Récits vagants

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Epopée ensoleillée

C’était un week-end de vin au soleil. Un week-end de beaux parents et d’enfants qui jouent dans l’herbe. Un week-end rempli de choses importantes comme aller à la boulangerie et commenter le Jurançon. C’était mieux que l’actualité, même ci celui-ci n’était pas trop sucré. Il y a des moments qui font du bien, des sourires francs et des éclats de voix. Ca monte au cours du repas, à mesure que les bouteilles descendent, que les sujets de conversation s’étendent. J’ai ri bien haut, à gorge déployée. Il y avait quelque chose de déployé. Déplié. Comme un grand drap blanc qui sèche à la brise de printemps. C’était autour et dans moi aussi, dans les sourires et le genou qui s’est fait oublier. C’était mieux d’ailleurs, car il fallait absolument aller voir le tracteur.



Une épopée, quand on a deux ans. Il y eu nécessité de draisienne et grands vacillements sur la chaussée -déserte, soyez rassurés. Il n’y a pas grand passage dans le hameau, boucle isolée qu’on aborde prudemment entre chaussée inégale, gravillons et passages de gibier.

Il y eu, comme dans toute épopée digne de ce nom, des épreuves aussi épouvantables que le chien du voisin dont les aboiements ont bien failli faire virer le véhicule au fossé. De grands discours argumentés sur les barrières de jardin et leur efficacité contre les canidés de l’autre coté. La science humaine a triomphé, momentanément.
S’étendaient encore la terre du chemin, les flaques et l’impossibilité d’y rouler. Heureusement l’aventurier prévoyant était bien chaussé. Les bottes en caoutchouc, en sus d’être bien pratiques à faire enfiler, ont témoigné de leur parfaite étanchéité. Nouvelle victoire de l’ingéniosité humaine -déclenchant par là même une légère jalousie chez la femme aux baskets humides, la draisienne gouttant sur l’épaule.


Déjà se profilait le monument recherché. Le trésor était à la hauteur de l’épopée. Et, comme tel, bien gardé, ceint d’orties vigoureuses d’un printemps bien avancé. Il y a toujours un deus ex à la fin, deux bras descendus du ciel pour porter le gamin et les grands pieds pour écraser l’ennemi sous notre juste furie.
La récompense s’offrait à nous et n’était que justesse, nous l’avions bien méritée. Bonheur et félicité ! Un vieux modèle de tôle verte un peu rouillée, capot rond et siège en métal ajouré. De gros pneus bien crantés, trop haut pour y monter sans un habile subterfuge d’étriers de mains.

Nous rentrions triomphants.

Méprisant revenir sur nos pas, choisissant toujours l’horizon et la route inconnue, nous avons entrepris la boucle du retour. Allongement démesuré du chemin mais qu’importe, Ulysse aussi a pris son temps sur l’Odyssée. Et la route à nouveau bitumée laissait la draisienne filer.
Piler -les bottes en caoutchouc ne font pas d’étincelles. C’est vrai que la fleur était belle, comme les mille autres dans le champ derrière. Alors celle là, on l’a cueillie. Et puis quelques autres aussi -plus tard, il y eut une orchidée magnifique au creux du fossé, mais celle là nous l’avons laissée.
On était un peu contrit de ne pas pouvoir toutes les nommer -cela fut demandé. On hasarda chacun quelques lieux communs, pâquerette et boutons d’or, décrétant de concert les clochettes -primevère officinale, primula veris, m’indiqueront plus tard les premières pages du net.
Grands sages vigilants à défaut d’érudits savants, on émit l’idée d’un bouquet pour la maman. Sitôt évoquée, sitôt adoptée, tiges bien serrées dans la petite main du héros .
Se posa l’épineux problème d’empoigner à la fois le bouquet et le frein, résolu par beaucoup de volonté et quelques fleurs écrasées.


Le monde est décidément fait de merveilles et l’aventure pour les observer. Un mini-quad électrique ! Jardin de délices aperçu en passant, plein de rêves hypnotiques. De ces magies insoupçonnées qui ont bien failli nous éloigner pour toujours de toute idée de retour.


Les tentations finissant toujours par être repoussées, la volonté triompha et l’on put reprendre la route, encore exultants de toutes ces découvertes motorisées. Ainsi avons nous regagné les rivages connus, annoncés par le break chargé de réhausseurs et le portail franchi comme en triomphe.



Tout le monde était enchanté -l’histoire oubliera les fleurs un peu fanées, retiendra l’offrande rapportée, trésor d’aventurier offert à l’être aimé. La mère un temps libérée, les grands-parents toujours prêts à s’extasier, le fils émerveillé de l’épopée. J’ai gagné un peu de légèreté.



Le fond de Jurançon n’avait pas tout à fait tiédi quand on est rentré.

Poignée de main

Aujourd’hui j’ai souri à un homme assis au pied de a boulangerie, qui a ensuite tenu à me serrer la main avant de s’enquérir de mes fonds. Une poignée à deux mains, sous les regards perplexes de quelques passants. Et ceux, absents, de tous ceux qui passaient sans voir. D’ailleurs ils étaient beaucoup plus nombreux. C’est marrant j’ai pensé, juste après, en reprenant mon trajet. L’invisibilité d’un acte anodin, relevé par les deux filles qui sortaient du magasin. Elles ont un peu reculé. Peut-être que la plupart du temps on ne voit pas ce qui se passe un peu plus bas que soi -et la sensation très nette de me pencher, tandis que lui se relevait à moitié. Comme si l’on ne voyait rien, sauf peut-être les crottes de chien.

Considération(s)

En ce moment, je lis ce petit livre de M. Macé, "Sidérer, considérer"*, qui s’ouvre sur une des visions qui a le plus marqué mon retour automnal en région parisienne. Elle évoque le « camp d’Austerlitz », les tentes discrètes de ces hommes et ces femmes exilés, émigrés, réfugiés sous les ponts et sur les quais de la cité, face ici à Austerlitz, la gare et surtout la cité de la Mode et du Design. Elle évoque la proximité, ce face à face du confort et du refuge, de la beauté et de la survie.


Et je pense tout d’abord à toutes ces fois où je n’ai plus voulu marcher. Je pense à la récurrence avec laquelle, ici, je n’ai pas envie de me promener. Les proches sauront l’étrangeté de cette apathie, mon incapacité à rester enfermée, ce désir pressant, ce besoin d’arpenter. J’ai lâché les clopes avec bien plus de facilité que mes chaussures de randonnée. C’est au quotidien un plaisir routinier que de marcher. Au milieu des arbres et des champs, évidemment, et en ville aussi, marcheuse rêveuse, le nez en l’air sur le chemin même ô combien quotidien du boulot. Goûtant les façades et les visages, les arbres et les murs aussi bien que la Loire et les mûres où je me perds encore des heures avec un chien et un sac à dos.

Et puis j’ai cessé d’arpenter Paris. Quand la misère prend le pas sur la beauté, je n’ai pas le réflexe d’aller marcher à Neuilly.


Alors je lis avec émotion ces lignes qui décrivent la proximité, une forme de promiscuité sans se toucher. Ce fut ma première idée, le deuxième jour de ce boulot au deuxième jour de l’automne.

Tous les vendredi après-midi, on emmène marcher quelques résidents handicapés. Prendre l’air et s’exercer, pour ceux qui le veulent et parfois en ont, seuls, difficilement les possibilités.

Un beau geste, et puis les heures sont payées.


On gare le minibus en bord de Seine, et le groupe s’ébranle à petite allure. On croise souvent de sémillants joggeurs, des couples de lycéens enlacés et des femmes discutant derrière des poussettes où les petits prennent l’air. Tant de mondes qui se croisent, des regards qui s’arrêtent un peu ou se détournent des corps obèses, des cris parfois, des grimaces. L’un des marcheurs ne peut croiser un chien sans le remarquer, s’approcher ou lui parler. On croise beaucoup de chiens et parfois des maîtres qui trouvent la laisse bien courte en voyant l’homme s’approcher, ravi et décidé.

Les regards détournés c’est les mondes à coté, les mondes parfois croisés, qui se frôlent en parents, voisins, repas de familles un peu gênés et gestion de biens.

Et puis à mesure des semaines répétées, des personnes croisées, on reconnaît des visages et même la jeune fille effrayée laisse son chien être caressé, heureuse aussi de ce petit plaisir qu’elle a permis.

On s’accroche farouchement, entre collègues, à cette humanité partagée, parfois compliquée mais réelle, au-delà des médicaments et des professionnels.

On s’accroche de temps en temps avec les parents qui s’arrogent et surveillent, oubliant parfois l’humain dont il est vraiment question entre eux et nous, au coeur de tout.

On s’accroche au partage et à l’autonomie, à l’échange et tout ce qui se dit, s’exprime de cent façons différents et parfois difficilement cohérentes. Faire du lien, intérger, élargir la normalité.

On croise joggeurs et enfants, impossibilités illustrés au groupe accompagné, mondes un peu rangés mais bien obligés de se croiser, se reconnaître et côtoyer même de loin et de loin en loin.


Sur les pelouses baveuses des accotements, on longe aussi tentes et regroupements. Des hommes secs aux yeux cernés nous regardent passer, deux salariés motivant gentiment la demi-douzaine de marcheurs qui serpentent entre les bâches et les gens.

Et je me suis sentie gênée, non pas de ce que je faisais, mais de l’indécence même de ce que ces scènes puissent exister.

Au cours de l’automne et ce début d’hiver on a vu les tentes se multiplier. A mesure que l’on vérifiait, de notre coté, les manteaux bien attachés et les bonnets enfilés, les tentes s’étaient équipées, surélevées d’une palette ou recouvertes de couvertures de survie. Papier brillant métallisé dont l’éclat rappelle celui des chocolats omniprésents de fin d’année. Deux mondes qui se croisaient sans se cotoyer.

A meure des semaines répétées, des hommes croisés, on reconnaissait des visages, des noms entendus à la volée. Des sourires d’habitués.
Notre groupe brinquebalant, apathique ou bruyant mais rythmé chaque vendredi ou presque, à la demi-heure près. Et le leur, probable « point de fixation » pour le gouvernement.
Les hommes sont parfois appelés réfugiés mais je ne peux pas parler de refuges devant ces tentes, identiques à celle qui dort dans le coffre de ma voiture, à celles qui peuplent les festivals et les campings en été.


Randonneuse, j’ai dormi pour le loisir dans des endroits mieux équipés. Un refuge est un lieu où l’on vient chercher abris, secours, sécurité. Un lieu où l’on peut se sentir considéré. Les refuges font partie de nos mondes.


Il y a de l’indécence, bien sur, de notre promenade gaie, confort hygiénique et plaisant -ais-je déjà dit, en plus, combien j’adorais l’idée d’être payée à me promener, littéralement l’une de mes activités préférées ?- sur les pelouses où s’affichait la misère à ciel ouvert.

Mais surtout de la distance. La distance immense entre les mondes.


On pouvait se sentir en périphérie des poussettes et des lycras dernier cri. Se sentir ignorés, voir des regards se détourner, des pas s’allonger et des enfants rattrapés, empêchés de trop s’approcher. En périphérie un peu ignorés, mais encore vus. Reconnus. Envisagés quitte à être dévisagés.

Une paire de fois, des passants sont venus nous adresser, à nous salariés, compliments ou admiration sur ce que l’on faisait.

A portée de regard de ces lieux et ces gens pas mêmes en périphérie, monde de l’invisible et du déni, monde frontière d’un ailleurs impensé, imposé sans même être remarqué.

J’ai pensé parfois aux histoires où les adultes refusent obstinément de voir la vérité qui déplaît, des poignées de mains osseuses de la Mort du génial Pratchett à la nudité de l’empereur dénoncée par l’enfant d’Andersen.

Chacun faisait sans doute ce qu’il pouvait, pour encaisser ou rassurer, oublier ou ne pas se disperser. Le drame sidère, fige sans changement, et sa répétition remet en mouvement.


Parfois ce monde apparaissait, au détour d’un parent rattrapant un enfant intrigué par du linge ou des jouets, pas le détour du joggeur serrant sur le coté pour passer le plus au large de ces hommes sans pour autant quitter la piste bitumée. Par un collègue constatant la multiplication des installations, l’hygiène de ces cuisines bricolées de réchauds dans la poussière ou la pudeur des salles de bain d’extérieur, miroir et rasoirs, brosse à dent sur le garde fou au bord du fleuve.

Vies entières, larges pans à ciel ouvert. Pourtant plus secrètes que les plus lointains pays, l’exotisme en moins, et l’envie. Promiscuité sans curiosité, mondes sans porosité.

Je me suis efforcée, chaque fois, de me rappeler qu’on ne passe pas devant un homme sans le saluer.



* Macé, M., Sidérer, considérer Migrants en France 2017, éditions Verdier, 2017

Novembre hexagonal

Automne. Septembre pour l’évasion, novembre pour la dépression. Les grues sont parties, ont laissé le froid et la grisaille aux avertis. Avertis, familiers que nous sommes de ce mois au climat répété chaque année.

Novembre est un mois d’hibernation. Un mois de froid, de noirceur et de plat.


Le changement d’heure annonce déjà la couleur, ou son absence à venir. Quel que soit le sens pour lequel on prétend tourner les aiguilles, on sait bien que la nuit s’allonge et que la lumière s’esquive. Alors on en rajoute un peu, recule le temps pour hâter volontairement l’irruption de la nuit.

La fin d’automne est une forme de ralenti. Un appel au repli.

Je rumine un peu, accusant comme un coup de vieux. Difficile d’y échapper. Septembre orne de couleurs la verdure, novembre la dénude sans pitié, ne laissant qu’un peu de pourriture et branches décharnées.


Alors se courber un peu, plier le corps et fermer les yeux. Novembre se terminera. Décembre est presque là, trépignant au coin, visible de plus en plus loin au rythme où les lampadaires s’éclairent de couleurs et les publicités d’enfants surexcités. Ca rendrait presque rêveur.

Mais l’on a beau essayer, publier chaque année plus tôt les catalogues de jouets, parer les villes et les illuminer, on a beau essayer c’est perdu d’avance, même truqué.

