Je passerai les rails, je passerai l’été. Je marcherai sans m’arrêter. J’irai, jusqu’à ce que ça aille. Je baisserai la tête, peut-être. Mais pas les bras. Même quand tout sera noir, même quand plus rien n’ira -et crois-moi, c’est déjà le cas.

Je passerai les rails. Je n’oublierai pas. Mais j’apprendrai à marcher sans toi. Retrouverai le bruit seul de mes pas.

Je courberai l’échine qui ne brisera pas. Je passerai les rails et songerai à toi. Les enjamberai et songerai à moi.

Tu as pris la détresse et l’a laissée t’emmener. En l’honneur de toi, cette détresse je n’y céderai pas. Bien sur qu’avec toi elle à tiré, tué une part de moi. Elle ne s’en tirera pas. Elle ne sortira pas de là grandie. Mais brisée, réduite au souvenir et sans effet.

Que la détresse aille se faire foutre. Je la garderai, bien sur, en moi. Je n’oublierai pas. Mais je la cloisonnerai, l’étoufferai. J’en ferai une détresse momifiée, déposée au pied de ton souvenir en mes pensées.

En l’honneur de toi, je ne céderai pas.


Bien sur que sur le coup je n’ai pas dit ça. D’abord j’ai refusé. Refusé d’y croire et d’accepter.

Faut avouer qu’on ne sait jamais trop bien comment vous l’annoncer. Les uniformisés ont leurs discours aseptisés. Leurs protocoles bien rodés. Médecins, flics, pompiers… T’aurais envie de les secouer. De les cogner. Dites-moi, merde ! Avouez, crachez le morceau, je devine à vos précautions qu’il est gros. Allez-y franco.

Tu étais décédé.

J’ai crié. J’ai laissé passer deux ou dix secondes, clignant des yeux stupidement. Et j’ai hurlé. J’ai cogné, d’ailleurs, à bien y repenser. Les bras, les uniformes se sont refermés sur moi. M’ont enveloppé. Accompagné. Plein de bons mots et de cachets. Dirigé. Vers d’autres mots, d’autres blessés. On me disait qu’il fallait parler. Exprimer. Rencontrer, partager avec d’autres ayant fait la même traversée.

Je ne suis pas resté. Mais plus tard, j’y suis repassé.

Bien sur que le deuil n’est pas passé. Ne passera jamais. J’irai avec ton souvenir en moi, à chacun des mes pas. A jamais présent dans mon éternité. Mais j’irai. J’existerai jusqu’au bout, je vivrai le temps qui m’a été donné. En l’honneur de toi, de ce que tu n’as pas été. Ce sera douloureux, mais je passerai l’été. J’apprendrai à marcher sans toi. Je réapprendrai à marcher sans toi et j’apprendrai à marcher après toi. J

e passerai les rails. Un jour, qui sait, je pourrai de nouveau les aimer.

Mais mieux vaut ne pas s’emballer. Un pas après l’autre, une étape à la fois.

C’est ce que disaient les uniformes, les blancs ceux-là, distributeurs de chloroforme ou tout comme. Pourvoyeurs de ce qu’il fallait pour dormir ou parler, des oreilles aux cachets. Une étape à la fois. Vous acceptez, qu’ils disaient, vous reconstruirez. Je ne sais pas, je ne sais pas tout ça. Mais je sais que je passerai les rails et je passerai l’été.

Au début bien sur, la détresse semble bien partie pour l’emporter. Je m’abrutissais. Plutôt le coton que cette foutue réalité. Le monde sans toi me semblait dut et froid, mais surtout absurde au possible. Absurde à crever comme ces rails filant tout droit, aveugles et sans pensée dans les couloirs jamais éclairés de mes cauchemars quotidiens. Absurde. La gravité aurait pu s’inverser que cela m’aurait semblé toujours plus sensé. Plus sensé que de t’enterrer.

Ce n’est pas comme si je n’y avais jamais pensé. Que tu crois, c’est notre hantise, depuis que vous êtes nés. La crainte qu’il arrive du mal à son enfant. On en a tous fait un jour le rêve horrible. Et sans réalité. Cette image n’avait rien à faire à exister. Les parents ne devraient jamais avoir à enterrer leurs enfants.

La détresse qui a failli l’emporter, c’est celle de l’absurdité. Comment, pourquoi ces jours insensés ?

Mais je passerai les rails et je passerai l’été. Je ne laisserai pas la détresse s’imposer en maîtresse.

Elle t’a eu. J’ignore encore pourquoi et sans doute que je passerai toute ma vie à me le demander. Mais elle t’a eu, elle ne m’auras pas. Je ne céderai pas. Je ploierai la tête et avancerai malgré moi. Malgré elle si profond incrustée en moi qu’il me faut parfois me faire violence à chaque pas.

Je ne comprends pas le pourquoi. Ne reste que les questions et les remords atroces de n’avoir pas été assez bon. T’élever pour te voir crever, j’aurais mille fois pris ta place à chacun de tes pas. Je ne saurais jamais vraiment pourquoi. N’aurai rien pour contrer la détresse, ni excuse ni compresse. Pas d’expiation, pas la moindre concession. Je ne me cacherai pas. La détresse, je ne la réduirai pas, ne l’épongerai pas.

