Mon cul. La haine. Au corps, au cœur, la détresse s'il le faut mais c'est un peu moins rageur. Le vide en boucle et au créneau.

Cervelle embourbée, envasée, dispersée. T'as déjà vu de l'agglo bouffé aux termites ? Ca vole au vent et s'écroule en pourrissant. Mon esprit si brillant, la vivacité du diamant, ou bien sa pureté tailladant, s'embourbe méchamment. Je ferme ma gueule ou du moins reconnaît que j'en ferais bien. Que je recommencerai sans doute un jour mais de là à faire mieux... Qu'en attendant il me reste à cesser et lire un peu plus mes dieux. Sans jalouser leurs écrits démentiels et leur génie. Je ne suis pas de ce bois là moi monsieur, je suis du bois vert qui n'a jamais rien promis sinon trois pages un peu pourries déjà.

Croyez pas qu'vous abandonne, comme disait l'autre cramé déjà. Et puis je ne vous laisse pas le pire j'en allège déjà le poids en fermant ma gueule aux abois. La boite à merde arrête un peu de s'ouvrir et quitte à vous souffrir autant ne pas en plus me faire subir.

Enfin, on verra bien. Le grattement du papier pourra bien vous réserver du pire en cessant de s'arrêter.

Jours froids

Il y avait des jours comme ça. Des jours où tout lui semblait glauque et froid.
Elle avait pourtant pour habitude d'aimer la vie, d'en jouir et puis d'en rire. Elle s'amusait du quotidien, d'un rien, s'émerveillait d'encore moins. Riait sans cynisme, souriait tout en prismes, décomposait les emmerdes au regard des merveilles.

Et puis il y avait ces moments tristes. Il suffisait parfois de peu, une situation ou un aveu. Tout lui semblait noircir, s'enlaidir.
Souvent cela relevait-il effectivement de quelques événements, complexe mélange en affreux contexte.
Elle se sentait de trop, elle se sentait trop haut.
Bien sur orgueil et préjugés, bien sur écueil en vanité.

Dans ces moments méprisait-elle, dépréciait-elle ceux là qui lui semblaient si bas, aussi étroits. Leurs esprits lui semblaient étriqués, centrés en quelques idées éculées, les lieux communs s'y faisaient quotidiens. Il suffisait de quelques uns, quelques instants pour la dégoûter bel et bien des gens. Leur médiocrité l'assaillait, l'envasait.

Bouche close elle offrait alors d'infime sourires aux doses établies sur ses paies. Elle souriait à hauteur du contrat, rêvant tout bas de leur briser la voix. Qu'ils la ferment et cessent de blatérer. Qu'ils s'enferment, déjà entravés.
Leurs petites vies, leurs problèmes infinis. Mais surtout l'assurance avec laquelle ils en avancent, des sottises et conneries.
Ils suffisaient, pourtant de peu, se suffisaient d'être mauvais. Suffisance de leur insuffisance. Celle là l'exaspérait, sans la moindre humilité.
Leur simple connerie l'aurait faite hurler mais c'était bien pis quand ils prétendaient lui apprendre la vie. A coup de banalités éculées, de lieux communs à gerber.

Elle savait, tout en refrénant l'idée de son poing dans leurs dents, n'être après tout pas mieux, ne pas appartenir au clan des brillants.
Pis, faisait-elle aussi et d'autant plus en ces moments, partie du clan des suffisants. Elle était mauvaise et sa prose empestait pourtant d'aise.

Pis, elle était sensible et s'était juré l'impossible d'aimer tant qu'elle pourrait le monde et ses effets. L'humain aussi même si ce domaine était un peu moins facile à aimer sans avoir un peu parfois à se forcer. Elle était celle qui souriait, qu'un rien émerveillait.

Et parfois le monde était de trop, l'humain la muait en sanglots -tout ça craint, pensait-elle un peu mélo. Et la médiocrité lui sortait par les yeux, et leur ressembler lui filait une peur bleue.