Novembre n’est pas le mois des festivités. Novembre est celui du froid, de la tristesse et de l’humidité.


Parlez-moi de festivités ! Novembre s’ouvre avec les morts. C’était festif ou le pouvait la veille encore ; mais novembre ouvre avec les morts. Tous, d’abord. Puis ceux d’une guerre qui n’eut même pas l’honneur d’être la dernière.

Novembre est le mois des morts et de l’obscurité, du froid qui mord et des tristesses répétées.


Novembre illumine tout ce qui a renoncé.


Les feuilles ont grandi, rougi, doré ; elles tombent en novembre et vont pourrir sur le pavé.

Le soleil a chauffé, doré, même cuit ; il se voile en novembre sous la pluie. Renonce à paraître à la journée, ou s’il le fait c’est quasi sans effet. Froideur et obscurité pour attributs, pour objets.


Lumière et chaleur, vie même et ses honneurs, novembre y a renoncé, incarne la mort et ses effets.

Je répugne à sortir, préférant me blottir au creux noir et douillet d’un lit d’où je n’aime pas déloger.

Le froid s’immisce et mord, porté par l’humidité qui sait bien s’infiltrer. Le dos, les genoux racontent à qui le voudrait ces changements de temps. Bloquent, lancent, enserrent le corps et l’esprit dans ces vieilles douleurs qui toujours reviennent avec le froid et la pluie.

On serre les dents, on essaie de voir devant. Pas simple, dans l’obscurité dès l’heure du goûter, le jour dernier à se lever, premier à se coucher.

On se demande en novembre si même émerger vaut la peine endurée. Présente excuses d’avance pour les pannes d’oreiller.

Quel horizon, quelles promesses pour nous lever ? Demain paraît trop loin. L’hiver à venir, une éternité. La chaleur et la vie, d’antiques oubliées. Les souvenirs même de bonheur et chaleur, d’espoir et vigueur semblent s’estomper.


Novembre est un mois de grisaille et de froid.
Les vieilles bêtes, raides, se couchent et ne se relèvent pas.

Septembre

Le jour s’endort et les envies s’éveillent. Vienne la nuit, je me meure. Tombent les feuilles, sonne l'heure. L’automne apporte son étirement, un allongement des ombres et de l’être, tendu au firmament. Il y a l’horizon sous les nuages et le vent. L’humidité transperce et lui permet de passer. D’insuffler au plus près, où le froid vient déjà s’immiscer d’après l’été. Désirs d’extériorité. La peau hérissée, c’est le froid dont on n’est pas encore couvert, c’est le toucher exacerbé qui gonfle et paraît tout fondre et traverser. La peau dit son envie de se frotter à d’autres ailleurs, d’autres bises et d’autres chaleurs. L’annonce de l’automne est une envie d’ailleurs. Le soleil a pâli et semblerait rieur, ou malade. Difficile à dire de si loin. L’annonce de l’automne est un appel au loin. Le bruit du train, familier et lointain, qui fait vibrer différemment. Rappelant moins sa présence que son sens. Un écho, qui dit la distance qu’il invite à parcourir. En automne, le monde rappelle son immensité. Rappelle à son infinité. Appelle à ses capacités. L’annonce de l’automne est un appel de fin, une respiration dans la partition. On respirera de nouveau. Ailleurs. Plus loin. C’est un cycle achevé, qui appelle à déplacer. Non pas renouveler. Une roue qui a tourné, non immobilisée, pas tout à fait mais déclinante désormais. Cela passera. Mais l’automne soulève chaque année l’immobilité. Le renouveau qui n’a pas été. Le cycle recommencé. Il faut sans doute s’en réjouir ou s’en contenter. Ou le fuir et toujours recommencer. Il faut sans doute tenir, aimer vivre et rester. Mais l’automne appelle à s’en rappeler. L’automne est une question posée. L’été va de soi, écrase de lumière les questions derrière. L’été écrase la veilleuse sous les rayons dardés. Laisse peu de place à l’ailleurs et l’immensité. L’été est une immédiateté, une intensité. L’automne assombrit les jours et rallume en leur coeur. L’automne est une veilleuse allumée. L’automne est, plutôt, l’obscurité qui la permet. Moins d’exister que de briller. Eteint la luminosité, laisse les ombres s’exprimer. Et la veilleuse les façonner, les animer. L’automne endort le jour et réveille l’envie. Parfois très loin, enfouie l’envie, l’envie en vie c’est certain. Elle s’étire au crépuscule de l’été. Avec l’été meurt une certaine légèreté, qui rie d'irréflexion. Pluies et potirons, je demeure. L’automne a la lourdeur de la terre mouillée, des ciels plombés. Qui attire au sol et lève les idées. Enlève les idées. Les fait s’élever, cerf-volant de pensées. Les migrateurs déjà lissent leur plumes et savent bien. Que l’automne est saison de s’en aller. Les pensées les suivent enlacées, fils d’araignées au vent jetés.

Automne. L’esprit tend des échelles aux hirondelles.

L'appel en veilleuse

Reviennent l’automne et le froid. Les grues volent bas. Tristesse étrange à nouveau qui m’envahit avec une férocité poignante. Oh poitrine serrée ! Incertitudes d’où aller.

Nez au vent, humant l’horizon, l’espace qui s’infiltre sous la narine au-delà même des pupilles et trouve sa voie jusqu’à l’inconscient. Trouve sa voix jusqu’à l’intérieur où résonnent les émois.

Explosion, implosion, hors de soi. Sans colère, non, mais perdition.

Impression étrange d’un dehors qui tirerait, aspirerait, ferait pression sur le dedans. Sentiment de n’avoir que la peau fine, peinant à contenir ce qui explose en dessous, voudrait s’échapper par tous les pores, toutes les issues. Noeud d’issues, plus terrible encore que leur absence qui m’a toujours été momentanée. Noeud d’issues. Dire, faire, parler. Rire, taire, pleurer. Tout déborde et tourbillonne, s’enchaîne et se fond, vrille sans jamais prendre forme.

Sentiment d’étrangeté, d’étrangéité. Eloignement du réel et de l’instant. Voix qui appelle, juste au-delà du tympan.


Revoici l’automne et l’appel. Les jours s’éteignent et marquent une veilleuse en l’esprit, qui brille faiblement, mais solidement. La veilleuse, qui ne brille pas dans l’éclat et le bruit. Qui s'éclipse au zénith et ne cesse pourtant jamais de briller. Que viennent l'heure seule et l'heure sombre, que vienne l'automne et la voilà qui irradie, rappelle à soi. Celle qui tient, présente en tous temps. Qui se rappelle à l’esprit humant le vent. La veilleuse. Celle qui tient. Qui dit le temps. Qui dit l’espace en le disant. Qui appelle et qui tire, sans jamais se définir.

L’ailleurs. Le mouvement. La fuite en avant. A l’automne, je reconnais dans mes éternels désirs de départs une part de fuite informulée. Tout plutôt que rester !

L’ailleurs pour y penser, ne pas avoir à se trouver. L’ailleurs sans y rester, l’ailleurs pour d’être plus où l’on est, d’où l’on est. L’ailleurs est un suspens permanent. L’ailleurs est en suspend permanent. Un bond d’où l’on sait que l’on retombera, un pays où l’on reviendra. Mais pas maintenant. Un bond fuite en avant pour n’être pas tant que ne plus être où l’on était. Qui l’on était. Ce que l’on. Quitter la ville ou le pays comme un habit et comme une envie. Radical et urgent. Jamais permanent.

Intimité

Je me demande, disait-il, quand le monde et moi recommenceront d’être intimes. Il accompagnait la remarque à mi-voix d’un sourire clair, d’une simplicité épurée. Il y avait de la lumière, dans ce sourire même qui appuyait des mots d’ombres.

Des mots d’ombre et de tristesse, dureté lourde informulée. Il ne s’en cachait pas, mais l’évoquait peu. Il fallait aborder le sujet à deux, qu’en face l’interlocuteur se révèle sensible et curieux, saisisse au vol une allusion pour la creuser. Ce qui arrivait, car c’est aussi ceux qu’il cherchait, les sensibles, attentionnés. Ceux dont il voulait s’entourer.

Il avouait volontiers l’étrangeté, tout l’éloignement d’un monde à faire semblant. Il n’était pas même triste, pas vraiment. Juste distant. Ce n’est pas triste, non vraiment. Trop étranger, tout simplement, pour en être même touché.

Il savait, plus ou moins, les histoires et les chemins où bifurquaient le monde et lui par le passé.


Intime. Il le faisait sourire ce terme qui s’imposait parfois, en tous sens et tous propos, déballé par d’autres au sein des mots.

Il souriait. Aimablement, pour de vrai. Un peu jaune aussi, triste intérieurement. Intime est un mot qui se décline, songeait-il, et dont tous les sens ne me sont plus vraiment accessibles en prime.

Intime alors. Intime disait-il dans la moiteur des corps et les gémissements des plaisirs dans l’effort. Oui, il y avait bien de l’intimité dans ces nudités accolées, ces gestes à l’obscénité normalisée, ou au naturel consacré. Intimité. On pouvait même parler d’aimer. Elles disaient faire l’amour et parlaient d’intimité. Il fallait reconnaître un peu d’intimité à s’afficher ainsi, nu vulnérable, haletant de plaisirs partagés.

Et pourtant. L’intimité partagée lui paraissait superficielle au possible, contact animal de corps en désir. Il parlait de baiser ou coucher, avec tendresse parfois mais sans mystères jamais. D’autres parlaient d’intimité. S’il y en avait c’était avant ou après, dans les mots et les idées, dans ce qui s’échange au creux de la nuit derrière l’écran d’assurance et timidité.

Ils parlaient d’intimité, blottis chacun dans un coin du canapé, entre les verres entamés et les lumières tamisées. Et vrai, dans ces moments là livrait-il des morceaux de lui, le regard braqué sur le mur ou ses mains, ouvrait-il à l’autre de ce qui faisait lui, livré nu sans façade ni compromis.


Et pourtant. Il ne niait pas qu’à un niveau le sens était juste et collait au mot. Il y avait de l’intimité, nu contre un corps dénudé. De l’intimité lorsqu’il évoquait cru ce qu’il était et comment il pensait aller. De l’intimité encore lorsqu’il évoquait le coeur de ses pensés.

Et pourtant. Et pourtant tout lui semblait si loin, pâle et détaché. Peut-être pour cela qu’il se livrait si facilement, avançait comme nu par tous les temps, disait sans pudeur qui il était vraiment.

Il semblait donner sa confiance avec détachement, étrangement considérée comme un présent par bien des gens, parfois flattés d’entrer dans la confidence. D’accéder à ce niveau d’intimité.

Et pourtant. C’était facile et évident, de se livrer et donner, de lever toutes les portes et les laisser accéder à ce qu’ils voudraient.

C’était facile et évident, pour peu qu’on le souhaite évidemment. Il disait vas-y, laissait l’autre avancer, puiser et se servir. S’épancher aussi à loisir.

Pourquoi pas après tout, tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Le reste il s’en foutait.


D’une part, peu franchissaient les jalons. Rare était la curiosité à son égard.

Pour ceux qui en avaient, cela flattait souvent leur ego. D’être celui, celle qui. Qui le mettait dans son lit, qui recueillait les souvenirs et les aveux. Qui avait frayé son accès, ouvert les barrières, touchait au coeur et au privé.


Il observait en souriant, affichant le bonheur assumé, observait en souriant le visage satisfait de qui l’avait fait jouir bruyamment, de qui avait écouté ses tourments livrés à mi-voix dans l’obscurité, de qui avait mis le doigt sur quelque opinion ou vérité qui le tenait. C’était la même expression souvent retrouvée en se livrant, physiquement, émotionnellement, mentalement. Dans le sourire de l’interlocuteur presque fier d’avoir réussi, d’avoir décroché comme de haute volée, par les gestes et les mots, le génie et la stratégie, à l’ouvrir et accéder à l’intime en lui.

Ils le faisaient sourire ceux-là, satisfaits, flattés presque d’avoir frayé leur chemin vers l’intimité. L’une ou l’autre de ces formes envisagées, toujours vues comme un genre de parcours, une épreuve où l’autre finissait par céder, ne plus tenir et se lâcher. S’ouvrir et s’abandonner.

Qu’ils en soient satisfaits. Qu’ils se disent avoir gagné, remporté. L’ego n’est pas mauvais à caresser, c’était après tout faire plaisir à ceux qu’il appréciait.


Qu’ils viennent, qu’ils prennent, qu’ils accèdent et se servent. L’intimité dans ce sens n’était rien qui puisse le toucher. Il avait du mal à se sentir exposé, alors même qu’il le semblait au dernier degré. Peu importait. Il disait, formulait parfois : prends. Il ne disait pas mais pensait : il n’est rien que tu puisses faire qui soit apte à me toucher.


Alors s’ouvrir, facile et béant, accessible et présent. Il disait venez, prenez. Traversez si vous voulez, passez à travers et dedans. Pour ce que cela me fait, autant vous plaire et vous flatter -mais cela, il ne le disait qu’intérieurement, devant leurs sourires et leurs yeux brillants.


Investissez les lieux, mon corps, mon esprit et mon âme encore. Approchez vous, installez vous, soyez fiers si c’est ainsi que vous le voyez, fiers d’avoir forcé les portes et levé les barrières.

Elles n’étaient pas cadenassées mais est-il vraiment besoin que vous le sachiez ? Bien sur que tout est ouvert. Il n’y a plus rien derrière à toucher ou voler.

Entrez, entrez. Pensez si vous le voulez avoir bataillé pour accéder.


Mon intérieur est un lieu désolé. Dévasté. Mutilé peut-être pourrait-on penser.


Il paraissait tenir une façade élaborée, d’amabilité sereine et détachée. Il ne jouait rien. Montrait tout. Car il n’y avait rien.

Il répugnait à parler d’intimité. Non que cela lui déplaisait. Lui aurait déplu. Simplement, il avait du mal à l’envisager. Quelle intimité, avec quelle densité, quels recoins qu’il aurait pu préserver ?

