Récits vagants

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Instantanés

Ce soir le monde est laid

Ce soir le monde est laid, tristement laid, cruellement laid. En ce soir il n'est rien, rien pour le sauver des atrocités qui le labourent et le façonnent.

Un de ces soirs où le sommeil a fui. Dormir serait accepter, se confier au monde à l'instant rejeté. Ce soir le monde est trop laid pour souhaiter y séjourner, y demeurer paix et volupté sous les draps veloutés. Trop laid pour plier à la nuit, accepter le repos du corps et de l’esprit, préparant la journée nouvelle annoncée.

Quels hasards déplacent-ils donc à ce point la focale ? D'où sort ce soir ce ressenti terrible et ancien -il fut autrefois récurrent- de la laideur d'un monde qui ne vaut pas d'y demeurer ?

Oh penser tout cela malgré le soleil et le sentier de la journée, la douceur du chat pelotonné et l'odeur légère du chèvrefeuille cueilli sur l'oreiller !

Les plaisirs simples ne peuvent pas ce soir effacer ni le dégoût ni l'effroi. Ce soir le monde est triste et laid, plus qu'il ne devrait être permis de le désespérer.

Bien sur il y a le contexte, la fin triste du roman poignant aussi bien que le quotidien dénué de sens d'emplois succédés jamais satisfaisants tout à fait. La biologie qui joue d'hormones et de minéraux. Le désarroi d'un temporaire assez répété, à la fois nécessaire aux désirs d'ailleurs et déstabilisant dans ses toujours envies de meilleur. La fin moult fois annoncée mais jamais tout à fait assumée de cette relation simple et si compliquée. Le vide à venir et les conflits qui précéderont, que l'on a déjà répétés. Tous les conflits du monde qui en profitent pour sembler émerger, clamer leur infinité, leur permanence et perméabilité à toute l'humanité. Les espoirs bernés des peuples et l'abandon déchirant des individus. Les larmes des uns, l'indifférence des autres et tout ce qui désespère d'être un de ceux, un de ces autres.

Ne cherchez pas. Aujourd'hui le monde est laid et la vie ne le mérite pas. Nul être ne mérite ça. Bien sur le soleil et les sourires, les beaux actes et le progrès. Aujourd’hui, pour moi, dans cette humeur sombre et détachée, ils n'ont pas droit de cité. S'effacent devant les atrocités ou juste l'atroce banalité. Rien de ce qui est ou a été ne pourrait aujourd'hui légitimer.

Aujourd'hui le monde est laid.

Ne mérite que la langueur, à moitié pleine de rancœur mais surtout tout à fait désespérée. A quoi bon ? Le monde est laid.

Je sais la beauté, la bonté. Je sais m'émerveiller avec la candeur enchantée des enfants et des innocents. J'ai souri, plus souvent qu'à mon tour. Joui du moindre des plaisirs, d'un souffle de vent sur mes bras et d'un visage illuminé, de l'odeur d'un bouquet et du bonheur visible du chien sur le chemin. Je sais l'exaltation des sens et de l'esprit, de l'âme aussi, offerte par ce monde unique où l'on habite.

Et après ? Aujourd'hui le monde est laid. Ne semble mériter au mieux qu'un affaissement nonchalant, une faiblesse éhontée, l'absence absolue de toute autre volonté que de rester, allongé sans désir ni satisfaction espérée.

Pourquoi pas ? Il n'est rien aujourd'hui que le monde offre ou promette qui vaille que l'on s'y arrête.

Le monde ou peut-être ce que l'on en fait, c'est vrai. Mais y changer quoi que ce soit semble aujourd'hui infiniment hors de portée.

A quoi bon ? Au mieux tout ne fera que recommencer. Au pire rien n'aura vraiment changé.

Alors où a pu se mener le combat, la faiblesse étend ses droits. Où l'on a pu se dresser, lever bruyamment le poing ou oeuvrer laborieusement sans chercher témoin, ne reste que la langueur et l'envie d'immobilité. Dénervé, légèrement écœuré, sans énergie ni volonté.