Dieu, le destin ou les miens, ne me laissez pas m'égarer en chemin.

En ces jours où la médiocrité lui semblait sourdre et l'inonder de ceux qu'elle devait fréquenter, auxquels il lui fallait se confronter, en ces jours abêtissants la solitudes appuyait son doigt puissant en ses côtes et torturait ses chairs à l'ongle habitué. Ou frappait à la machette, envoyait des hachettes.
En ces jours et la solitude et la médiocrité -de ces autres, étalée à leurs pieds, et la sienne, éventée par ces mêmes idées- l'enlisaient, l'envasaient, lente écoeurée.
Ecoeurée, gagnée par la nausée d'eux et d'elle même en la perte de cette humanité. Tous ne sommes nous que des pantins d'orgueil et suffisants bouffis jusqu'au temps du cercueil.
Il n'est nulle fuite et nul espoir d'une suite un peu moins noire.

Fin convenue, fille déçue

Ne dit rien, ni merci ni surtout à demain.
Tu ne sais peut-être pas encore mais il est certain que je ne rappellerai pas. Il est possible que tes sollicitations fassent sonner mon téléphone. Il est peu probable que j'y réponde, tant je ne saurais quoi dire à la voix désincarnée qui ne sonnera que pour baiser.

Oh tu mettras un peu les formes, après tout tu n'es pas le dernier des goujats et puis l'on sert dans ce bars des cocktails plutôt sympa. Ca occupe une heure ou deux, permet de prétendre sortir et ne pas me courir après uniquement pour le lit.
Après tout qui sait, nos conversations pourraient même avoir de l'intérêt.

Mais je sais bien assez froidement que l'échange qui t'intéresse le plus particulièrement relève des fluides et de l'effort, de ces évidences acquises lorsqu'un homme seul invite une femme à boire un verre.

Alors ce soir ne dis rien et sauve toi au petit matin.

Oh prends ton temps, pas d'inquiétude, je t'offrirai le café et la salle de bain, fais comme si tu avais ici tes habitudes.
Ici tu peux fumer, lancer la musique qui te plait et tomber les effets. On peut causer, rire et picoler -la dernière étant possiblement nécessaire aux deux premières.
Ici sens toi chez toi, il ne sera pas dit que je ramène chez moi quelqu'un qui n'y sois pas un minimum à l'aise. Ne t'inquiète donc pas, l'on finira par baiser, c'est ce que tu voulais, après avoir un peu passé quelque moment convenable aux galants.

Elle est belle la décence quand la conclusion n'est qu'évidence et loin de toute passion -il n'en est pas ici question, c'est établi sans pression.
Nous savions pourquoi tu étais là, fin probable et attendue de cette soirée hésitante et détendue.

Et parce que nous le savions, parce que le reste n'était que contexte et conventions, pour toutes ces raisons le rappel est bien hors de question.

Mais pas d'inquiétude surtout, dis toi bien que la soirée ira jusqu'à sa fin. Je ne te chasserai pas, ne jouerai ni les prudes ni les allumeuses esquivant au dernier moment. Non non, tu entreras bien chez moi. Tu m'as voulue, tu m'auras eue, évidement rien d'exceptionnel et ni d'intentionnel.
Non, pas plus voulu de ma part qu'une soirée qui n'eut pas eu cette fin obligatoire. Elle eut été plus belle sans tes avances sues par avance.

Mais nulle inquiétude je ne t'accuse ni ne t'en veux de quoi que ce soit. Je sais ce qu'il en est, je sais où tout cela va, finit toujours par aller.
Ou trop loin, ou cesse tout à fait.
Si j'ai dit oui à ce verre c'est bien que j'en connaissais les risques et les conséquences. Si tu passes à présent la porte en entrant chez moi c'est bien que j'ai choisi d'accepter tout cela.

Nulle surprise et nulle méprise. Mais un peu de ma fatigue et mon mépris.

Rester et rentrer

Il y avait eu des départs, en nombre incalculable. Les siens, les leurs aussi, surtout.