Il l’espérait. Il l’appelait. Le terme, il se forçait parfois à l’employer. Dans les premiers sens, les plus évidents. Sans conviction ni sentiment. Quelle intimité sans épaisseur ni densité ?


Oh, on aurait pu dire intimité quand il était ainsi à disposition de qui voulait bien s’approcher. Une intimité détachée. Sans enjeux, pour dire vrai. Que risquait-il d’une vulnérabilité presque extérieure à lui même, si détachée qu’il s’en sentait étranger ?

Ce n’était pas question de qui, de comment ou de moments partagés. Mais de lui, de vide et d’incapacité.


Tout cet éloignement. Même pas lié aux gens. Un détachement généralisé. Hors d’atteinte de tout ce qui aurait pu toucher. Il ne disait pas. Laissait les moments se construire, espérait à chaque fois. Et les voyait invariablement se finir. Il finissait par partir, faute de pouvoir tenir.

Car sur ce qu’ils en voyaient, sur l’intimité à laquelle ils accédaient, combien les autres se méprenaient… Pouvaient s’être mépris. Il tentait, chaque fois, de les prévenir. De dire qu’il n’y avait, au fond, rien à attendre et rien à saisir. Que rien ne battait au dedans qui pourrait répondre à des espoirs et des sentiments.

Ils pouvaient l’aimer, l’entourer, l’accompagner. Il restait inerte et à la longue vaguement agacé. Car il fallait alors leur répéter, leur dire et leur montrer. Les blesser, tout prévenus qu’ils avaient été.

Il répugnait à parler d’intimité, car le terme semblait mal choisi, si peu cohérent avec sa vie.


Il se demandait simplement quand le monde et lui recommenceraient d’être intimes.

La tension qui arrime au plus loin

La tension qui maintient. Encore. Toujours ou presque. Et qui contient. A contrecœur, parfois tout aussi bien. Ni cris ni larmes. Ça ne lâche plus, ou plus vraiment. Jamais pleinement.


Alors on tient. On se tient. On a passé des années à plier. A ployer. Ployer sous la peine et le chagrin, pencher, verser pour essayer d’alléger.

Jusqu’à ce que le pli risque de lâcher. Déchirer. Jusqu’à risquer la cassure, par usure.


Il faut de la sérénité pour ployer. Des charnières ou la souplesse inhérente à certaines matières. Laisser la vague passer et puis se retirer.
Sans ça. Sans ça on croit ployer, on croit plier se faire emporter, momentané, ne pas résister et revenir séché, intact à peine lavé.

On ne fait, en fait, que vaciller. Vaciller. Renverser un peu du contenant toujours trop plein, trop plein de larmes et de chagrins. On croit vider, on croit siphonner pour de vrai quand on ne fait que l’effleurer, secouer le plein de larmes, s’éclabousser sans rien vider.

On s’épuise, sans s’alléger.


Alors pour prévenir la cassure, on endurcit, on emplâtre la pliure. Et ça ne plie plus, certes, mais ça ne pliait déjà pas ou pas bien, c’était foireux de toute façon, dès le début alors à quoi bon.

Et où cela devait plier, où cela vacillait, le plâtre apporte la rigidité. Scelle la capacité, même foireuse, à pencher et s’éclabousser. Plus rien ne paraît, plus rien d’exprimé.


La vague vient toujours, et traverse. Et se brise, ou presque, comme sur un mur. Elle emplit, passe et rien ne plie.

Rien ne casse, non plus. L’attelle est solide et va puiser loin, ce n’est pas un cache misère à la tempête intérieure. Elle s’est faite fondation, presque, circonvenant les sentiments dans une froide construction.

C’est un bunker, qui résiste aux vagues ordinaires. Et on les connaît, ces vagues, on a eu des années pour les mesurer, les jauger. Construire de quoi tenir sans fléchir.

Et, tout seul bien au cœur, y mourir.


La vague qui vient n’apporte pas le ploiement du roseau sous le vent. Plutôt chêne ou ciment, arque une tension qui tire et tient bon. Les arbres tombent, ainsi que les bâtiments. C’est que l’on s’est fait montagne alors ou bunker, tout d’une dureté tellement ancrée que la vague n’est plus vraiment capable de s’y faire remarquer.

La vague ne fait plus ployer. Mais arque une tension qui tire et tient bon. Durcit le tout, isole mais après tout.


La tristesse insondable d’alors, la noyade éplorée de larmes et de hoquets, ballottée sans armes et sans verser, secouée à fuir et s’éclabousser. Elles ont fait place à la tension, dure et sans concession.

Un peu d’irritation, le durcissement qui donne une tonalité agacée.


Moi du dedans, j’observe à distance des sentiments, des ressentis auxquels je ne suis plus vraiment confrontée. Bien à l’abri dans un bunker construit sans grand avis et dont j’ignore où sont les clés.


C’est mieux, c’est pire, je ne saurais pas dire. Plus de risque de mourir noyé et plus tant à tirer sur des amarres fatiguées. Plus de risque de vouloir lâcher, les amarres et la volonté, pour s’emporter. Pour vaciller jusqu’à tomber et se briser. Quand on ne sait pas vraiment ployer, il faudrait briser pour vider. Pas idéal, avouez.


Mais au dedans. Au dedans, on est au sec assurément. Ni larmes ni tourments. Et si seul, oh c’est navrant. Tout tient, certes. Et n’y frémit plus rien. Au dedans, on voit de loin passer la vague et son courant. Rien ne frémit, rien ne bouge évidemment mais à quel prix. Tout se tend. A n’en plus dormir la nuit. On veille et pour rien, car bien sur tout tient. On veille sans savoir, juste là pour tenir.

C’est une prison pour son bien bâtie. Un donjon qu’on voudrait équiper d’un pont-levis, qu’on voudrait ouvrir aux quatre vents, les sentir à nouveau quitte à en frémir. Et comme on l’ignorait en pliant, comme on ignorait, on ignore ici tout autant comment, combien de temps peut-on tenir.

A défaut de ployer et pour ne pas briser, on a scellé. Et, jamais vraiment vidé, plus jamais renversé, l’intérieur y croupit, seul isolé.

J'irai jusqu'à toi

J’irai jusqu’à toi. J’irai jusqu’à toi et je me fiche bien de savoir si tu ouvriras. Je me doute même que la porte sera, restera close à mes yeux, mes mains, close à ce désir certain qui est mien.

J’irai pourtant jusqu’à toi.

Et au seuil, je déposerai simplement les mots dessinant les sentiments.


Je sais déjà que tu n’ouvriras pas. Que tu recevras, entendras, que tu souriras peut-être, de ces yeux qu’on n’imagine jamais mouillés. Je me doute de ta réponse à mes avances enflammées.

J’irai au devant du mur et je m’y heurterai. Je le devine et le sais, même si, bien sur, je ne peux pas m’empêcher, quelque part, d’espérer.


Que veux-tu. Elles me surprennent moi-même, ces avances. Et c’est pire en dedans, où je n’en reviens pas de tous ces retournements. De ces sentiments qui, apparus subitement, s’imposent sans le moindre ménagement. Je n’étais pas prêt, je ne m’attendais pas à voir tout cela me rouler ainsi dessus. J’ai envie souvent de râler, maudire un peu le trait bien placé, qui a transpercé, traversé. A l’insu de mon plein gré.

Car je sais à quoi mes démarches sont vouées.


Il y a de l’espoir pourtant. Irréel et doux, certain de n’aboutir jamais, impossible à tuer tout à fait.


J’irai jusqu’à toi. Un peu pour l’espoir, pour claquer au mur cet espèce de connard, sachant déjà que cela ne suffira sans doute pas. Ton « non » me refroidira. Mais l’espoir agonisera longtemps, refusant de mourir, s’acharnant à ne pas partir. Le temps, peut-être, finira par l’avoir.

J’irai jusqu’à toi. Ce n’est pas que pour l’espoir. J’irai jusqu’à toi et déposerai mes mots sur ton seuil. Hé quoi. Il n’est rien d’autre que je puisse faire. J’irai jusqu’à toi, ni pour me blesser ni pour te gêner, ni pour saigner tout à fait l’espoir en moi. J’irai jusqu’à toi car il me semble impossible d’y couper. De demeurer. De vivre encore ainsi dans le secret.


J’irai jusqu’à toi et déposerai mes mots sur ton seuil. Je ne demanderai rien, ni la bise ni même un café. Je serai là mais ne resterai pas : nous avons chacun mieux à faire que de m’attarder dans la gêne et l’amitié.


Bien sur que l’espoir cisaille, dans un coin de mon âme, quémande une réponse et refuse d’envisager en face les plus probables. Fantasme entendre de ta bouche, sentir de tes mains les mêmes mots qui brûlent et me débordent. Ce n’est pas rien. Et j’ai beau raisonner, j’ai beau répéter, me dire que c’est d’avance arrêté… L’espoir est con, ne connaît pas la raison. Ne renoncera jamais qu’à petit feu et claques répétées.


Mais ce n’est, presque, pas important. Je gère l’espoir comme l’une ou l’autre part, comme un rien qui me gave et me regarde tout à la fois. C’est en moi, n’a pas besoin de déborder ou se faire remarquer.

Ce n’est, presque, pas important. Pas le plus important.


Et même s’il ne peut pas s’empêcher d’y croire, ce n’est pas pour l’espoir que j’irai jusqu’à toi. Que je déposerai mes mots, mes sentiments sur un seuil qui ne m’accueillera pas.

Qu’importe. Je n’attends, n’exige rien de toi.


L’espoir, bien sur, trépigne de savoir. Ne peut s’empêcher de penser avoir ses chances et fantasmer. Il m’a rejoué mille fois la scène, mille fois l’annonce et l’aveu de ces sentiments dont tu n’as rien demandé. Il ne varie presque jamais.

Et se trompe sans doute tout à fait. Mais ça n’importe presque pas.


Importe la vague en dedans, qui déferle et emporte tout avec elle. Importe ce débordement qu’il devient chaque jour plus compliqué de taire. Incontinent des sentiments.

Importe qu’il en devient difficile de faire semblant, impossible de taire à présent. Alors venir. Alors venir jusqu’à toi et déposer ce fardeau dont tu ne voudras pas. Qu’importe. Je ne te demande pas de m’aider à le porter -à deux, il en deviendrait moteur et bonheur, léger et apprécié. Je ne te demande pas d’y toucher. Mais permets-moi, simplement, d’aller jusqu’à toi le déposer.

Je ne veux, ne peux plus continuer ainsi, à tourner et tourner des sentiments qui défilent intensément. Ne peux plus continuer à faire semblant. Alors j’irai. J’irai jusqu’à toi et, au seuil, déposerai mes mots. Qu’importent s’ils ne trouvent pas de terreau. Qu’ils sèchent et racornissent en moi s’il le faut : au moins ne seront-ils plus ces clandestins, parasites imposants s’interposant devant chacun de mes regards, chacune de mes pensées. Permets-moi d’exprimer.


J’irai jusqu’à toi et déposerai mes mots devant ton seuil. Sourirai de ta réponse que d’avance je connais. Laisserai l’espoir saigner dans un recoin, jamais tout à fait tué -je le connais, je le connais bien celui-là et je sais qu’il ne disparaîtra pas tout à fait. Mais du moins serais-je allégé du fardeau du secret.

J’irai jusqu’à toi et déposerai mes mots devant ton seuil. Sourirai de ta réponse et m’en repartirai. A peine plus léger -mais, c’est là tout l’essentiel, à peine mais réel.

Je passerai les rails, je passerai l’été

Je passerai les rails, je passerai l’été. Je marcherai sans m’arrêter. J’irai, jusqu’à ce que ça aille. Je baisserai la tête, peut-être. Mais pas les bras. Même quand tout sera noir, même quand plus rien n’ira -et crois-moi, c’est déjà le cas.

Je passerai les rails. Je n’oublierai pas. Mais j’apprendrai à marcher sans toi. Retrouverai le bruit seul de mes pas.

Je courberai l’échine qui ne brisera pas. Je passerai les rails et songerai à toi. Les enjamberai et songerai à moi.

Tu as pris la détresse et l’a laissée t’emmener. En l’honneur de toi, cette détresse je n’y céderai pas. Bien sur qu’avec toi elle à tiré, tué une part de moi. Elle ne s’en tirera pas. Elle ne sortira pas de là grandie. Mais brisée, réduite au souvenir et sans effet.

Que la détresse aille se faire foutre. Je la garderai, bien sur, en moi. Je n’oublierai pas. Mais je la cloisonnerai, l’étoufferai. J’en ferai une détresse momifiée, déposée au pied de ton souvenir en mes pensées.

En l’honneur de toi, je ne céderai pas.


Bien sur que sur le coup je n’ai pas dit ça. D’abord j’ai refusé. Refusé d’y croire et d’accepter.

Faut avouer qu’on ne sait jamais trop bien comment vous l’annoncer. Les uniformisés ont leurs discours aseptisés. Leurs protocoles bien rodés. Médecins, flics, pompiers… T’aurais envie de les secouer. De les cogner. Dites-moi, merde ! Avouez, crachez le morceau, je devine à vos précautions qu’il est gros. Allez-y franco.

Tu étais décédé.

J’ai crié. J’ai laissé passer deux ou dix secondes, clignant des yeux stupidement. Et j’ai hurlé. J’ai cogné, d’ailleurs, à bien y repenser. Les bras, les uniformes se sont refermés sur moi.
M’ont enveloppé. Accompagné. Plein de bons mots et de cachets.
Dirigé. Vers d’autres mots, d’autres blessés. On me disait qu’il fallait parler. Exprimer. Rencontrer, partager avec d’autres ayant fait la même traversée.

Je ne suis pas resté. Mais plus tard, j’y suis repassé.


Bien sur que le deuil n’est pas passé. Ne passera jamais. J’irai avec ton souvenir en moi, à chacun des mes pas. A jamais présent dans mon éternité, petit bout de chemin blessé.
Mais j’irai. J’existerai jusqu’au bout, je vivrai le temps qui m’a été donné. En l’honneur de toi, de ce que tu n’as pas été.
Ce sera douloureux, mais je passerai l’été. J’apprendrai à marcher sans toi. Je réapprendrai à marcher sans toi et j’apprendrai à marcher après toi.