Avoir rendu les armes sans même y penser. Avouer, assumer son incapacité. Ne voir que l'inutilité.

A quoi bon ? Aujourd'hui le monde est laid.

Laideur morale évidemment car rien n'est reproché aux arbres ou à l'eau, à la chienne qui gambade insouciante et heureuse du sentier. Où quotidiennement ces spectacles m'enchantent, ils n'évoquent aujourd'hui rien qui tente, me laissent aujourd'hui tout à fait froid.

Incapable du moindre émoi.

Le monde est laid, comme englué dans une laideur diffuse et multiforme qui pose un voile sur l'entièreté, voile de laideur généralisée masquant toute beauté en particulier.

Sel et rouille

Il ira marcher, peut-être, le long des voies ferrées. Pleurer sur les amours passés et tout ce qui n'a pas été.

Il connait la rugosité. S'y est armé, à contre gré. Sans pourtant l'épouser. A pu s'en armer, quasi forcé.

Il n'est pas de ceux qui portent l'épée. Mais les mains, paumes ouvertes au loin. Offertes à rien.

N'est pas plus de ceux qui portent l'armure. Tant pis si rien ne résiste, si les larmes noient le poisson, font diversion plus souvent qu'elles ne devraient. Il a flanché, vacillera encore. Ce n'est pas un exploit que de l'avoir fait pleurer.

Il sait serrer parfois les dents sous les coups, les remous qui les effleurent à peine, eux les armés, sous le fer et la laine. Bien sur qu'il a froid : c'est la mort du monde qui lui ronge les doigts.

Il ira marcher, peut-être, le long des voies ferrées. Se signifier encore qu'elles ne sont rien, que de probables chemins creusés de main d'homme de fer. Il aime à longer, le plus souvent, les fleuves bâtis de pesanteur et de temps. L'un comme l'autre mènent vers l'ailleurs. Evidemment souvent celui où il aimerait aller.

Celui qu'il doit ignorer. Il faut l'innocence et le rêve pour espérer l'herbe plus verte à coté. Où les yeux ne peuvent pas porter. Il n'a ni l'une ni l'autre, mais la foi nihiliste d'un monde qui se porterait mieux sans avoir à nous supporter.

Il avait fait peu de choix. Nombre d'entre eux s'étaient imposés, quand il ne pouvait pas y avoir d'autre idée, pas d'autre faisabilité.

Il aime à rêver car espérer c'est supporter.

Les lourdeurs et la vanité. Les blessures et la cruauté. L’humanité. Il a renversé le compliment, depuis déjà longtemps. Humain n'en est pas un.

Pour autant il en a croisé, de loin en loin, quelques inhumains. Monstres d'amour et de sensibilité. Tous ne s'en étaient pas tirés ; il ne fait pas bon naitre ou devenir inadapté.

La plupart du temps cependant n'auraient-ils échangé pour rien au monde leur particularité. Martyres secrets sans cause, ployant sous des fardeaux invisibles aux yeux des autres.

Ils avaient pu rêver à d'autres mondes. S'étaient attachés, seuls ou ensemble, à modifier celui qui les trouvaient coincés. Pas de grands projets, quelques belles idées. De petits gestes de rien, du quotidien sans grand dessein, sinon celui de n'effectuer aucun compromis d'humanité.

Reconnaissaient leurs failles et leurs insuffisances, savoir qu'aucun ne serait de taille et pas même s'ils trouvaient à s'unir.

La lucidité, souvent, n'est que trop lourde à porter. Elle contribuait parfois même à s'aveugler.

De temps à autre un écho trouvé chez un autre avait su le réchauffer. L'embraser. Il était rare de se retrouver, communauté d'isolés qui ne se rencontrent presque jamais. Et qui se heurtent ou s'incomprennent lorsqu'ils se croisent par hasard ou à dessein.