Elle n’aimait pas les embrassades au départ et disait souvent qu’entre les siens et les leurs ils y auraient tous perdu des heures.

 

Elle aimait vivre près des gares, ferroviaires en France et routières ailleurs où la route avale des distances. Aimait l’effervescence de ces lieux un peu à part, lieux transitoires.

 

Pourtant, n’embarquait-elle pas systématiquement.

Souvent, évidemment. Elle avait ses habitudes sur les quais, le roulement des trains qui partaient. Elle aimait voir l’horizon défiler, attendu, atome isolé dans un monde étendu.

 

Mais parfois, souvent, passait-elle en ces lieux sans les quitter, passait-elle en ces gares et restait. S’asseyait en terrasse et regardait passer les passants, pressés ou nonchalants, ceux qui se retrouvaient et les isolés qui filaient. Elle aimait observer, partageait à leur insu des scènes publiques d’un quotidien inconnu.

 

Elle aimait aussi accueillir et raccompagner. Combien de fois avait-elle attendu en bout de quai tel amour, tel ami, même peu, même pis ? Elle avait toujours été volontaire pour aller chercher même de parfais étrangers du boulot, attendus leur nom brandi sur un petit panneau.

Elle adorait laisser passer le flot d’arrivants –sans rester dedans, elle savait bien comme ils sont agaçants ces statiques au milieu des quais que l’on ne souhaite que quitter. Mais se postait-elle un peu à l’abri, un peu en retrait, sur la rive où venait parfois mordre un peu la rivière. Pour un renseignement, une cigarette et parfois juste un sourire en passant.

Immobile et dans l’attente avait-elle encore ce rayonnement, ardente.

 

Souvent cela dépannait bien, cet enthousiasme serviable à accueillir et raccompagner. Elle servait de taxi lors de ses passages chez les siens. De jour, de nuit, ceux qu’il fallait conduire ou qui disaient venir. Elle prenait la route avec un plaisir non dissimulé, y compris celui de conduire et de rentrer. Elle allait chercher en gare, déposait en soirées, embrassait avant de s’en retourner.

 

Elle aimait graviter, du foyer familial qu’ils avaient tous à peu près quitté pour conduire l’un, récupérer l’autre de ses frangins, de leurs copains.

Les matins de ces retours de soirée, cernés et fatigués, quand la voiture s’imprégnait de relents d’alcool et de fumée.

Les retours de mois ou de semaines, chargeant valise et problèmes à l’arrière pour le week end.

Il y avait là des échantillons de mouvements et d’ailleurs, moments de vie et vraies saveurs.

 

Elle aimait aussi raccompagner, suivre jusqu’aux quais où cette fois l’autre seulement partirait. D’où elle ne pourrait que s’en retourner. Elle aimait voir partir et rentrer, reprendre en sens inverse un chemin familier, un chez-soi assumé, un quartier quadrillé.

Encore un peu en pensées avec ceux qu’elle venait de laisser mais à nouveau seule aussi, à ses idées. Libre de regarder, de bifurquer. De se tenir comme elle souhaitait dans un chez soi retrouvé.

 

Elle disait qu’il y avait une douceur incomparable à s’en retourner.

A regagner des pénates à nouveau silencieuses et vidées de la présence d’hôtes qui laissaient toujours trace de leur passage. Des parfums qui flottaient aux assiettes à laver, des objets oubliés aux souvenirs passés. Elle aimait retrouver sa demeure encore habitée du passage de ses invités repartis. Mais aimait retrouver sa demeure apaisée, l’immobilité recouvrée, la solitude et la sérénité, ses habitudes et la tranquillité.

Il y avait du repos, une aimable douceur à être celle qui reste et s’en revient, qui voit partir, salue de loin. Laisser aux autres les chemins et les bruits, l’espace public et le mouvement. Garder, goûter le calme et la paix, la chaleur d’un foyer et le confort de s’y retrouver.

 

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