Je passerai les rails. Un jour, qui sait, je pourrai de nouveau les aimer.

Mais mieux vaut ne pas s’emballer. Un pas après l’autre, une étape à la fois.


C’est ce que disaient les uniformes, les blancs ceux-là, distributeurs de chloroforme ou tout comme. Pourvoyeurs de ce qu’il fallait pour dormir ou parler, des oreilles aux cachets. Une étape à la fois.
Vous acceptez, qu’ils disaient, vous reconstruirez. Je ne sais pas, je ne sais pas tout ça. Mais je sais que je passerai les rails et je passerai l’été.


Au début bien sur, la détresse semble bien partie pour l’emporter. Je m’abrutissais. Plutôt le coton que cette foutue réalité. Le monde sans toi me semblait dur et froid, mais surtout absurde au possible. Absurde à crever comme ces rails filant tout droit, aveugles et sans pensée dans les couloirs jamais éclairés de mes cauchemars quotidiens. Absurde. La gravité aurait pu s’inverser que cela m’aurait semblé toujours plus sensé. Plus sensé que de t’enterrer.


Ce n’est pas comme si je n’y avais jamais pensé. Que tu crois, c’est notre hantise, depuis que vous êtes nés. La crainte qu’il arrive du mal à son enfant. On en a tous fait un jour le rêve horrible. Et sans réalité. Cette image n’avait rien à faire à exister. Les parents ne devraient jamais avoir à enterrer leurs enfants.


La détresse qui a failli l’emporter, c’est celle de l’absurdité. Comment, pourquoi ces jours insensés ?

Mais je passerai les rails et je passerai l’été. Je ne laisserai pas la détresse s’imposer en maîtresse.

Elle t’a eu. J’ignore encore pourquoi et sans doute que je passerai toute ma vie à me le demander. Mais elle t’a eu, elle ne m’auras pas. Je ne céderai pas. Je ploierai la tête et avancerai malgré moi. Malgré elle si profond incrustée en moi qu’il me faut parfois me faire violence à chaque pas.

Je ne comprends pas le pourquoi. Ne restent que les questions et les remords atroces de n’avoir pas été assez bon. T’élever pour te voir crever, j’aurais mille fois pris ta place à chacun de tes pas.
Je ne saurais jamais vraiment pourquoi. N’aurai rien pour contrer la détresse, ni excuse ni compresse. Pas d’expiation, pas la moindre concession. Je ne me cacherai pas. La détresse, je ne la réduirai pas, ne l’épongerai pas.

Mais je n’y céderai pas.


Ils ont beau dire, les uniformes, si prompts à sortir leurs normes. Ni les chiffres ni les analyses ne rassurent quoi que ce soit. N’expliquent ce qui arrive lorsque tu te trouves devant les débris restants de ce qui a été ton enfant. Il n’y a rien qui puisse expliquer, qui puisse rationaliser ce spectacle insensé.
Mais ils se veulent rassurants. Normalisants. C’est leur rôle, leurs discours aux uniformes. Déculpabiliser les vivants. Après tout rien n’est jamais maîtrisé, surtout pas la vie d’un autre, fut-il de votre sang. Ca arrive, c’est presque fréquent ou tout comme, c’est après tout l’une des causes les plus communes de disparition chez les petits des hommes. Vous n’y êtes pour rien, qu’ils disent.


Mais quand on t’a conçu et aimé. Quand on t’a accueilli et élevé. Quand on voulait être là, quand on voulait te voir grandir, aimer, vivre et devenir l’adulte que tu promettais. On avait peur, souvent. Au début surtout. Quand tu toussais, t’étouffais ou hurlais sans que l’on puisse comprendre ce qui se passait. C’est passé, mais il y avait toujours de ces questions qui nous alertaient parfois. Quand tu traversais la route sans nous donner la main. Quand tu jouait un peu trop fort avec les copains. Un accident, c’est si vite arrivé. On en a tous lu, vu, su. On te perd des yeux deux minutes pour te retrouver dans l’eau. Alors on était là. On faisait gaffe, on en faisait aussi, en apprenant sur le tas le métier de parent. Etre présent et rassurant. Te laisser vivre et découvrir. T'accompagner sans t'étouffer.
Et puis tu avais grandi. On avait peur, un peu, à te voir pousser et t’éloigner.
Et puis se dire que c'était ça la vie, c'était ça l'objectif aussi. Te voir grandir. Aimer l'adulte en devenir, adolescent entier, complet, qui n'avait soit disant plus besoin de nous, plus pareil assurément.
Et tout de même on s'inquiétait un peu, à te voir artir en soirée, se retrouver seuls, chacun de notre coté, ta mère et moi.^A s’inquiéter et se dire pour autant que c’est le lot de tous les parents, qu’on y est passé aussi à ton âge et qu’après tout c’est même là qu’on s’était rencontré…

A se demander, ça aussi. Serais-tu resté si l’on ne s’était pas séparés ?

Qu’est ce qui a merdé, qui a manqué, au point…


Tu t’es jeté sous un train.


Il m’a semblé, en apprenant ça, louper le mien. Tomber du marchepied. J’ai l’impression, depuis, que la vie s’est écoulée, s’est éloignée pendant que je restais figé sur le quai. L’éternel quai du deuil impossible et des pourquoi sans réponse.
Moi aussi, au début, j’aurais voulu. Après tout à quoi bon ? A quoi bon poursuivre quand l’enfant qu’on a aimé s’en est allé ? Volontairement. Quand on n’a pas su offrir, en temps que parents, de quoi construire une vie qui donne envie. Quels genre de parent faut-il être pour amener son enfant au suicide ?


Ce n’est pas vous, pas votre faute pas du tout. Qu’ils disent les uniformes et les cols blancs. Ce n’est pas vous. Ca arrive et puis c’est tout, c’est la maladie, l’âge, les hormones et tutti quanti.


Du vent. Tout ce qui compte, devant la boite où on t’avait foutu, devant le joli travail d’assemblage et de maquillage des croque-morts, tout ce qui compte c’est la réalité qui crève l'écran là devant. Ton enfant décédé. Ton enfant s’est suicidé. Y’a rien d’autre à entendre, à expliquer, les mots ne viennent en rien apaiser. Ils essaient, d’écouter, d’expliquer.

C’est au-delà de toute explication, de toute réalité.


Tu étais là et puis tu as laissé la détresse t’emporter. Tu aurais pu en parler, faire signe ou montrer. C’est terrible de penser que peut-être tu l’as fait. Peut-être qu’on n’a pas su. Sans doute même, qu’on a juste merdé, qu’on n’a rien vu, rien entendu. Quel genre de parent faut-il être pour rester sourd à la douleur de son enfant ?

Vrai que c’était plus facile quand tu hurlais dans ton berceau. Réduits, jeunes parents, à des hypothèses sur les pourquoi mais au moins tu les exprimais de vive voix.


On n’a rien vu, rien su. Rien deviné. Rien compris. Laissé la détresse s’installer et t’emmener.

Alors qu’elle aille se faire foutre. Je ne céderai pas. Je ne la laisserai pas me prendre à mon tour, malgré ses appels et ses clins d’oeil aguicheurs. Bien sur qu’elle appelle. Elle dit tu n’as rien vu, rien su, que mérites-tu ? Elle dit viens, elle dit qu’il ne reste de toute façon plus rien. Et puis, peut-être, qu’en la suivant c’est dans tes pas que je marcherai jusqu’à te rejoindre tout à fait.

Que la détresse aille se faire foutre. Je passerai l’été et je passerai les rails. Je reprendrai le train. Je me souviendrai -je me souviens très bien- et sans doute qu’à chaque fois que je passerai les voies je penserai à toi. Mais je ne céderai pas aux sirènes qui t’ont emportées. Une victime c’est assez : je vivrai pour le supporter.

Ni de trop peu ni d'agenda

Tout est bon pour rester. Pas de raison trop petite, ridicule ou futile. Tu peux reporter le désir de tout envoyer balader, juste le temps de finir un bouquin, d’attendre la sortie d’un nouvel album ou la prochaine soirée samedi. Pour espérer croiser encore le joli sourire du voisin, pour voir si ce début de flirt ira plus loin.

Y’a rien de ridicule, rien de futile à t’accrocher à de petits riens. A ne t’accrocher qu’à de petits brins. En atteindre un et puis viser le prochain. Pas après pas, chaque jour son appât. Son combat.


Il y a mille et tant de raisons pour sembler te noyer, de pourquoi et d’envies de renoncer.

Aucune qui ne soit, qui ne puisse pas être vraie. Le monde qui semble laid, la moitié qui s’est barrée. Le gagne-pain qui vous brise les reins ou l’enfant qui s'éteint. Autant de raisons de renoncer que de gens pour y penser. Que de jours où tout lâcher.


Alors autant d’arguments pour continuer. Autant de dead-lines et d’agendas. Jusqu’au diplôme, à l’anniversaire ou au dîner. Y’a pas de délais, pas de quotas.

Tu peux te trouver des raisons pour la journée. Déraison paye ta tournée. Et si c’est bon fait tourner.

On en a des conneries à raconter, des échanges et de l’amour à donner. Si c’est pas aujourd’hui ce sera pour demain. C’est de la bonne came, ce qu’il y a en toi, ça ne se périmera pas.


Et si, là, t’envisages rien, si ça reste couvert à l’horizon où ne se dessinent que les mêmes poisons… Reste à courber la tête, faire le gros dos et laisser, si possible et besoin, couler les soupirs, les sanglots. Ou le vide, si c’en est à ce niveau. Passer l’averse vaille que vaille, même si tu ne sais pas bien où aller, même si aucun soleil ne semble se décider à pointer.

Faire un pas après l’autre, aussi pénibles soient-ils. Aussi futiles semblent-ils. Avancer, même à la journée, c’est déjà progresser, même si tu n’envisages pas la fin de la fosse à purin.


Tu trouves le courage de la journée dans le bonjour du voisin, le soleil qui revient et le prochain boss d’un jeu vidéo. C’est assez. C’est déjà bon, suffisant pour le mériter.


L’un dans l’autre on fait toujours le gros dos sous l’averse ou le froid, persistant sans plaisir jusqu’au retour des beaux jours. Et tu se surprends parfois, même au coeur de cette purée de poix, à trouver de quoi te faire sourire. Ca devrait suffire jusqu’à la prochaine fois.


Les hirondelles reviennent chaque année. L’envie d’aller, ça peut traîner. C’est pas figé sur le calendrier. Faut parfois serrer des dents longtemps dans l’hiver qui ne semble jamais finir. Les arguments s’étiolent avec le temps. Au point parfois d’en manquer de ne plus savoir vraiment si rien de tout cela reste pertinent.


T’es pas obligé d’y croire pour le moment. T’es pas obligé d’être persuadé que la vie redeviendra ensoleillée. T’es pas obligé, là tout de suite, d’avoir cette force là, cette foi là.

On l’a pour toi. On l’a pour toi quand on écoute tes maux, quand on brocarde tes mots. Quand on te sort ou qu’on te cause. On l’a pour toi cette foi là. T’éreinte pas à la chercher, à faire semblant de la posséder.


T’es pas obligé de croire au printemps pour qu’il finisse pas arriver. Pas obligé de croire en la fin de la vallée pour en déboucher. Tu peux marcher en fixant tes pieds. Te croire damné, condamné à errer pour l’éternité. Et puis un jour un parfum, un jeu de luminosité jouera peut-être du sien. Te fera lever la tête sur les plaines ensoleillées. Alors peut-être que tu recommenceras à y croire. A croire que t’y as droit, que t’en es capable et que ça aussi c’est pour toi.

D’ici là, serre les dents et les coudes avec nous. A défaut de la partager, on peut porter la foi pour toi.

Cesser de boiter

Au fond je suis un peu paumé et tu l’as bien deviné. Ne l’aurais-tu fait que je te l’aurais avoué. Mais ne l’aurais-tu fait que tu n’aurais été tout à fait toi, n’est ce pas ? Alors selon les fois je me tais ou bien confirme, de loin en loin, ce que tu ne sais que fort bien.

Et pour le savoir, pour l’avoir lu dans mes mots et mon regard, pour l’avoir su et tendu la main… Tu ignoreras toujours un peu à quel point cela m’a fait du bien.


Je t’aime, c’est certain. Et au-delà de ça, crois moi tu m’aideras. Sans même, peut-être, le vouloir ou t’en rendre compte. Je sais déjà que cela ne te pèsera pas, tant les choses sont simples avec toi.

Les sourires et les mots, la bonté que tu respires et cet intérêt vrai qui souvent font défaut.


D’aucuns diraient que ce sont là des qualités de femme, de mère même. Je ne doute pas que tu feras une mère épatante, que les enfants que tu souhaites auront la chance de grandir dans ton foyer.

Je ne cherche pas de substitut maternel mais gentillesse, amour et attention. Des mots simples pour des traits bien idéaux, s’il faut en croire la plupart. J’ai trouvé cependant, de temps en temps, des hommes et des femmes qui étaient ainsi. Ceux là font partie de ma vie : crois moi, lorsque je les ai croisé, j’ai su qu’il m’en faudrait beaucoup pour les lâcher.

Mais jusque ici, aucun qui ne m’ait dit oui. Aucun chez qui trouver l’envie partagée de marcher main dans la main. Jusqu’à toi. Alors merci.


Je ne sais pas plus, toujours pas où le vent me mènera. Ce que je ferai demain, le mois ou l’an prochain, sans parler d’où cela sera.

Mais je sais, je crois, que cela se fera avec toi. Et cela me suffit déjà.

Je sais, j’ai toujours su que le monde avait beaucoup à offrir. Et, je ne vais pas me mentir, j’en ai bien profité déjà. Cela continuera. Mai avec toi je me sens, plus que jamais, capable de le saisir.

