Récits vagants

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Récits vagants

Damnation paysanne

La nuit ne tardera pas à tomber mais le crépuscule ne semble pas arrêter la silhouette qui sort du village d'un pas régulier. Bottes plissées, bâton poli, besaces et couche de poussière indiquent le voyageur, sinon le vagabond -pas tout à fait assez de haillons pour être qualifié par ce dernier.

Les rayons du jour mourant éclairent le visage fin mais las d'un homme relativement jeune. Des plis et rides marquent une peau tannée, que l'on devine plus souvent au vent et au soleil qu'entre les murs et sous les ombrelles.

Un soupir, un peu artificiel, en dépassant les dernières maisons du village. Vrai qu'il aurait pu faire bon de rester la nuit à l'auberge. Mais il régnait dans le village une ambiance un peu oppressée, visible dans la hâte avec laquelle chacun, le soir venu, claquait ses volets, se claquemurait chez lui. Quitte à payer l'auberge c'est pour y passer la soirée à boire et parler, entendre les aventures des voyageurs de passage et non pour aller se coucher dans un établissement quasi vide, tout juste bon à servir quelques bières éventées lorsque les paysans rentrent du champ. Une ambiance un peu morose, il n'en faut pas plus pour dissuader le vagant de s'arrêter. Continuer, camper sous les étoiles durant la belle saison reste d'un des plaisirs avoués de ceux qui arpentent les chemins et la moindre excuse est bonne pour séjourner seul au dehors.

Le regard habitué cherche un arbre, un bosquet au devant, qui puisse offrir pour la nuit un abri presque aussi confortable qu'à l'auberge et bien plus sympathique. La nuit ne gêne pas les vagants qui savent par habitude qu'elle ne recèle rien de plus que le jour, sinon les peurs artificielles que chacun s'y crée. Ceux qui marchent assez longtemps finissent par ne plus s'encombrer de ces pensées bien inutiles pour avancer.

La route longe les champs soigneusement fauchés. Les bornes blanches délimitant les propriétés semblent luire dans le début d'obscurité. Parfois en marchant il a distingué, plus loin dans les champs, quelques silhouettes discrètes, furtives. Si la plupart des paysans se couchent avec la nuit, certains semblent profiter de l'occasion pour améliorer l'ordinaire de quelques prises braconnées. L'habitude est trop partagée par les voyageurs, surtout ceux couchant dehors, pour que l'homme y voie quoi que ce soit à redire.

Mais ici il ne perçoit aucun mouvement ; à croire que le gibier manque ou que les récoltes abondent au contraire au point que les risques du braconnage ne soient pas nécessaires. Il se questionne encore sur cette absence quand la apparaît la masse sombre d'un petit bois le long du chemin, non loin. Le regard se fixe dessus, savourant la halte prochaine.

Et se détourne aussitôt sur la droite où une longue plainte vient de se faire entendre. Lamentation lugubre, franchement désespérée, qui ne ressemble à aucune plainte animale qu'il puisse connaître. Le voyageur ralentit le pas, cherchant à deviner, préciser l'origine du cri. Devant lui, dans les champs uniformément ras, il distingue une silhouette. Un homme, vêtu de toile épaisse, qui s'approche de la route. Le visage que l'on distingue semble égaré, effaré. L'apparition plaintive porte dans ses bras l'une de ces grosses borne de pierre blanche, sommairement taillée, qui délimitent habituellement les parcelles.

Le voyageur n'ignore pas les véritables guerres qui opposent parfois certains paysans voisins quant à la délimitation de leurs terrains. Déplacer les bornes peut valoir l'anathème mais fait partie de ces us et querelles qui remontent parfois sur plusieurs générations, de sorte que plus personne ne sait très bien où se situaient les démarcations initiales. On dit dans les campagnes que certains recourent à des sorciers, maudissent les impudents qui ont osé y toucher pour rogner le terrain du voisin. Que les châtiments sont terribles et condamnent les coupables à mourir jeunes, perdre leurs fils ou errer sans fin loin des paradis divins.

On estime chez les vagants qu'une telle peur bien entretenue, de magie noire et de vengeances terribles, permet sans doute d'assurer un peu plus la stabilité des bornes en question. Sans doute pas une mauvaise affaire donc.

