''Un soir de fin d'automne, quand elle n'a plus la vigueur magnifique des couleurs ; quand tout se confond en un brun humide, quand ceux dehors guettent la lumière qui annonce le logis, l'étape, l'intérieur où échapper au froid et à l'eau.

Avec la porte poussée, c'est la chaleur, les odeurs des vêtements et des hommes qui sèchent, du bois qui flambe en crépitant. Graisse et tabac, graillon et fumée ; boue et corps, humidité et sueur : autant d'effluves qui parlent au vagant, qui expriment le refuge.

Quelques voyageurs serrés devant la cheminée, auxquels se mêlent de rares habitués. Auberge de passage, où l'on reste une nuit, étape de route. Regroupement des hommes du village, après la journée de labeur. Ambiance doucement enfumée, rires et murmures, silence des voyageurs las.

Entre un homme, le pas lourd. Les regards se posent, machinaux, sur la silhouette. Un voyageur ; un de plus. L'on s'écarte un peu devant l'âtre, laissant un semblant de place à l'arrivant qui ruisselle sur le sol de sable ; tant pour qu'il se réchauffe que pour n'être pas soi même mouillé, à présent que l'on est réchauffé.

Fatigué et transi, comme la plupart de ceux qui entrent ; mais ses yeux hésitent, un peu vagues, vaguement hagards, perdus dans les lueurs de l'âtre en quelques lointaines pensées.''

-Est-ce... Est-ce qu'il y a beaucoup de loups dans la région

''Silence. La phrase est lancée haut par le voyageur fixant toujours le feu ; à personne en particulier mais à tous assurément. Il arrive aux voyageurs de troubler ainsi leurs méditations, pour interpeller la salle, demandant chemin ou renseignements sur son état. Ils ont en général un peu plus de vie dans la voix, tonnant pour se faire entendre au delà des conversations habituelles et du fracas des verres. Ici la voix est détachée, se fait d'autant mieux entendre qu'elle ne porte rien, ni peur ni curiosité. Seuls ceux d'ici la devinent au delà de ces états.

Silence. Un rire cascade du fond de la salle, suivit du froissement de têtes se tournant. Un habitué. Le plus habitué de tous sans doute même, un vieillard édenté, tassé dans ce siège auquel il semble cloué, partie intégrante des lieux.''

- Toi mon gars, t'as rencontré le Meneur de Loups, pas vrai ?

Dans la salle, toujours ce silence attentif, plus éveillé à chaque parole prononcée. Les yeux vont et passent du vieux à l'étranger qui a acquiescé, presque à regrets, d'un infime signe de tête.

- Sers le donc, un verre n'est pas de trop pour réchauffer qui s'ose à se frotter au Meneur.

''Les voyageurs pressentent l'histoire, l'appellent en silence et les verres se renouvellent. Tintement des verres tandis que passe lentement l'aubergiste fatigué entre les clients. Les habitués soupirent, habitués de l'histoire aussi. Mais cependant comme ceux de passage ils s'installent un peu mieux, étendent les jambes, s'adossent un peu plus: souvent répétée, l'histoire n'en vaut pas moins de l'entendre encore. Et puis, le cas est plus rare aujourd'hui : l'affabulateur qu'ils connaissent bien se fend visiblement d'un témoin pour appuyer ses racontars.''

- Eh, messieurs les voyageurs, vous qui avez partout traîné vos guêtres et vos bardas, vous qui fuyez ou poursuivez tous les dieux de la création, apprenez qu'ici il ne suffit pas d'aller bien loin pour risquer sa peau sous les crocs.

Le vieux semble se redresser sur son siège, les yeux blanchis étinceler plus vivement. La voix est forte, plus qu'on ne l'aurait attendu de cette carcasse maigre ; c'est un éclair amusé qui paraît entre les rides et dans le ton goguenard.

-Oui, dans nos forêts court et commande le Meneur, le Meneur et ses hordes. Avez-vous ouïe dire du Meneur ? Croisez-le... croisez-le si vous l'osez. On le dit serviable, on le dit cruel. On le dit mauvais comme ses bêtes efflanquées, mais qui connait les loups peut les dire meilleurs que certains hommes.

On le dit fort et gras comme un ours, sec et maigre sous les fourrures qui le couvrent -mais qui s'aventurerait à vérifier ? Qu'en penses-tu, toi l'aventurier qui l'a croisé ?