Alors après la douceur et les flammes, l'affection et la passion ayant viré à l'orage... Sous la pluie tiède et lourde comme du sang, il aurait pu retrouver les voies ferrées, les routes et le poids des années.

Ce qui n'était pas né pouvait encore arriver mais nul ne pourrait ressusciter ce qu'ils avaient enterré.

Il avait vu s'ensevelir une part de lui même qui brûlait encore en souvenirs.

On ne revient pas, jamais. On retourne parfois sur ses pas, retrouve les lieux qui nous ont abrités, retourne en pensées souvenirs et regrets. On ne revient pas plus qu'on ne s'arrête en chemin.

Il n'y aura pas de sanglots à venir, pas pour cette histoire là. Ils ont eu, bien avant, tout le temps pour couler, rouler, dévaler le gosier noué sur ses incapacités. A force de couler dans l'immédiat, ont-ils fini par se tarir. Les larmes vident évidemment mais brûlent et fatiguent bien autant. Bien plus qu'elles n'arment ou protègent. Il avait vu fondre sous le sel encore un peu de lui même, de patience et d'espérance.

L'apathie n'était plus de l'espoir et la tendresse à peine un instant léger, un peu désespéré, certain de n'y pas trouver ce qu'il aurait espérer. Cela n'avait pas pris une décennie. C'était arrivé dans l'aujourd'hui et ne l'avait pas quitté depuis. Les années pourraient passer sans plus rien y changer. L'aigri, incapable de s'attacher sans se forcer, sans arrière-pensées ; cela avait déjà commencé, du jour même où ils se blessaient.

Pourtant, même s'il savait que cela aussi pourrait changer, pourtant n'avait--il pas tout à fait renoncer à s'y faire ou trouver. Evitait juste de trop y penser.

Jours froids

Il y avait des jours comme ça. Des jours où tout lui semblait glauque et froid.
Elle avait pourtant pour habitude d'aimer la vie, d'en jouir et puis d'en rire. Elle s'amusait du quotidien, d'un rien, s'émerveillait d'encore moins. Riait sans cynisme, souriait tout en prismes, décomposait les emmerdes au regard des merveilles.

Et puis il y avait ces moments tristes. Il suffisait parfois de peu, une situation ou un aveu. Tout lui semblait noircir, s'enlaidir.
Souvent cela relevait-il effectivement de quelques événements, complexe mélange en affreux contexte.
Elle se sentait de trop, elle se sentait trop haut.
Bien sur orgueil et préjugés, bien sur écueil en vanité.

Dans ces moments méprisait-elle, dépréciait-elle ceux là qui lui semblaient si bas, aussi étroits. Leurs esprits lui semblaient étriqués, centrés en quelques idées éculées, les lieux communs s'y faisaient quotidiens. Il suffisait de quelques uns, quelques instants pour la dégoûter bel et bien des gens. Leur médiocrité l'assaillait, l'envasait.

Bouche close elle offrait alors d'infime sourires aux doses établies sur ses paies. Elle souriait à hauteur du contrat, rêvant tout bas de leur briser la voix. Qu'ils la ferment et cessent de blatérer. Qu'ils s'enferment, déjà entravés.
Leurs petites vies, leurs problèmes infinis. Mais surtout l'assurance avec laquelle ils en avancent, des sottises et conneries.
Ils suffisaient, pourtant de peu, se suffisaient d'être mauvais. Suffisance de leur insuffisance. Celle là l'exaspérait, sans la moindre humilité.
Leur simple connerie l'aurait faite hurler mais c'était bien pis quand ils prétendaient lui apprendre la vie. A coup de banalités éculées, de lieux communs à gerber.

Elle savait, tout en refrénant l'idée de son poing dans leurs dents, n'être après tout pas mieux, ne pas appartenir au clan des brillants.
Pis, faisait-elle aussi et d'autant plus en ces moments, partie du clan des suffisants. Elle était mauvaise et sa prose empestait pourtant d'aise.