Mais si les bornes sont en général déplacées de nuit, comme il soupçonne l'homme de le faire ici, il s'agit en général d'un travail discret, qui se doit d'être sans témoin. Peu semblables aux lamentations bruyantes de l'apparition, que l'on doit entendre du village même. Car les cris ne cessent pas et s'intensifient à mesure que le paysan s'approche du voyageur, semble s'adresser directement à lui :

- Où faut-il la mettre ? Où dois-je la poser ?

Longs cris qui semblent faire peu de sens. Dans l'obscurité -seules les étoiles éclairent le ciel néanmoins très clair-, la silhouette en peine semble blafarde, presque translucide. Sans doute un effet des étoiles et de la nuit s'il semble aussi uniformément blanc. Sans doute parce que l'obscurité ne permet pas d'en bien distinguer les pied qu'il semble presque flotter au dessus du sol.

Et sans relâche, il reprend sa complainte, fixant le voyageur qui sent, malgré lui, sa nuque se hérisser. Il y a quelque chose d'inhabituellement effrayant chez ce paysan errant la nuit, comme pris de folie, abordant les inconnus avec sa pierre et son cri.

- Où dois-je la poser ?

Le cri se fait impérieux, il s'adresse sans le moindre doute au voyageur qui a eu l'imprudence de s'arrêter écouter. Les vagants font rarement des juges qualifiés de ces querelle de terres et de clochers ; mais on n'arpente pas les chemins sans acquérir un solide sens pratique et la capacité à répliquer sans s'étonner de rien.

Le voyageur hausse donc les épaules, un peu entravé par ses sacs. Fixe le paysan pâle dans les yeux -sans doute encore un effet de la nuit s'il lui semble quasi voir à travers lui, discerner les arbres qu'il visait plus loin sur le chemin. Sa voix reste mesurée, un peu détachée, sa réponse n'étant qu'un peu de bon sens ignorant tout du problème pour lequel il est sollicité :

- Où tu l'as trouvée, sans doute.

Devant lui, le paysan se fige soudainement. Les cris font face à un silence ébahi. Un sourire, timide, comme s'il refusait de croire aux quelques mots tout juste prononcés.

Le vagant n'attend pas vraiment de remerciement ; le vent s'est levé brusquement et semble prévoir de la pluie puisqu'il apporte d'épais nuages qui masquent rapidement les étoiles. Il tarde au voyageur de gagner l'abri des arbres et il n'attend pas l'éventuelle réponse de l'autre ahuri pour le contourner et recommencer à avancer.

Après seulement quelques pas la voix lui parvient cependant, mais comme de très loin, portée par le vent :

- Où je l'ai trouvée... Oui, oui, bien sur oui merci !

Le voyageur se retourne pour saluer l'illuminé... Qu'il ne discerne même plus, alors qu'il n'a pas fait plus de quelques enjambées. Comme évaporé. Allez savoir, pense-t-il sans trop s'en formaliser, que prétend comprendre le vagant aux manières et mystères des paysans...

Ils n'entrent qu'une fois invités (3/3)

Partie 1 ici et partie 2 ici

Il avance pourtant, d’un pas sur et un rien arrogant, se rapproche d’elle, entrant dans le village qu’elle s’apprêtait à quitter, barrant de sa silhouette décharnée la route qu’elle remontait.

Et qu’elle remonte toujours car les bottes se remettent en marche.
- S’il faut le croiser et je pense bien qu’on ne pourra pas y couper, ce sera en terrain plus dégagé, à la sortie de la ville et vue sur l’horizon, certainement pas coincée entre deux vieilles maisons. Allez ma belle, on avance, murmure-t-elle d’une voix qui tremble moins que son âme.
Elle sait, avec cette clarté irréelle que le mort en marche qui lui fait face est mu par un mal ancien, droit issu des ténèbres et pis que mortel. Pourtant, les pieds bottés se remettent en marche, droit sur lui, vers l’horreur qui hante ce village à la nuit tombée.