Mais je n’y céderai pas.

Ils ont beau dire, les uniformes, si prompts à sortir leurs normes. Ni les chiffres ni les analyses ne rassurent quoi que ce soit. N’expliquent ce qui arrive lorsque tu te trouves devant les débris restants de ce qui a été ton enfant. Il n’y a rien qui puisse expliquer, qui puisse rationaliser ce spectacle insensé. Mais ils se veulent rassurants. Normalisants. C’est leur rôle, leurs discours aux uniformes. Déculpabiliser les vivants. Après tout rien n’est jamais maîtrisé, surtout pas la vie d’un autre, fut-il de votre sang. Ca arrive, c’est presque fréquent ou tout comme, c’est après tout l’une des causes les plus communes de disparition chez les petits des hommes. Vous n’y êtes pour rien, qu’ils disent.

Mais quand on t’a conçu et aimé. Quand on t’a accueilli et élevé. Quand on voulait être là, quand on voulait te voir grandir, aimer, vivre et devenir l’adulte que tu promettais. On avait peur, souvent. Au début surtout. Quand tu toussais, t’étouffais ou hurlait sans que l’on puisse comprendre ce qui se passait. C’est passé, mais il y avait toujours de ces questions qui nous alertaient parfois. Quand tu traversais la route sans nous donner la main. Quand tu jouait un peu trop fort avec les copains. Un accident, c’est si vite arrivé. On en a tous lu, vu, su. On te perd des yeux deux minutes pour te retrouver dans l’eau. Et puis tu avais grandi. On avait peur, un peu, à te voir pousser et t’éloigner. Partir en soirée, se retrouver seuls, chacun de notre coté, ta mère et moi. A s’inquiéter et se dire pour autant que c’est le lot de tous les parents, qu’on y est passé aussi à ton âge et qu’après tout c’est même là qu’on s’était rencontré…

A se demander, ça aussi. Serais-tu resté si l’on ne s’était pas séparés ?

Qu’est ce qui a merdé, qui a manqué, au point…

Tu t’es jeté sous un train.

Il m’a semblé, en apprenant ça, louper le mien. Tomber du marchepied. J’ai l’impression, depuis, que la vie s’est écoulée, s’est éloignée pendant que je restais figé sur le quai. L’éternel quai du deuil impossible et des pourquoi sans réponse. Moi aussi, au début, j’aurais voulu. Après tout à quoi bon ? A quoi bon poursuivre quand l’enfant qu’on a aimé s’en est allé ? Volontairement. Quand on n’a pas su offrir, en temps que parents, de quoi construire une vie qui donne envie. Quels genre de parent faut-il être pour amener au suicide son enfant ?


Ce n’est pas vous, pas votre faute pas du tout. Qu’ils disent les uniformes et les cols blancs. Ce n’est pas vous. Ca arrive et puis c’est tout, c’est la maladie, l’âge, les hormones et tutti quanti.


Du vent. Tout ce qui compte, devant la boite où on t’avais foutu, devant le joli travail d’assemblage et de maquillage des croque-morts, tout ce qui compte c’est la réalité qui crève là devant. Ton enfant est décédé. Ton enfant s’est suicidé. Y’a rien d’autre à entendre, à expliquer, les mots ne viennent en rien apaiser. Ils essaient, d’écouter, d’expliquer.

C’est au-delà de toute explication, de toute réalité.

Tu étais là et puis tu as laissé la détresse t’emporter. Tu aurais pu en parler, faire signe ou montrer. C’est terrible de penser que peut-être tu l’as fait. Peut-être qu’on n’a pas su. Sans doute même, qu’on a juste merdé, qu’on n’a rien vu, rien entendu. Quel genre de parent faut-il pour rester sourd à la douleur de son enfant ?

Vrai que c’était plus facile quand tu hurlais dans ton berceau. Réduits, jeunes parents, à des hypothèses sur les pourquoi mais au moins tu les exprimais de vive voix.

On n’a rien vu, rien su. Rien deviné. Rien compris. Laissé la détresse s’installer et t’emmener.

Alors qu’elle aille se faire foutre. Je ne céderai pas. Je ne la laisserai pas me prendre à mon tour, malgré ses appels et ses clins d’oeil aguicheurs. Bien sur qu’elle appelle. Elle dit tu n’as rien vu, rien su, que mérites-tu ? Elle dit viens, elle dit qu’il ne reste de toute façon plus rien. Et puis, peut-être, qu’en la suivant c’est dans tes pas que je marcherai jusqu’à te rejoindre à tout jamais.

Que la détresse aille se faire foutre. Je passerai l’été et je passerai les rails. Je reprendrai le train. Je me souviendrai -je me souviens très bien- et sans doute qu’à chaque fois que je passerai les voies je penserai à toi. Mais je ne céderai pas aux sirènes qui t’ont emportées. Une victime c’est assez : je vivrai pour le supporter.