Pis, elle était sensible et s'était juré l'impossible d'aimer tant qu'elle pourrait le monde et ses effets. L'humain aussi même si ce domaine était un peu moins facile à aimer sans avoir un peu parfois à se forcer. Elle était celle qui souriait, qu'un rien émerveillait.

Et parfois le monde était de trop, l'humain la muait en sanglots -tout ça craint, pensait-elle un peu mélo. Et la médiocrité lui sortait par les yeux, et leur ressembler lui filait une peur bleue.

Dieu, le destin ou les miens, ne me laissez pas m'égarer en chemin.

En ces jours où la médiocrité lui semblait sourdre et l'inonder de ceux qu'elle devait fréquenter, auxquels il lui fallait se confronter, en ces jours abêtissants la solitudes appuyait son doigt puissant en ses côtes et torturait ses chairs à l'ongle habitué. Ou frappait à la machette, envoyait des hachettes.
En ces jours et la solitude et la médiocrité -de ces autres, étalée à leurs pieds, et la sienne, éventée par ces mêmes idées- l'enlisaient, l'envasaient, lente écoeurée.
Ecoeurée, gagnée par la nausée d'eux et d'elle même en la perte de cette humanité. Tous ne sommes nous que des pantins d'orgueil et suffisants bouffis jusqu'au temps du cercueil.
Il n'est nulle fuite et nul espoir d'une suite un peu moins noire.

Fin convenue, fille déçue

Ne dit rien, ni merci ni surtout à demain.
Tu ne sais peut-être pas encore mais il est certain que je ne rappellerai pas. Il est possible que tes sollicitations fassent sonner mon téléphone. Il est peu probable que j'y réponde, tant je ne saurais quoi dire à la voix désincarnée qui ne sonnera que pour baiser.

Oh tu mettras un peu les formes, après tout tu n'es pas le dernier des goujats et puis l'on sert dans ce bars des cocktails plutôt sympa. Ca occupe une heure ou deux, permet de prétendre sortir et ne pas me courir après uniquement pour le lit.
Après tout qui sait, nos conversations pourraient même avoir de l'intérêt.

Mais je sais bien assez froidement que l'échange qui t'intéresse le plus particulièrement relève des fluides et de l'effort, de ces évidences acquises lorsqu'un homme seul invite une femme à boire un verre.

Alors ce soir ne dis rien et sauve toi au petit matin.

Oh prends ton temps, pas d'inquiétude, je t'offrirai le café et la salle de bain, fais comme si tu avais ici tes habitudes.
Ici tu peux fumer, lancer la musique qui te plait et tomber les effets. On peut causer, rire et picoler -la dernière étant possiblement nécessaire aux deux premières.
Ici sens toi chez toi, il ne sera pas dit que je ramène chez moi quelqu'un qui n'y sois pas un minimum à l'aise. Ne t'inquiète donc pas, l'on finira par baiser, c'est ce que tu voulais, après avoir un peu passé quelque moment convenable aux galants.

Elle est belle la décence quand la conclusion n'est qu'évidence et loin de toute passion -il n'en est pas ici question, c'est établi sans pression.
Nous savions pourquoi tu étais là, fin probable et attendue de cette soirée hésitante et détendue.

Et parce que nous le savions, parce que le reste n'était que contexte et conventions, pour toutes ces raisons le rappel est bien hors de question.

Mais pas d'inquiétude surtout, dis toi bien que la soirée ira jusqu'à sa fin. Je ne te chasserai pas, ne jouerai ni les prudes ni les allumeuses esquivant au dernier moment. Non non, tu entreras bien chez moi. Tu m'as voulue, tu m'auras eue, évidement rien d'exceptionnel et ni d'intentionnel.
Non, pas plus voulu de ma part qu'une soirée qui n'eut pas eu cette fin obligatoire. Elle eut été plus belle sans tes avances sues par avance.