Ce n’est pas qu’une question d’être accompagné. Je ne veux pas vivre mes plans, mes projets, avec toi en soutien, en béquille à mes cotés. C’est bien plus et bien au-delà. C’est marcher, de front main dans la main. C’est te suivre en des endroits, des idées que je n’imagine encore même pas et t’en faire découvrir à ton tour.

C’est frayer ensemble, binôme élégant, duo gagnant où je cesse d’aller boitant. Où l’on cesse, peut-être, de boiter séparément.

Je sais certaines de tes blessures et tes fêlures. Tu te dis heureuse avec moi -et le plus souvent, je l’avoue vraiment, j’ai du mal à comprendre pourquoi. Mais tu dis que je t’apaise et réponds, sans le vouloir, à des questions qui pèsent. Tant mieux. Cela me flatte évidement, me plaît même si j’ignore comment.

Je te réponds volontiers que la réciproque est vraie.


Bon sang ensemble il me semble que l’on pourrait tout conquérir.

Toi à mes cotés, bien sur que je me sens apaisé. Il me suffit parfois de te regarder pour trouver une idée. Pour calmer une question qui s’est faite foret dans mon esprit inquiet.

Pour sourire, simplement, profiter du présent. Pour envisager même de penser à l’avenir.


J’ignore où cela ira, jusqu’où cela durera. J’ignore si nous bâtirons un foyer partagé, si c’est ensemble que nous serons parents et si nous nous accorderons sur un « oui, avec toi ».

Je ne m’inquiète pas, plus, de cela.

J’ignore encore beaucoup de tes projets, des chemins envisagés et s’ils sont fixés. Je crois qu’ils se construisent un peu chaque jour, se font et défont au hasard de tes envies et leurs détours.

Et comme je ne sais pas non plus ce que seront les miens, du moins peut-on essayer qu’ils soient communs.


Je sais que tout peut cesser, que rien n’est jamais acquis. Que tu peux te lasser, qu’un jour il arrivera peut-être où tu seras partie. Que moi aussi, bien qu’incapable de l’envisager aujourd’hui, je pourrais ne plus y trouver mon compte ou mon bonheur, me lasser de ce nous et vouloir chercher autre et ailleurs.


Je n’en accorde que plus de prix à chacun des moments.

Avant toi, j’allais boitant. J’ignore si je ne trébucherai pas à nouveau. Dans le doute, je plonge et je profite. J’expose à ton coté mes ecchymoses et mes ratés : je sais tes mots, tes mains capables de les panser. De me tendre en souriant la perche et le miroir de contes charmants. Ceux qui disent continuent, disent la valeur et le prix que tu portes à ma compagnie. Et donc, sans toujours t’en rendre compte, l’améliorent et l’harmonisent.

J’ignore encore où je vais, où j’irai. Je sais être toujours un peu paumé. Mais auprès de toi ce qui ressort c’est avant tout de n’avoir plus peur. De savoir que l’objectif n’est peut-être pas atteint, pas même visible au loin et largement inconnu.

Mais, quand tu es là, je sais être sur le chemin. Je sais que demain peut venir et sera bien, que j’avancerai le regard haut, aimable et curieux, capable de se poser loin.

Je sais même, te dire à quel point je sais tes capacités à me faire du bien. Je sais qu’un jour, tu pourras partir. Que le duo pourra se défaire et chacun reprendre une autre voie sur le chemin. Que je saignerai ce jour, peut-être plus que jamais. Mais que j’aurai cessé de boiter. Que toi partie, je continuerai d’avancer bien.

Bien sur que je suis paumé et tu le sais bien. Bien sur que ce n’est qu’avec toi que j’ai l’impression, enfin, de décerner une voie, un chemin. Que je peux dire mes incertitudes et le manque criant de signalisation sur les sentiers tortueux de la vie. Que je peux dire à quel point les miens semblent ardus, obscurs et hasardeux.

Et parce que je peux le dire à présent, parce que je confie mes doutes à ton attention. Parce que tu m’offres en retour non pas seulement tes lumières mais bien la certitude que les miennes nous éclairent, qu’il me suffit de le savoir et le voir.

Alors je sais qu’un jour si nos vies doivent diverger, si l’un de nous part et si tu n’es plus à mes cotés. Je sais que ce jour, pour tous tes bienfaits et tout le chemin déjà fait, je sais que je ne perdrai pas la vue. Que je poursuivrai, fort et serein, même blessé -cela est certain- même un moment désorienté.

Mais plus paumé.


Pour tout cela, tu ignores à quel point je te remercie. Savoir que si avant toi je ne vivais pas, à présent c’est bien le cas et après toi je le pourrai.

Pour autant, ne crois pas que cet après soit mon projet ! Non, je n’envisage pas ma vie sans toi -je sais, en dernier recours que si cela doit être cela pourra. Et tout porte à croire que nous marcherons longtemps main dans la main. Tout me porte, de plus, à l’espérer.

Et c’est un autre cadeau que tu as su m’offrir : un chemin partagé dont nul ne semble voir encore la fin.

Communion : se ressourcer à leur présence

Les voix se taisent ensemble, le ton baissant lentement. Il en est toujours un qui traîne plus longuement, sans s'apercevoir qu'il en fait trop, qu'il s'impose un peu sur l'eau du choeur. Sourires des membres qui s'en amusent le plus souvent.


Elle grimace un peu intérieurement au credo. Elle ne croit pas à tous les mots. C'est identique en nombre de prières et de chants. Prononcés dans l'ensemble sans jamais vraiment croire au sens.

Non, elle ne croit pas en ce Dieu Tout Puissant ni en son Fils ressuscité. Mais elle croit en l'ensemble de ces gens bienveillants, croit avec eux, en eux à la bonté.

En la bienveillance et la confiance qui s'en dégagent lorsqu'ils psalmodient ensemble.


Alors, s'il existe vraiment ce Dieu dont ils parlent tant, s'il est Amour comme on ne cesse de le répéter, elle prend le pari qu'il saura pardonner. Qu'il comprendra les mots faux pour les actes vrais.


Car à défaut de croire elle s'efforce de pratiquer. Non pas tant les prières, le chapelet ou la récitation le soir au pied du lit : seule elle ne prie pas, refusant de mettre en scène une mascarade au creu dénué de sens.

Mais à défaut de croire et prier elle s'efforce de pratiquer. La bonté. La paix et l'amour irrigués, irrigants chacun de ses gestes au quotidien. Ou presque. Elle est loin d'y réussir et s'agace souvent, détourne le regard où elle aurait pu tendre la main. Elle le sait bien. Essaie de faire les efforts qu'il faut bien. Devenir quelqu'un de bien.

Il lui semble qu'il y a quelque part la même idée dans celle de vivre en chrétien. Alors elle rejoint la messe et s'y trouve bien.

Trouve sa place auprès des autres. Se réchauffe à leur foi, peut-être. Se réchauffe à l'assemblée, appartenant sans jugement au groupe occupé à prier.


Il y a eu des années avec et des années sans. Elle regrette l'évidence, enfant, où elle ne se posait pas la question de la foi. Cela semblait être et peu importe si l'on ne comprenait pas.

Un jour, enfant toujours, adolescente peut-être, la question s'est posée. Et la réponse y fut trouvée : elle n'avait pas la foi. Ne croyait pas.

N'a jamais, depuis, cru en quoi que ce soit. Ni divinité ni toute puissance, ni être ni super-conscience.


Adolescente alors, elle avait cessé d'y participer. Le manque de foi, la certitude de n'avoir pas le droit. Elle se sentait de trop au milieu des prières et des déclarations qui l'apaisaient autrefois. Le manque de foi s'était fait intense et les messes étaient, toutes, le rappel de son incapacité.

Elle aurait aimé croire. Puiser dans la foi courage et volonté. Cela lui était refusé.

Mais n'avait cessé de le dire qu'elle croyait en l'homme. En la foi, celle là même qu'elle ne possède pas. Peut-être que Dieu n'existe pas ; mais la foi, elle, est palpable et ne se discute pas. Et, force de conviction d'un ensemble partagé, peut faire et défaire l'humanité.

Elle sait les horreurs qui ont été commises en son nom. En toute bonne foi et conviction parfois. Bien sur tout n'est pas rose et c'est un flot qui peut noyer aussi bien qu'irriguer.


L'inconfort surpassant le réconfort qu'elle y trouvait auparavant, elle s'était éloignée de tout ça. Avait cherché ailleurs, d'autres groupes et communautés, l'amour et l'amitié qui toujours semblaient lui manquer.


En revanche, n'avait jamais cessé de pousser les portes des églises. Les a toujours aimées, pour la sérénité. Même vides, même solitaires. En vadrouilles et chemins, elle s'arrête souvent pousser la porte des bâtiments. Closes, elles lui laissent une déception douce que l'on n'attendrait pas chez cette athéiste convaincue, quelque peu nihiliste si l'on creuse et dont le quotidien semblait bien loin de celui des Chrétiens.

A défaut de prier, elle aime s'y poser. Mains jointes sur les bancs désertés, saluant parfois une mamie agenouillée ou, selon les lieux et les moments, quelques touristes étrangers. Elle s’assied en silence et laisse passer le temps. Elle dit qu'il y a dans les églises un important potentiel de ressourcement. Que tous ces chants, toutes ces déclarations répétées, tous ces espoirs et cette foi toujours maintenue, même dans les moments les plus noirs, doivent avoir imprégné les murs et l'air que l'on y respire. Elle dit que les églises sont des lieux de paix.


Un jour, adulte, à force de s'y arrêter, est-elle tombée sur une messe. Y a assisté, bien plus que participé. Alors, plus que l'inconfort adolescent, c'est bien la douceur, la chaleur qui se sont fait touchants.


Depuis, elle y revient régulièrement. Elle puise, comme enfant, l'amour et la sérénité dans ces cérémonies cadrées.

Elle choisit bien sur ses églises, ses communautés. Mais aime s'y plonger, partager. Les moments de foi sont des moments d'union.

Même sans y croire, se sent-elle incluse, accueillie. Elle planque ses doutes et ses débris ; pour le reste, les bras sont ouverts et les sourires le plus souvent sincères.

Il y a de l'amour dans ces communautés, dans leurs manifestations tranquilles, sans grandiose ni élites. Elle ne recherche pas les grandes messes cérémonielles mais la régularité de la communauté.

Elle retourne à la messe régulièrement et, avec le recul, ne saurait dire si c'est prier vraiment. Communier, simplement.


Elle aime toujours autant le geste de paix, songe-t-elle en enlaçant sa voisine. Elle aime l'accolade ouverte et franche offerte aux inconnus, pour le bonheur de l'étreinte partagée.

Elle se dit, peut-être, qu'Amma n'a rien inventé. Que l'on s'ouvrait les bras dans les églises depuis des années. Qu'Amma n'a rien inventé sinon sortir des murs et des moments déterminés, autorisés.


Elle aimerait que les Chrétiens portent partout le geste de paix. Ouvrent leurs bras et leurs coeurs pour transmettre cette paix du Christ, rituellement murmurée à celui qui partage l'étreinte. Une paix d'amour et de bienveillance. Il lui semble que tout ceci est humain, ou devrait l'être, bien avant d'être religieux ou chrétien.



Alors elle ouvre ses bras dans l'église, enlace et accole les voisins, d'un sourire qui se veut foyer et serein.

Et répète le geste au dehors. Enlace ses amis, ses proches et ceux qui le veulent bien. Donne accolade en au-revoir, en réponse au chagrin, parfois sans autre raison que le plaisir de partager l'étreinte.

Elle aimerait faire passer dans le geste tout l'amour qui l'inonde. Tous ses souhaits de bonheur et de bien. Elle aimerait que l'étreinte soit confiance et foyer. Aimerait offrir entre ses bras un espace où être soi et se savoir aimé.

Elle aimerait faire passer l'idée, aussi, dans tous ses gestes au quotidien. Dire l'amour et l'amitié. Dire tout le bien qu'elle ne peut que souhaiter.

Il lui semble parfois que l'amour est un fleuve immense et invisible, un rayonnement qui déborde d'elle sans qu'elle n'y puisse grand-chose. Elle aimerait qu'il réchauffe, qu'il serve à quelque chose.


Il lui semble parfois que son coeur déborde et manque tout à la fois. Qu'elle peut, qu'elle ne peut faire autrement qu'aimer, embrasser le monde et ne poser qu'un regard le plus bienveillant possible.

Oh, elle n'ignore pas la colère. La rancoeur et même, parfois, le mépris. Mais elle essaye de faire barrage à ces sentiments pourris. Qui de toute façon s'effacent le plus souvent, pour la même situation, sous la douleur et la déception. Les hommes déconnent et s'arrangent le plus souvent pour en souffrir d'eux mêmes ou s'entraver dans leurs peurs et leurs rancoeurs.

Sans pouvoir toujours le pratiquer, elle ne souhaite que le bien. Que du bien, à tout un chacun.

Alors elle se pose le dimanche auprès de pas-tout-à-fait-les-siens. Et poursuit parfois l'aventure -un peu clandestine, un peu simulée mais pourtant vraie, tellement vraie- en accompagnant au-delà des cérémonies.

Elle a rejoint, pour quelques jours, des communautés ouvertes de religieux accueillant pour des séjours et retraites. S'est laissée bercée par le rythme lent, récurrent, d'une vie dans la foi et le don de soi. A fait taire, un peu, la voix disant qu'elle n'y avait pas le droit. Si la foi, le fond n'y était pas, devait-elle se punir doublement en se privant des formes ?

Elle trouvait dans ces moments la paix qui lui semblait ailleurs refusée.

Elle avait rejoint des retraites et des rassemblements. De prières et de chants, de discussions et de gens. Elle savait qu'elle mentait. Mais le sourire et la chaleur étaient vrais.


Alors elle portait son âme assoiffée aux flots d'amour et de bonté. Parlait, chantait, récitait et communiait. Ne se sentait jamais aussi bien accueillie et aimé qu'au sein de ces communautés.

Parfois, la lancinait le constat de se sentir le mieux aimée auprès de ceux à qui elle mentait.

Mais la douleur était douce, en comparaison de l'autre. De l'aridité. De la tristesse et de la solitude du monde vrai. Loin de l'amour et de la bonté -ceux là étaient trop rarement croisés.