Une terreur glacée s’est insinuée en elle, qui n’est pas due qu’à l’absence de la cape chaude qui l’enveloppait précédemment. Accompagnée soudain d’un désespoir absolu : elle sait qu’elle ne peut pas échapper à la créature dont elle a croisé le regard rouge. Bien trop puissant, elle n’a aucune chance, elle n’est rien face à lui, les yeux plongés dans ces yeux écarlates, elle n’a ni ne mérite aucune chance… C’est à lui qu’elle vient, de son pas souple et nonchalant, du pas du vagants tellement familier du chemin qu’elle n’a pas besoin de regarder où poser les pieds, ce qui est bon puisqu’elle ne peut plus détacher son regard du sien, de cet éclat satisfait et mauvais.
Il est tout proche à présent, elle distingue les contours de son visage mort, les lèvres pâmes et ces yeux, ces yeux, ô dieux elle n’est rien devant ces yeux, n’existe plus et ne le mérite encore moins, n’a aucune chance… Elle ne peut qu’avancer, encore. Un pas, un autre. Sans regarder au sol. Un pas tellement familier du chemin qu’elle pourrait l’arpenter les yeux fermés.

Un sursaut de clarté s’impose à ses pensées, tandis que la mule frissonne et la bouscule de l’épaule. On n’est pas vagant –du moins pas si longtemps- sans avoir un fond d’acier et l’expérience de la voyageuse à eu le temps de l’éprouver. De le forger.
Le temps semble s’étirer ; la terreur reflue en elle par vagues, jusqu’à la laisser absolument froide et concentrée, dotée de cette clarté d’esprit, de cette hyper sensibilité au moindre détail qui annonce aux guerriers les batailles. La narine évasée, elle flaire l’odeur putréfiée de la créature. Son pied qui ne s’est pas arrêté ressent chaque inégalité du chemin, sans buter jamais dessus. Elle sent le froid qui l’a saisie, qui insensibilise sa main autour du bâton tandis que l’autre reste protégée, au creux de la tête de la mule qu’elle mène au licol. La bouche sèche et la langue un peu gonflée, elle perçoit tout avec une acuité augmentée. Celle du soldat montant au front, du duelliste juste avant qu’une des lames ne transperce l’un des protagonistes, sachant bien que ce peut être lui.
Sachant bien ici qu’elle pourra y rester et pas seulement au sens mortel du terme car elle a reconnu la créature des ténèbres pour ce qu’elle est. Dotée de cette lucidité terrible, elle ferme les yeux, échappant au regard maudit.
Elle sent la pulsation de son cœur battre plus posément, puissante et régulière. Un calme froid l’a envahie tandis que le corps se raffermit sur son pas régulier. Un pied, le bâton, un pied, la mule à ses cotés.
Elle est la vagante sur la route et tant qu’elle est dessus les dangers lui sont connus. Ou inconnus peut-être, mortels parfois mais ils restent part intégrante de la route.
Mon affaire à moi, c’est le chemin.

Les yeux clos, la voix des villageois retentit dans ses pensées –ils n’entrent que s’ils sont invités ! Ayant contemplé puis échappé au regard mort et rouge, flairant son odeur et la noirceur qui émane de lui, elle le reconnaît pour ce qu’il est. La peur est encore là, le danger aussi mais la clarté surpasse tout, la clarté du guerrier risquant toujours ses dernières passes d’arme. Elle esquisse une ombre de sourire, arme sa voix comme un arme un coup.
- Hors de mon chemin.

Un silence. Puis un rire, un rire mort et mauvais, satisfait.
- Tu es bien courageuse, vagabonde et pour cela sans doute ignorante crasse. Espères-tu vraiment me donner un ordre, ne me reconnais-tu pas pour ce que je suis ? Le courage dont tu fais preuve n’est qu’issu de la folie ou de l’ignorance. La voix rauque et méchante s’insinue au cœur de ses os, de son cerveau mais n’arrête pas le pas, malgré la mule qui tire et refuse soudain d’avancer, malgré les yeux toujours clos mais la certitude qu’à s’en approcher il ne peut être que tout près maintenant.