Mais nulle inquiétude je ne t'accuse ni ne t'en veux de quoi que ce soit. Je sais ce qu'il en est, je sais où tout cela va, finit toujours par aller.
Ou trop loin, ou cesse tout à fait.
Si j'ai dit oui à ce verre c'est bien que j'en connaissais les risques et les conséquences. Si tu passes à présent la porte en entrant chez moi c'est bien que j'ai choisi d'accepter tout cela.

Nulle surprise et nulle méprise. Mais un peu de ma fatigue et mon mépris.

Rester et rentrer

Il y avait eu des départs, en nombre incalculable. Les siens, les leurs aussi, surtout.

Elle n’aimait pas les embrassades au départ et disait souvent qu’entre les siens et les leurs ils y auraient tous perdu des heures.

 

Elle aimait vivre près des gares, ferroviaires en France et routières ailleurs où la route avale des distances. Aimait l’effervescence de ces lieux un peu à part, lieux transitoires.

 

Pourtant, n’embarquait-elle pas systématiquement.

Souvent, évidemment. Elle avait ses habitudes sur les quais, le roulement des trains qui partaient. Elle aimait voir l’horizon défiler, attendu, atome isolé dans un monde étendu.

 

Mais parfois, souvent, passait-elle en ces lieux sans les quitter, passait-elle en ces gares et restait. S’asseyait en terrasse et regardait passer les passants, pressés ou nonchalants, ceux qui se retrouvaient et les isolés qui filaient. Elle aimait observer, partageait à leur insu des scènes publiques d’un quotidien inconnu.

 

Elle aimait aussi accueillir et raccompagner. Combien de fois avait-elle attendu en bout de quai tel amour, tel ami, même peu, même pis ? Elle avait toujours été volontaire pour aller chercher même de parfais étrangers du boulot, attendus leur nom brandi sur un petit panneau.

Elle adorait laisser passer le flot d’arrivants –sans rester dedans, elle savait bien comme ils sont agaçants ces statiques au milieu des quais que l’on ne souhaite que quitter. Mais se postait-elle un peu à l’abri, un peu en retrait, sur la rive où venait parfois mordre un peu la rivière. Pour un renseignement, une cigarette et parfois juste un sourire en passant.

Immobile et dans l’attente avait-elle encore ce rayonnement, ardente.

 

Souvent cela dépannait bien, cet enthousiasme serviable à accueillir et raccompagner. Elle servait de taxi lors de ses passages chez les siens. De jour, de nuit, ceux qu’il fallait conduire ou qui disaient venir. Elle prenait la route avec un plaisir non dissimulé, y compris celui de conduire et de rentrer. Elle allait chercher en gare, déposait en soirées, embrassait avant de s’en retourner.

 

Elle aimait graviter, du foyer familial qu’ils avaient tous à peu près quitté pour conduire l’un, récupérer l’autre de ses frangins, de leurs copains.

Les matins de ces retours de soirée, cernés et fatigués, quand la voiture s’imprégnait de relents d’alcool et de fumée.

Les retours de mois ou de semaines, chargeant valise et problèmes à l’arrière pour le week end.

Il y avait là des échantillons de mouvements et d’ailleurs, moments de vie et vraies saveurs.

 

Elle aimait aussi raccompagner, suivre jusqu’aux quais où cette fois l’autre seulement partirait. D’où elle ne pourrait que s’en retourner. Elle aimait voir partir et rentrer, reprendre en sens inverse un chemin familier, un chez-soi assumé, un quartier quadrillé.

Encore un peu en pensées avec ceux qu’elle venait de laisser mais à nouveau seule aussi, à ses idées. Libre de regarder, de bifurquer. De se tenir comme elle souhaitait dans un chez soi retrouvé.

 

Elle disait qu’il y avait une douceur incomparable à s’en retourner.