Il lui était impossible de se sentir seule à l'église. Au dehors…


Débordant d'amour il lui semble souvent se dessécher du dedans. Quémander, avoir à l'intérieur un espèce de grand chien aux yeux tristes attendant le moindre signe d'attention, de tendresse.

Elle se sait assoiffée. Le planque bien le plus souvent. Après tout, elle est celle qui s'efforce de donner.

Elle reçoit volontiers. Laisse les autres l'aimer, l'entourer, la choyer. Et ne vient pas quémander. Il lui semble parfois que tous ses proches, ceux-là même qui l'aiment et disent être là, ne pourraient que s'enfuir en comprenant l'état du désastre intérieur et l'ampleur des vides à remplir. Elle sait qu'il faut avoir beaucoup à offrir pour espérer suffire.


Alors elle donne et reçoit. Sans limite et sans contrepartie.

Et connaît la solitude des amours sans retour. Du spectacle quotidien de ceux là qui ne se veulent pas de bien. Qui railles et maudissent leurs voisins. Elle saigne un peu chaque jours de la mesquinerie des humains. Aide où elle peut, quand elle le sent bien.

Aimerait parfois qu'on lui prenne la main. Avancer accompagnée. Tracer à plusieurs les chemins de bonté, dont l'exigence laisse parfois brisé le cantonnier isolé.


Alors elle retourne à l'église et ponctionne cet amour qui y rayonne.

Bien sur tout n'est pas vrai. Bien sur elle est ce qui est peut-être le plus faux. Elle le sait. Et après ?

Elle vient communier comme l'on ferait le plein. Se ressourcer, s'apaiser. Se dire qu'il existe ces moments de bonté où l'accueil est évident, l'unité spontanée. La solitude oubliée pour un temps.

Alors elle chante et va communier. Pour la présence et la paix. Pour en sortir le pas léger. Et continuer.

Communion : la simple présence

Ils laissent passer deux mesures de clavier qui résonne, un peu formel sous les voutes de pierre.

Et les voix s'élèvent dans un bel ensemble. Sa voix à elle, léger alto sans grand niveau, se fond délicieusement dans l'écho qu'ils font vibrer. Ils connaissent bien les couplets : ce chant revient régulièrement.

Elle aime les chants. Aime lorsqu'ils sont ainsi vocalisés, de tout le groupe et sans autre objectif que d'exister. Nul ne juge le niveau. Nul ne grimace à ceux qui chanteraient faux -il y en a, d'ailleurs elle suppose souvent en faire partie. Ils chantent ensemble et le chant, le collectif accueille tout un chacun, avec ses forces et ses faiblesses. Les voix nasillardes et les coffres trop enthousiasmes. Les timbres divins qui n'auront jamais de solo sous les projecteurs. Et tous les autres, et tous ces autres assemblés autour d'un même projet, d'un même moment partagé. De ces moments qui n'existent que parce que partagés.


Elle ne sait plus bien où tout ceci à commencé. Se souvient des messes étant gamine : pas tous les dimanches, mais fréquentes tout de même. Ils y allaient en famille, la grand-mère au coté. Le grand-père restait au café, reniant depuis des décennies toutes ces bondieuseries. C'était un fait, c'était acquis. Avec le temps, les parents manquaient plus souvent qu'à leur tour. La grand-mère emmenait ses petits enfants, avec le plaisir calme des vieilles gens qui ont leurs habitudes, tranquillement.


Elle se souvient, enfant, de l'unité ressentie lorsque toute l'assemblée chante et récite. Notre Père, qui êtes aux Cieux. Elle connaissait les mots qui filaient, chaque fois, répétés sans surprise et jamais sans plaisir. Le plaisir même venait de la répétition, de l'assurance apportée par ces mots immuables. La grand-mère au coté pouvait en témoigner, répétant les prières depuis des années. Les prières c'était l'assurance, le flot du familier. Confiance et stabilité.


Elle se souvient tout particulièrement de l'assemblée qui se répond, donne la réplique à l'officiant dans un ensemble qui dément toute la distance et tout l'inconnu d'avec ces gens dont beaucoup ne se connaissaient, ne se fréquentaient jamais hors des murs.

Béni soit Dieu, maintenant et à jamais. Cela est juste et bon.

Pour Dieu elle ne savait pas trop, d'autant qu'il lui semblait que s'il existait il pouvait se passer de la bénédiction des hommes. Prières et credo, elle n'en comprenait pas toujours tous les mots.

Mais le sens importait peu, pour peu qu'ils soient récités ensemble. Bénis soient les hommes qui prononcent ces sentences, pensait-elle parfois, portée par la joie de la communauté. Car oui, ces mots là, ces gestes là étaient justes, étaient bons. Ils étaient partagés.

Ensemble. Il lui semblait impossible de se sentir seul en répondant ainsi, d'une voix unique formée de dizaine d'éclats. Ici l'isolement n'a pas sa place et, ne serait-ce qu'en ces moments fugaces, pouvait-on savoir et toucher n'être pas seul. Entouré, accompagné. Porteur et porté. Ensemble et intégré.


Dans les chants, prenait tout son sens le terme de communauté. Elle se souvient des regards posés sur les feuillets, de ceux qui connaissaient et ceux qui bredouillaient. Des sourires échangés lorsque son voisin se trompait, lorsque, quelques rangs plus loin, sonnait une voix par trop enthousiaste ou éraillée. Douce complicité, de tous âges partagés. Elle aimait croiser le regard des vieilles dames, pas celles qui jugeaient mais celle qui riaient de ces erreurs et crécelles, qui riaient sans malice.

Les chants c'était la communauté, avec ses individualités, leurs faiblesses et leurs qualités, toutes assemblées pour ce but commun, gratuit et aberrant dans le quotidien, de chanter ensemble et dire l'unité.


Parlant de ces moments d'illumination, qui seraient aberration de l'autre coté des portes : elle se souvient, enfant, du geste de paix. Ces étreintes et ces accolades qui transmettaient, palpable, un amour réel ou qu'elle aimait prétendre tel. Il y avait du bonheur dans ce geste répété aux voisins, aux rangs autour du sien. L'embrassade franche et le sourire aimable.

Et la paix passait. L'étreinte était l'Amour fait geste, fait chair. La fraternité d'individus isolés qui, à ce moment, s'aimaient. Sans doute que tout n'était pas toujours réel. Qu'il y avait de l'obligation et de l'habitude sans passion. Que le geste serait, sinon, bien plus communément offert et reçu passées les portes lourdes de solennité.

Elle s'en doutait. Refusait d'y penser. Acceptait et offrait des étreintes vraies, d'un coeur débordant d'amour et assoiffé de retour. Le geste de paix était un échange d'amour, qui ressourçait qui le voulait. Le geste de paix était l'amour et la paix faites chair, tout ce qui aurait du sous-tendre chaque échange et chaque relation humaine y compris la messe et les portes de l'église passées. Ce n'était pas le cas ; mais du moins pendant ces moments là pouvait-elle y prétendre.


Elle se souvenait de l'envoi, des chants d'espérance et de joie de ces moments qui vont clore l’événement. Il y a toujours de l'enthousiasme dans l'envoi, le terme même est un mot de choix. Toutes les messes ne le proposent pas. Elle se souvient de l'église où elle allait enfant, qui le chantait systématiquement.

Allez, dans la Paix du Christ. Ces derniers mots que prononçaient le prêtre résonnaient en elle longtemps après que leur écho se soit éteint dans les pierres. Elle se souvient, enfant, passer les portes de l'église, sortir à demi éblouie après l'obscurité du lourd bâtiment roman. Éblouie d'amour et de paix tout aussi.


Elle se souvient du seuil de l'église que l'on franchissait léger, léger. Apaisé. Vidé des craintes et rempli d'une confiance à la fois présence et douceur sans masse.


Elle ne sait plus bien ou tout à commencé. Mais enfant déjà, les messes étaient solaires. Porteuses de paix, d'amour et de luminosité. Familier et communauté, amour et sérénité. Peut-être tout ceci parvenait-il, ailleurs et sans raison particulière, à lui manquer.

Au point de mesurer le dessèchement, la soif et le désir ardent au flot jaillissant des prières et des chants.

Repeupler l'absence

C'est encore un matin seul au réveil. Je ne les compte plus, ces temps-ci -ne me demandez pas non plus combien durent-ils, ces temps en questions Ne posez pas de questions.

Je ne m'en pose pas plus que ça. Je m'étire dans le lit toujours un peu froid, après tout j'y suis bien, j'y suis moi. Je me lève et vis comme je me réveille, seul entouré de ceux qui m'aiment, seul en l'absence de toi.

Bien sur ton départ a laissé ce creux, cette présence en négatif de ce qui était et n'est plus.

C'est fou, comme l'on s'habitue. A croire que l'autre est part de sa vie, incontournable et acquise à vie, sans questions, sans hésitations. A l'attendre et compter sur lui. Sur sa présence, des coups de main aux gestes tendres. La présence. Elle tue, quand elle est tue. Quand rien ne me dit plus toi, ton existence ici et là.

C'est drôle, la solitude, tu sais. Sur la fin il nous semblait pourtant qu'on ne partageait plus rien. Qu'on vivait côte à côte, plutôt qu'ensemble. Entente cordiale sans passion ni besoin. Sans flamme ni rien. Alors t'es partie ; et, je ne sais pas ce que t'en dis, mais de mon coté ce vide là, qui va de mal en pis, me semble dire encore qu'il restait quelque chose.

Tu me diras que ce n'était que l'habitude. Comme un meuble, un salon dont on change l'aspect après quelques années, nouveaux aménagements auxquels il faut s'habituer.

C'est vrai que cela fait dix ans que mes parents ont déplacé l'horloge du salon. Et pourtant, à chaque fois que j'y repasse, mes yeux se posent encore d'instinct sur le mur qu'elle habillait toutes ces années où j'y vivais.

Alors peut-être que le vide à mes cotés finira par se laisser oublier. Le silence de ne plus t'entendre, la nuit, respirer. L'immobilisme forcé d'un appartement semblable, en rentrant, à celui que j'ai laissé au matin… Peut-être que tout cela finira, très lentement, par passer.

Je me doute, tu sais. On s'en remet. On reprend de nouvelles habitudes. On remeuble le silence laissé.

Sans doute que si j'habitais encore la maison de mes parents me serais-je fait à l'horloge sur le mur d'en face.

Puisque après tout l'on s'était habitué à ce qui, à un moment donné, était nouveauté -ta présence, incarnée, vivante chaque jours à mes cotés-. On doit donc pouvoir revenir à l'état qui précédait.

Revenir à une vie sans toi. A un quotidien privé du bruit de tes pas.

Il fut, après tout, un temps où ils n'y résonnaient pas.

C'est drôle la mémoire, tu sais. Là tout de suite, je ne m'en souviens pas. C'est comme si mon corps et mon cerveau avaient occulté l'idée. L'idée d'une vie sans toi auprès de moi. Dis, ça existait ça ?

Etrange comme ces quelques mois, quelques années ont pu à ce point m'habituer. Après tout, j'ai plus vécu sans qu'avec toi. J'ai changé souvent d'appartement et ne me trompe pas de porte dans le suivant, n'y cherche pas d'instinct les aménagements du précédent.

Pourtant, ton passage achevé dans mon quotidien, je continue de me heurter, chaque matin, au drap froid de ton coté du lit. Il m'arrive encore de sourire en plein rayon de magasin, devant un article qui te ferait plaisir. Il m'arrive même encore, d'instinct, de le saisir. Avant de le reposer, plus lentement.

C'est drôle comme il me faut faire un effort conscient. Pour me dire que tu n'es plus là, que tout cela s'est achevé et ne sert à rien. C'est drôle quand même. A quel point tu étais consistante dans ma vie. A la fois dans le partout et le précis. L'eau du poisson qui ignore à quel point il baigne dedans. Et tout autant, tout aussi bien, les petits détails de notre quotidien commun.

De là à dire que je respirais grâce à toi… C'est un pas que je ne franchirai pas. Je peux dire pourtant que je suffoque un peu à présent. Il y a ces moments où je m'assois lourdement sur le fauteuil où nul autre ne vient se lover maintenant. Et cela presse, tord intérieurement. Quelque chose qui ripe et momentanément se bloque.

Quelques grains de sable dans les rouages d'un quotidien… D'un quotidien mirage.

Je ris, je vis. Je sors beaucoup en ce moment. Ils disent que cela me fait du bien. C'est vrai, sans doute. Mieux que de rester ici, où tout n'est qu'un cri. Un cri de silence, un cri d'absence. Alors tout est bon pour cesser d'y penser. Comme le disait Cabrel, moi aussi faudrait que je t'oublie à longueur de journée.

Alors je sors. Je bois, je ris, je danse. Je sais que c'est moi que j'oublie parfois. Ma foi s'il faut en passer par là…

Je m'oublie dans le bruit et les présence, dans les amis qui tapent dans le dos, dans l'obscurité prenante du cinéma. Dans les sourires des filles, parfois. J'ai encore un peu du mal avec ça. Ce n'est pas tout de suite que j'ouvrirai mes bras.

Ils me disent qu'il faudrait. Qu'il faudrait que je m'amuse et profite, qu'on emmerde Renaud et que vivre seul c'est surtout vivre libre. Que j'ai gagné le droit de faire ce que je veux.

Loin de toi, des fois je ne sais pas. Pas trop, plus trop ce que je veux. J'ai du mal à me souvenir du temps où ce n'était pas toi que je voulais. Mais vrai qu'il fut et qu'il reviendra. On s'en remet, on en revient toujours il paraît.

Je me doute, tu sais. Qu'on survit au départ, à la rupture, qu'on poursuit ou refait sa vie. Elle continue, comme on dit. Rien de plus normal, rien de plus banal au final. Quelques larmes, quelques potes et hop. De nouvelles rencontres, des projets et le retour du bonheur. Garanti en quelques mois ou quelques années, s'il faut en croire les amis ça marche mieux qu'un marabout ou au moins aussi bien. Le retour du bonheur, à défaut de l'être aimé.