Mais le mouvement est le propre du vagant. En temps que tel il ne doit surtout pas être rompu, la certitude s’est logée en elle, traversant la peur, glissant dans la clarté, dessillant ses yeux. Evidence folle et désespérée.
- Non point de l’ignorance. Hors de mon chemin, créature des ténèbres.

Point d’ignorance mais de la folie peut être, songe-t-elle avant de se reprendre ; elle ne peut pas se permettre de douter, c’est son essence et sa foi qui sont ici mises à l’épreuve dans la pirouette désespérée qu’elle bâtit pour s’échapper.
- Crois tu pouvoir me faire ainsi face et m’ordonner, ici au dehors et au coucher du soleil ? Les ténèbres sont miennes, sont mon domaine, mortelle ignorante.

A nouveau cet amusement cruel, sans colère mais gorgé de mépris suffisant. Malgré le danger ou par lui peut être, à nouveau la femme sourit en achevant un pas don le rythme a ralenti sans cesser pour autant.
- Les ténèbres sont tiennes créature du mal et je te les laisse volontiers. Mais tu n’es pas ici sur le territoire des ténèbres, seul où tu puisses entrer à ton gré. S’il fait bien nuit, tu es ici sur le chemin, mon chemin t’ais-je répété deux fois. Et je ne t’y ai pas invité.

Le silence est plus long cette fois. Pied et bâton avancent encore d’un pas, léger bruit mat sur la route de poussière tandis que la mule piétine moins régulièrement à son coté. La voix de la femme est claire et forte à présent, exempte de toute trace de peur.
- Créature des ténèbres, hors de mon chemin. Tu n’es plus ici chez toi car tu t’es fourvoyé sur les voies de passages.
Car je suis la vagante, héritière des chemins, chez moi sur les routes. Et je ne t’y ai pas invité.

Les yeux toujours clos, elle avance encore et ne voit pas ceux du monstre, qui s‘écarquillent sans bruit. La main de la femme a blanchi, malgré le froid, serrée sur le bâton. Elle joue son va-tout dans cette profession de foi. Et sait bien que c’est trop, trop gros pour passer.
S’est-on jamais approprié la route ?

Et pourtant, elle a parlé avec sincérité, et sait deux choses qui sont liés.
Qu’en premier lieu, elle n’aurait pu l’empêcher d’entrer ailleurs, que sa foi aurait cédé devant son regard dans un lieu qui n’aurait pas été autant le sien ; car nul endroit n’est plus chez elle que la route.
La route enfin qui est sienne autant qu’elle lui appartient, plus intimement que leur demeure pour bien des gens. Elle est la vagante et si le chemin ne lui appartient pas du moins y est-elle chez elle.
Mais cela peut-il fonctionner à cette échelle ?

Alors qu’elle avance, lançant en avant la mains qui tient le bâton, elle sent les jointures heurter le tissu froid tendu sur ce qui ne peut être que la poitrine de la chose qui n’a pas bougé. Elle veut hurler, pleurer sa défaite imminente qui lui apparaît au cœur même de cette froide lucidité qui est encore sienne, qui demeure jusqu’à la fin du combat, dut-elle s’éteindre par la mort. A la place, l’acier parle en elle tandis que la voix se durcit encore tandis qu’elle répète la profession de foi.
- Hors de mon chemin. Je suis la vagante, chez elle sur les chemins où je ne t’ai pas invité. Il ne t’est pas permis d’y entrer.

Sous ses doigts, le tissu s’efface tandis que la créature recule d’un pas, les yeux exorbités. La bouche mince s’ouvre sur un hurlement qui dévoile deux canines démesurées. La femme grimace tandis que le cri hideux lui vrille les tympans, achève de réveiller le moindre innocent qui aurait pu s’endormir dans le village derrière. La mule se cabre à nouveau, manquant la chute mais la main ferme la reprend au licol et ne cesse d’avancer.

Devant elle, l’homme a laissé place à une brume sombre qui a interrompu le hurlement. Avançant toujours, la femme la traverse sans la voir, bien qu’elle se glace en passant dedans ; le cri résonne au creux de son esprit, hurlant mille malédictions. Elle ne la voit pas plus s’effilocher dans le vent, mi par la brise qui s’est levée mi par son corps passé au travers suivi de la mule encapuchonnée.