A regagner des pénates à nouveau silencieuses et vidées de la présence d’hôtes qui laissaient toujours trace de leur passage. Des parfums qui flottaient aux assiettes à laver, des objets oubliés aux souvenirs passés. Elle aimait retrouver sa demeure encore habitée du passage de ses invités repartis. Mais aimait retrouver sa demeure apaisée, l’immobilité recouvrée, la solitude et la sérénité, ses habitudes et la tranquillité.

Il y avait du repos, une aimable douceur à être celle qui reste et s’en revient, qui voit partir, salue de loin. Laisser aux autres les chemins et les bruits, l’espace public et le mouvement. Garder, goûter le calme et la paix, la chaleur d’un foyer et le confort de s’y retrouver.

 

Moral au diapason des saisons

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Jour après jour, la pluie et la boue. Le chemin lent, les sentiers glissants. La terre lourde, qui colle aux semelles et tâche les vêtements. Le corps malade et fatigué. Pris, envasé dans ces maladies d'hiver, ces maux divers où s'accumulent les tracas.
Les aléas et les maladresses qui s'ajoutent et blessent.

Au physique et au moral, être tenté de rendre les armes. Se sentir pris, engoncé dans l'humidité froide où rien ne point, rien n'apparait. Rentrer la tête dans des épaules courbées, offrir le moins de soi même aux brises mordantes. Souhaiter se rouler en boule, se coucher à jamais.
Cesser de sourire -d'autant moins que les lèvres gercées sont douloureuses.
Cesser de rire -d'autant plus que les gloussements glissent en quintes de toux. Désespérer des beaux jours et du redoux.

Aligner le moral au physique et perdre un peu tout sens pratique. S'emmêler les pinceaux, tomber en panne de cerveau. Courir beaucoup, trébucher souvent. Se sentir perdu, emporté de courant. N'être plus au jus, jamais vraiment présent.
Louper des trains et des réparties, se sentir loin, toujours un peu parti.

Et puis.

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A la faveur de quelques heures, gagnées malgré soi, à la faveur d'une erreur.
Croiser le soleil et la lumière et même, y croire, un peu de chaleur.
Bien sûr la terre reste gorgée, bien sûr le chemin glisse encore sous le pied. Bien sûr l'hiver est encore là, bien sûr que le vent reste froid.

Mais surprendre un rayon de soleil et s'y reposer mieux qu'en sommeil.
Retrouver la lumière et la laisser faire, laisser caresser une peau assoiffée. Réchauffer une âme affamée.
Tomber sur le soleil sans l'avoir attendu, pouvoir en profiter sans l'avoir vraiment voulu.

Laisser la lumière et la chaleur effacer un peu la fatigue et la peur.
Se sentir lavé, bien plus qu'avec la pluie tombée.
Retrouver un peu de vigueur et de foi, la lumière ayant dissipé le froid.

Recommencer à voir -les nuées d'étourneaux, les couleurs à nouveau.
L'espace d'une heure sur un banc, fouetté par le froid et le vent, s'en sentir grisé, réchauffé d'un rayon et de la lumière apportée.
Un instant se ressourcer. Se retrouver.
Oublier, un moment, les autres et les maux. Retrouver, pour un temps, le silence et les mots.
Etre, une heure. Avoir rassemblé, recollé les morceaux dispersés. Vouer une gratitude immense au temps et à ce présent d'un moment.

Regonflé. Rassuré. Ressentir à nouveau, dans tout son être et jusqu'aux os, les messages immémoriaux du renouveau.
Après l'hiver vient le printemps... Même le froid fera son temps !
-et reviendra c'est évident ; mais cette chaleur entre temps !

Sur la route embourbée, l'espace d'un instant avoir entrevu l'étape et les promesses du temps. Gouter avec une émotion contenue l'avant-gout, la trêve du froid et de la pluie. Y recharger ses batteries.

Bien évidemment se relever et rentrer. Retrouver la course et les fatigues, et les autres et les devoirs.
Mais s'être, une heure durant, retrouvé, ressourcé.