On changera donc de sujet !

Je me doute, tu sais. Qu'a priori la plupart des adultes sont passés par là.

Je me demande juste parfois, dans quelle mesure cela ne contribue pas à les -à nous- tuer chaque fois un peu plus. A éteindre des feux, des certitudes éclatantes qui pavaient un chemin que l'on imaginait parcourir en se serrant la main. Chaque départ fait la route un peu plus noire. Un peu moins sure. Les certitudes et les toujours s'effritent sous l'usure. Il faut réapprendre à marcher seul. A penser et prévoir seul. On est grégaire. Chaque départ c'est un peu plus de trous noirs. Des accros dans la réalité d'un futur que l'on imaginait.

T'as emporté quelques pans en partant. Je peine, c'est vrai, à tout raccrocher. Mais j'y arriverai. Je continuerai et tu ne seras sans doute pas la dernière à partir emportant des bouts de moi.

Combien de fois tu crois qu'on peut survivre à ça ?

On restaure, on reconstruit. On renforce, aussi et c'est tant pis. Je ne tomberai plus amoureux comme je l'ai été de toi : trop échaudé, trop abîmé par ton départ arraché de moi. Je retomberai. Mais j'ai peine à croire qu'il s'agira du même état. Merde, pas deux fois ! Combien tu crois qu'on peut donner ainsi de soi ?

T'as pris beaucoup en partant. Moins, j'espère, que tout ce que l'on s'était donné. Je ne regrette pas nos années. Tu sais, je me relèverai. Cesserai de tendre le bras dans le lit froid, sourirai à ces filles là et ne rirai pas avec les amis juste pour chasser le creux, le déni. Bien sur que je vais, que j'irai.

Repeuplerai l'absence.

Il avançait bien entouré

Il n'y croyait plus. Il ne l'attendait plus, du moins, car personne, semble-t-il, ne pouvait cesser d'y croire et de l'espérer. Mais cela s'était fait attendre. Au point de n'être plus attente, étirée jusqu'à disparaître au profit d'un espoir ténu mais tenace. Tout finissait peut-être par arriver. Cela reviendrait, il fallait espérer.

Les jours passaient, chacun lentement. Qui, accumulés on ne savait trop comment, avaient fini par former des années. Les choses filaient, sans y sembler.

On le voyait traverser, sourire aux lèvres et plein de projets. Il riait assez, vadrouillait beaucoup. Vivait entouré. Il avait cette bande d'amis réguliers, récurrents dans ses sorties et son emploi du temps. Les autres éparpillés, toujours prétextes à s'y déplacer -il aimait bouger, rouler et plus encore quand il s'agissait d'aller voir les proches éloignés. On pouvait l'apercevoir en soirées, en direct ou sur les photos qui ne manquaient pas de s'exposer après. Souvent bien entouré.

Prendre de ses nouvelles tenait souvent du bol d'air -ce n'était pourtant jamais du vent. Il rivalisait d'idées, variées et cohérentes, d'une continuité délurée dont il aimait rire en pensant toujours à la suivante.

Il semblait aller bien. Il allait, c'était certain. D'aucuns louaient sa présence, on lui disait parfois merci de sa simple compagnie. Disait qu'il apportait le sourire et répétait qu'il enrichissait.

Il ne savait jamais trop quoi redire. Haussait les épaules, répondant que ce n'était rien, mais qu'il était heureux s'il avait pu être utile à quelque bien.

Il semblait aller bien. Oh, il avait parfois ces coups de cafard qui vous tombent dessus sans trop d'égards. On l'avait trouvé parfois, roulé en boule dans son canapé. Il le disait parfois, quand on ne comprenait pas son silence où que ses réponses se faisaient plus sèches et moins enjouées. Il râlait parfois, informait quelques proches qui ne manquaient pas de le rassurer, de le réconforter. De l'appeler et de l'inviter. Oui, il était entouré. Assez pour se permettre d'en parler, quand il cessait un peu d'aller.

Pas systématiquement. Il n'aurait pas fallu, non plus, que ce soit trop fréquent. Régulier, par récurrent. Les uns savaient. Tous savaient qu'il pouvait être là, présent, pour chacun et tout le temps.

Il allait, souriant et bien entouré. Il avait ses amis, et même de temps en temps quelque fille pour l'aimer. De temps en temps. Jamais longtemps. Ils avaient renoncé, ses amis, à trop le questionner. Il leur présentait parfois quelqu'un. Venait seul le plus souvent.

En fin de soirée, il lui arrivait de s'épancher, les yeux un peu brillant, sur telle ou telle demoiselle qui lui avait tapé dedans. Il arrivait même qu'il se présente avec elle à la soirée suivante. Le plus souvent non. Dans un cas comme dans l'autre, les yeux ne brillaient plus. Un certain enthousiasme qui s'était tu.

C'était dur, pour ceux qui savaient voir, de le voir au bras d'une jolie nana, le sourire aimable et le regard éteint. Ca en disait long, et pas vraiment du bien.

Il allait, souriant et bien entouré. Il semblait aller bien, hormis parfois quelques coups de mou du genre qui arrivent à tout un chacun.

Il allait, sans allant et seul à crever. Il ne disait rien, et il faisait bien. Pourquoi les inquiéter ?

Il allait seul et le savait bien. Il ne disait rien.

Il savait n'être pas tout à fait seul. Il se savait entouré, savait ses cercles regorger d'amis fidèles et sans compter, de ceux qui l'aimaient et le disaient, de ceux qui même en témoignaient.

Ils étaient là, c'était un fait et cela faisait beaucoup. Mais tout ?

Il allait seul et le savait bien. Il connaissait les failles et elles étaient de taille. Toutes les fois où on lui avait dit « je suis là pour toi » sans que cela n'évoque chez lui le moindre écho. A peine la sympathie, la reconnaissance de se savoir aimé.

Mais reconnu ? Aimé pour ce qu'il faisait, montrait. Etait ? Il y avait là une autre histoire.

Il ne se cachait pas. Il dissertait volontiers sur sa vie et ses pensées. Se confiait sans mal, énonçait tout de go ce qui allait bien ou mal.

Aux amis, c'était assez. Et puis, hormis de loin en loin, il n'y avait pas tant d'occasions, pas tant matière à s'étaler. Ainsi ils restaient. L'assuraient de leur présence et de leur amour, leur amitié.

Tant qu'il n'étalait pas trop tout ce qui le blessait, tant qu'il ne leur renvoyait pas ce qui jamais vraiment n'allait, tant que ce qui clochait chez lui pouvait rester planqué… Tout allait. Et tout irait. Il serait aimé et entouré, choyé et conforté.

Il allait, souriant et bien entouré. Il appréciait ses amis, goûtait sincèrement la chaleur de leur amitié.

Et lorsque l'une d'elle -ou l'un d'eux, c'était arrivé aussi- envisageait de s'approcher…

Ma foi, il s'était affiché déjà avec une fille au bras. Cela pouvait marcher, semblait-il en tous cas.

Il allait, souriant et bien entouré. Galochant et bien enlacé.
Intérieurement gelé.

Il savait ce qui n'allait pas, sans savoir tout à fait pourquoi.

Il savait chercher au dehors l'écho de ce qui le rongeait du dedans. Un regard. Une posture. Un quelque chose dans le rapport au monde et à ses habitants. Un quelque chose qui l'éloignait tout le temps.

Cela passait en amitié. Il attendait de ses amis de bons mots et des loisirs, quelques verres et des soirées à rire. N'espérait pas toucher à l'intime et le sentir partagé.

Cela bloquait bien sur dès que l'une voulait s'approcher. L'envisager.

Il acceptait parfois, rien que pour l'effet. Rien que pour essayer, car au fond il n'avait jamais tout à fait renoncé. Ni à aimer, ni à être aimé. Ni surtout à trouver chez quelqu'un l'écho de ce qu'il cherchait si bien, de ce qu'il ressentait si fort en dedans. Alors dès que cela paraissait possible il essayait. Parfois même il acceptait sans cela, cédait à des avances qui toujours pouvait faire plaisir à l'autre et promettre de bons moments partagés.

Il se réveillait la nuit, s'efforçant de ne pas bouger pour ne pas la réveiller, dans les insomnies de sa solitude accompagnée. Bien sur qu'il était bon d'être aimé. Et jamais par n'importe qui. Il respectait les femmes qu'il prenait dans ses bras, dans son lit. Dans sa vie.

Elles ne venaient jamais vraiment dans sa vie. Dans son quotidien, oui. Dans l'intimité de son ressenti…

Il avait cessé d'y croire ou du moins d'entretenir l'espoir. Il allait, seul et bien entouré. Il riait beaucoup, souriait plus encore. De ces sourires désarmants, d'évidente simplicité. Bien sur qu'il vous aimait. Tous -ou presque, faudrait pas déconner.

Il aimait. Et se sentait pour autant incapable d'aimer. D'aimer autrement. D'aimer autrement que les bras ouverts aux quatre vents. D'aimer autrement que globalement. Ce n'était pas tout à fait ça. Il aimait les gens. Et certains, tout particulièrement. Certains avaient son estime et son admiration, un amour pour le moins débordant.

Et lorsqu'il refermait ses bras sur le corps chaud de la femme qui partageait ses draps, il sentait bien qu'il aimait ainsi. Généreusement. Incapable d'aimer autrement. Incapable, lui soufflait quelque chose en lui, d'aimer vraiment.

Ses relations ne duraient jamais longtemps. Il se lassait. C'était horrible à penser, sans parler de l'avouer. Alors il trouvait autre chose. Des disputes. Des projets qui divergeaient. Quelque chose. N'importe quoi qui lui permette de s'évader. Il détestait ce terme et pourtant sans cesse y revenait.

Il n'y croyait plus sans avoir tout à fait cessé d'espérer. Entre temps il cheminait seul et bien entouré voire acceptait de faire un bout de chemin avec quelqu'un.

Aucun n'avait été inutile. Toutes l'avaient mené quelque part. A chacune, espérait-il, il avait apporté quelque chose.

Et toutes et chacune n'avaient chaque fois été envisagées comme un bout de chemin. Un bout dont, presque, il voyait déjà la fin. Il savait que cela irait plus ou moins loin. Puis cesserait. Que les chemins bifurqueraient. Qu'il n'aimait pas assez pour rester. Juste assez pour se poser, pour échanger et construire même s'il le fallait. Construire sans durer.

Il n'espérait pas grand-chose de plus. N'espérait pas, plus grand-chose de plus. Que quelques tronçons accompagnés sur un chemin bien entouré.

Il avait cessé de se préserver, d'attendre et d'espérer la vraie. Il avançait comme il pouvait, par a-coups et sans plan préparé. Saisissait les opportunités. Avançait et aidait, sans compter.

Offrait et recevait beaucoup d'amour. Il le disait, le savait.

Le grand, avec la capitale et tout le décorum, il ne planifiait plus sa vie comptant dessus.

Ce soir le monde est laid

Ce soir le monde est laid, tristement laid, cruellement laid. En ce soir il n'est rien, rien pour le sauver des atrocités qui le labourent et le façonnent.

Un de ces soirs où le sommeil a fui. Dormir serait accepter, se confier au monde à l'instant rejeté. Ce soir le monde est trop laid pour souhaiter y séjourner, y demeurer paix et volupté sous les draps veloutés. Trop laid pour plier à la nuit, accepter le repos du corps et de l’esprit, préparant la journée nouvelle annoncée.

Quels hasards déplacent-ils donc à ce point la focale ? D'où sort ce soir ce ressenti terrible et ancien -il fut autrefois récurrent- de la laideur d'un monde qui ne vaut pas d'y demeurer ?

Oh penser tout cela malgré le soleil et le sentier de la journée, la douceur du chat pelotonné et l'odeur légère du chèvrefeuille cueilli sur l'oreiller !

Les plaisirs simples ne peuvent pas ce soir effacer ni le dégoût ni l'effroi. Ce soir le monde est triste et laid, plus qu'il ne devrait être permis de le désespérer.

Bien sur il y a le contexte, la fin triste du roman poignant aussi bien que le quotidien dénué de sens d'emplois succédés jamais satisfaisants tout à fait. La biologie qui joue d'hormones et de minéraux. Le désarroi d'un temporaire assez répété, à la fois nécessaire aux désirs d'ailleurs et déstabilisant dans ses toujours envies de meilleur. La fin moult fois annoncée mais jamais tout à fait assumée de cette relation simple et si compliquée. Le vide à venir et les conflits qui précéderont, que l'on a déjà répétés. Tous les conflits du monde qui en profitent pour sembler émerger, clamer leur infinité, leur permanence et perméabilité à toute l'humanité. Les espoirs bernés des peuples et l'abandon déchirant des individus. Les larmes des uns, l'indifférence des autres et tout ce qui désespère d'être un de ceux, un de ces autres.

Ne cherchez pas. Aujourd'hui le monde est laid et la vie ne le mérite pas. Nul être ne mérite ça. Bien sur le soleil et les sourires, les beaux actes et le progrès. Aujourd’hui, pour moi, dans cette humeur sombre et détachée, ils n'ont pas droit de cité. S'effacent devant les atrocités ou juste l'atroce banalité. Rien de ce qui est ou a été ne pourrait aujourd'hui légitimer.

Aujourd'hui le monde est laid.

Ne mérite que la langueur, à moitié pleine de rancœur mais surtout tout à fait désespérée. A quoi bon ? Le monde est laid.

Je sais la beauté, la bonté. Je sais m'émerveiller avec la candeur enchantée des enfants et des innocents. J'ai souri, plus souvent qu'à mon tour. Joui du moindre des plaisirs, d'un souffle de vent sur mes bras et d'un visage illuminé, de l'odeur d'un bouquet et du bonheur visible du chien sur le chemin. Je sais l'exaltation des sens et de l'esprit, de l'âme aussi, offerte par ce monde unique où l'on habite.

Et après ? Aujourd'hui le monde est laid. Ne semble mériter au mieux qu'un affaissement nonchalant, une faiblesse éhontée, l'absence absolue de toute autre volonté que de rester, allongé sans désir ni satisfaction espérée.

Pourquoi pas ? Il n'est rien aujourd'hui que le monde offre ou promette qui vaille que l'on s'y arrête.

Le monde ou peut-être ce que l'on en fait, c'est vrai. Mais y changer quoi que ce soit semble aujourd'hui infiniment hors de portée.

A quoi bon ? Au mieux tout ne fera que recommencer. Au pire rien n'aura vraiment changé.

Alors où a pu se mener le combat, la faiblesse étend ses droits. Où l'on a pu se dresser, lever bruyamment le poing ou oeuvrer laborieusement sans chercher témoin, ne reste que la langueur et l'envie d'immobilité. Dénervé, légèrement écœuré, sans énergie ni volonté.

Avoir rendu les armes sans même y penser. Avouer, assumer son incapacité. Ne voir que l'inutilité.

A quoi bon ? Aujourd'hui le monde est laid.

Laideur morale évidemment car rien n'est reproché aux arbres ou à l'eau, à la chienne qui gambade insouciante et heureuse du sentier. Où quotidiennement ces spectacles m'enchantent, ils n'évoquent aujourd'hui rien qui tente, me laissent aujourd'hui tout à fait froid.

Incapable du moindre émoi.

Le monde est laid, comme englué dans une laideur diffuse et multiforme qui pose un voile sur l'entièreté, voile de laideur généralisée masquant toute beauté en particulier.

Lettre d'amour

Ça n'est pas sans tristesse que je mettrai fin à cette relation. L'idée, l'expression même en est hideuse mais c'est, je crois, bien ainsi que ce peut être dit.

Nous nous séparerons, de ma volonté ; je te quitterai mais pas si volontiers. J'ai conscience, peut-être autant que toi, du gâchis de se séparer. De la chance de pouvoir passer du temps à tes cotés.

Je sais stupide d'être incapable d'en profiter, d'en profiter comme il faudrait, de t'aimer comme je devrais. Comme tu le fais.

Il est terrible, tu sais, de reconnaître cette incapacité, qui reconnaît d'abord tes qualités. Rares, éprouvées. Et prouvées. Bien sur je t'aime et t'ai aimé. J'ai pour toi cette affection sincère et prolongée, la tendresse et l'attachement bien ancré. Mais pour autant, légèrement distants. Je sais à quel point tu es bien et tout à la fois ne peux que reconnaître n'être pas amoureuse. Ne l'être plus peut-être. J'aime autant croire l'avoir été un temps, plutôt que juste illusionnée -même si reste le souvenir, tout du long, de ce froid d'arrière-fond bien ancré, la distance au sein même de la romance.

Disons cependant que je t'ai aimé, si tu veux bien, j'y tiens. Que tout n'aie pas été que rêves, élucubrations tristes quand la solitude rencontre une illusion possible. Il t'a été, un temps, possible de faire illusion. Il m'a donc été un temps possible de t'aimer. J’eus aimé que cela dure plus longtemps -que cela grandisse, évolue mais dure en continu. Jusqu'à la fin des temps, au moins, évidemment.

Je m'en vais donc et vais alors reprendre la route. Je te laisse nos amis communs -ils étaient, après tout, tiens avant d'être miens même si je suis entrée dans leur vie avant de débouler dans la tienne. Et même si tu en as d'autre, même s'ils sont mon seul appui dans ce coin de pays, tant pis. J'ai la route comme amie, j'ai le départ qui souffle encore sur mes histoires et l'envie de bouger vient toujours aider à sécher les larmes versées. Je pars sans toi, je serais partie qu'eux aient été là ou pas.

Je ne doute pas que tu retrouveras bientôt quelqu'un, pour le cul ou plus sérieux, selon ce que tu trouveras mieux. Tu n'es pas du genre à garder la place froide trop longtemps, quitte à la remplir sans y penser trop sérieusement.

Je te la souhaite bien faite. Car tu es particulièrement attirant, du genre qu'on ne refuse pas de mettre dans son lit. Je te la souhaite bien faite, qu'elle se sente un peu moins dépareillée que je ne l'étais à tes cotés. Tu mérites mieux, ne serait-ce que pour l'aspect harmonieux.

Tu trouveras certainement, pour un temps ou plus longtemps. Durablement si vous l'envisagez tous les deux sérieusement. Tu es après tout sacrément attachant.

Je te souhaite une fille belle et bien faite, qui t'aimera sans prise de tête. Qui n'accordera pas une importance démesurée à ce que tu considères -à juste titre- être des détails. Qui vous évitera ces engueulades et incompréhensions qui étaient notre lot quotidien, bien plus que la passion. Je ne te souhaite pas plus la passion que tu ne sembles la chercher. Mais un attachement honnête, sûr et bien accompagné.

Je garde mes idylles et rêveries inavouées, les envies fantasques de complicité. Tu estimais tout à fait assez, suffisante celle que l'on partageait. Elle me semblait, malgré les années, moins belle et réelle que la première trouvée chez une conquête de quelques semaines.

Je te souhaite une fille qui te causera moins d'embarras. Personne d'aussi généreux et de bonne foi, bien qu'un peu maladroit, ne mérite les crises et les disputes que tu trouvais avec moi.

Je te souhaite d'être plus heureux que je ne l'ai été -surtout sur la fin-, je la souhaite plus sereine et confiante, moins fantasque que je ne l'ai jamais été. Moins sensible, sans doute ; comme en tous les excès nuisent et je sais tirer de là et l'incapacité d'aimer et la distance que tu soulignais.

Je remballe mes insatisfactions mal énoncées, mes rêves et mes incapacités. Je n'avais pas grand chose à t'offrir que ces lacunes déjà citées ; j'ignore comment tu as pu t'en contenter. Comme d'autres me l'ont dit déjà, tu jugeras peut-être plus tard que tout est mieux ainsi, que rien de bon ni durable ne serait sorti de cette relation pleine de froids et de conflits, d'essais et de blessures morales, réciproquement glaciales.

Tu ne les concevais pas ainsi, bien sur, pas autant que moi malgré les tentatives d'échange à ce sujet. C'est pourquoi il fallait que j'atteigne les limites, que je songe à te quitter et te le dise pour que tu en mesures peut-être enfin la gravité. Encore songeais-tu parfois la menace en l'air, faisant partie de mes airs et du drama.

Je te détestais, et me méprisais de devoir en arriver là. Toi d'être incapable de sentir le problème avant que je n'y mette de gros mots, moi d'être si violente et si poreuse à tes coups et tes défauts. De sembler exagérer, d'avoir l'air de faire du théâtre à chaque mot un peu haut.

Alors je reprends mes cliques comme j'ai repris mes sentiments. A regret, sur la défense et en rampant. Comme ces bêtes qui vont se terrer, lécher leurs plaies seules au terrier.

Sans doute que tu seras triste et dépité. Nul doute que tu en resteras un peu blessé. On revient toujours amoché de ces histoires d'amours terminés. J'en suis d'avance désolée.

Mais pour autant ne peux que me sauver -m'esquiver, quitte encore à me condamner.

Damnation paysanne

La nuit ne tardera pas à tomber mais le crépuscule ne semble pas arrêter la silhouette qui sort du village d'un pas régulier. Bottes plissées, bâton poli, besaces et couche de poussière indiquent le voyageur, sinon le vagabond -pas tout à fait assez de haillons pour être qualifié par ce dernier.

Les rayons du jour mourant éclairent le visage fin mais las d'un homme relativement jeune. Des plis et rides marquent une peau tannée, que l'on devine plus souvent au vent et au soleil qu'entre les murs et sous les ombrelles.

Un soupir, un peu artificiel, en dépassant les dernières maisons du village. Vrai qu'il aurait pu faire bon de rester la nuit à l'auberge. Mais il régnait dans le village une ambiance un peu oppressée, visible dans la hâte avec laquelle chacun, le soir venu, claquait ses volets, se claquemurait chez lui. Quitte à payer l'auberge c'est pour y passer la soirée à boire et parler, entendre les aventures des voyageurs de passage et non pour aller se coucher dans un établissement quasi vide, tout juste bon à servir quelques bières éventées lorsque les paysans rentrent du champ. Une ambiance un peu morose, il n'en faut pas plus pour dissuader le vagant de s'arrêter. Continuer, camper sous les étoiles durant la belle saison reste d'un des plaisirs avoués de ceux qui arpentent les chemins et la moindre excuse est bonne pour séjourner seul au dehors.

Le regard habitué cherche un arbre, un bosquet au devant, qui puisse offrir pour la nuit un abri presque aussi confortable qu'à l'auberge et bien plus sympathique. La nuit ne gêne pas les vagants qui savent par habitude qu'elle ne recèle rien de plus que le jour, sinon les peurs artificielles que chacun s'y crée. Ceux qui marchent assez longtemps finissent par ne plus s'encombrer de ces pensées bien inutiles pour avancer.

La route longe les champs soigneusement fauchés. Les bornes blanches délimitant les propriétés semblent luire dans le début d'obscurité. Parfois en marchant il a distingué, plus loin dans les champs, quelques silhouettes discrètes, furtives. Si la plupart des paysans se couchent avec la nuit, certains semblent profiter de l'occasion pour améliorer l'ordinaire de quelques prises braconnées. L'habitude est trop partagée par les voyageurs, surtout ceux couchant dehors, pour que l'homme y voie quoi que ce soit à redire.

Mais ici il ne perçoit aucun mouvement ; à croire que le gibier manque ou que les récoltes abondent au contraire au point que les risques du braconnage ne soient pas nécessaires. Il se questionne encore sur cette absence quand la apparaît la masse sombre d'un petit bois le long du chemin, non loin. Le regard se fixe dessus, savourant la halte prochaine.

Et se détourne aussitôt sur la droite où une longue plainte vient de se faire entendre. Lamentation lugubre, franchement désespérée, qui ne ressemble à aucune plainte animale qu'il puisse connaître. Le voyageur ralentit le pas, cherchant à deviner, préciser l'origine du cri. Devant lui, dans les champs uniformément ras, il distingue une silhouette. Un homme, vêtu de toile épaisse, qui s'approche de la route. Le visage que l'on distingue semble égaré, effaré. L'apparition plaintive porte dans ses bras l'une de ces grosses borne de pierre blanche, sommairement taillée, qui délimitent habituellement les parcelles.

Le voyageur n'ignore pas les véritables guerres qui opposent parfois certains paysans voisins quant à la délimitation de leurs terrains. Déplacer les bornes peut valoir l'anathème mais fait partie de ces us et querelles qui remontent parfois sur plusieurs générations, de sorte que plus personne ne sait très bien où se situaient les démarcations initiales. On dit dans les campagnes que certains recourent à des sorciers, maudissent les impudents qui ont osé y toucher pour rogner le terrain du voisin. Que les châtiments sont terribles et condamnent les coupables à mourir jeunes, perdre leurs fils ou errer sans fin loin des paradis divins.

On estime chez les vagants qu'une telle peur bien entretenue, de magie noire et de vengeances terribles, permet sans doute d'assurer un peu plus la stabilité des bornes en question. Sans doute pas une mauvaise affaire donc.

Mais si les bornes sont en général déplacées de nuit, comme il soupçonne l'homme de le faire ici, il s'agit en général d'un travail discret, qui se doit d'être sans témoin. Peu semblables aux lamentations bruyantes de l'apparition, que l'on doit entendre du village même. Car les cris ne cessent pas et s'intensifient à mesure que le paysan s'approche du voyageur, semble s'adresser directement à lui :

- Où faut-il la mettre ? Où dois-je la poser ?

Longs cris qui semblent faire peu de sens. Dans l'obscurité -seules les étoiles éclairent le ciel néanmoins très clair-, la silhouette en peine semble blafarde, presque translucide. Sans doute un effet des étoiles et de la nuit s'il semble aussi uniformément blanc. Sans doute parce que l'obscurité ne permet pas d'en bien distinguer les pied qu'il semble presque flotter au dessus du sol.

Et sans relâche, il reprend sa complainte, fixant le voyageur qui sent, malgré lui, sa nuque se hérisser. Il y a quelque chose d'inhabituellement effrayant chez ce paysan errant la nuit, comme pris de folie, abordant les inconnus avec sa pierre et son cri.

- Où dois-je la poser ?

Le cri se fait impérieux, il s'adresse sans le moindre doute au voyageur qui a eu l'imprudence de s'arrêter écouter. Les vagants font rarement des juges qualifiés de ces querelle de terres et de clochers ; mais on n'arpente pas les chemins sans acquérir un solide sens pratique et la capacité à répliquer sans s'étonner de rien.

Le voyageur hausse donc les épaules, un peu entravé par ses sacs. Fixe le paysan pâle dans les yeux -sans doute encore un effet de la nuit s'il lui semble quasi voir à travers lui, discerner les arbres qu'il visait plus loin sur le chemin. Sa voix reste mesurée, un peu détachée, sa réponse n'étant qu'un peu de bon sens ignorant tout du problème pour lequel il est sollicité :

- Où tu l'as trouvée, sans doute.

Devant lui, le paysan se fige soudainement. Les cris font face à un silence ébahi. Un sourire, timide, comme s'il refusait de croire aux quelques mots tout juste prononcés.

Le vagant n'attend pas vraiment de remerciement ; le vent s'est levé brusquement et semble prévoir de la pluie puisqu'il apporte d'épais nuages qui masquent rapidement les étoiles. Il tarde au voyageur de gagner l'abri des arbres et il n'attend pas l'éventuelle réponse de l'autre ahuri pour le contourner et recommencer à avancer.

Après seulement quelques pas la voix lui parvient cependant, mais comme de très loin, portée par le vent :

- Où je l'ai trouvée... Oui, oui, bien sur oui merci !

Le voyageur se retourne pour saluer l'illuminé... Qu'il ne discerne même plus, alors qu'il n'a pas fait plus de quelques enjambées. Comme évaporé. Allez savoir, pense-t-il sans trop s'en formaliser, que prétend comprendre le vagant aux manières et mystères des paysans...

Stéphane Mallarmé - Brise Marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Stéphane Mallarmé, "Brise Marine", Poésies, 1913

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