Après quelques pas, elle ouvre les yeux. Et, sans un regard en arrière, poursuit sa route, jamais interrompue.

Ils ne peuvent entrer que lorsqu’ils y sont invités. Ils ont bien des moyens de vous y inciter, créatures du mal tenaillées par la soif. Mais qu’advient-il de ceux qui sont surpris en flagrant délit d’intrusion non autorisée ?

Ils n'entrent qu'une fois invités (2/3)

Elle veut traverser la rue, se jeter sur les volets de la maison voisine d'où sourde encore la lueur de chandelles. La mule, gagnée par une panique que la femme sent également monter en elle, refuse de bouger, se plaquant au mur de l'auberge, arc-boutée sur ses petits pieds durs. Malgré la peur, la femme ne souhaite pas lâcher la longe, certaine de voir disparaître l'animal et son chargement.

- Je ferais peut être aussi bien d'en faire autant, pense-t-elle d'ailleurs, tout en sachant aussi bien que si la terreur est là c'est qu'elle n'aura pas le temps, que si la fuite suffisait ceux-là ne seraient pas calfeutrés chez eux. Elle sent sourdement que cela ne servirait à rien. D'une main encore sure, la sureté de l'habitude, elle noue la longe à l'anneau enfoncé dans le mur devant l'auberge. Que la bête tire et se brise la nuque s'il le faut.

La femme traverse la rue en quelques bonds, effrayée de son isolement dans le village déserté, dans cet espace pourtant familier. La grande rue d'un village elle en a vu es dizaines, des centaines même, toutes différentes et toutes identiques pour le voyageur. La grande rue d'un village, c'est une portion du chemin, c'est son univers comme une part de celui de la route, la route devenu son feu et son lieu.
Aujourd'hui pourtant, rien de rassurant dans cet espace ouvert et poussiéreux. Et désert.
A nouveau le poing s'abat, follement cette fois, sur le bois de la porte.

- Par pitié ouvrez ! Voyageur de passage demande le gîte et l'abri pour la nuit !

Nulle réponse évidemment, malgré les coups redoublés. Puis un sanglot, de terreur pure :

- Trop tard ! Il arrive... Il ne peut pas entrer, il ne peut pas entrer s'il n'est pas invité, il ne doit pas entrer, nous ne lui ouvrirons pas, il ne peut pas entrer...

La phrase est répétée avec une énergie désespérée, un mantra auquel semble se raccrocher l'homme comme le naufragé à sa bouée, noyé de panique.

Panique qui gagne d'autant plus la femme restée dehors qui rejoint sa mule, dénouant et tirant la longe avec une brutalité dont elle n'a pas coutume. Elle gagne l'écurie de l'auberge, cherche à y entrer, pèse sur la porte qui s'ouvre brutalement. Emportée par son élan, la femme tombe dans le bâtiment obscur et désert -nul voyageur ne s'arrête plus ici.
Un abri.
Pourtant, en se relevant et fouillant les lieux du regard, tout en elle refuse de s'y engager. Ce n'est pas chez elle ici et le toit sur ses épaules a beau promettre l'abri, la rue et ses étendues lui semblent plus familière et plus sures malgré le danger palpable.

En sortant, la rue semble moins sombre après l’obscurité de l’écurie. C’est pourtant la mauvaise heure, celle où le soleil disparaît, étirant les ombres, baignant tout d’une noirceur traitre, qui n’a pas le franc de l’obscurité de la nuit pleine, parfois baignée de lune. Mais l’écurie était pire encore.
Dans ce retour sur la route, dans ce choix surgi des tréfonds d'elle même, des instincts voyageurs de celle qui a les étoiles pour plafond plus souvent qu'à son tour, malgré la terreur et l'impuissance, la femme sent un peu de la panique s'apaiser. Du moins ici, dans ce village inconnu peuplé de paysans terrifiés, hanté d’un mal inconnu qu’elle sent à plein nez sans le cerner encore, ici est-elle de retour en terrain familier. La route, sa voie, peut importe les pays qu’elle traverse.

Comme un réflexe, ancré par les années, malgré la peur et l’obscurité, la main reprend la longe à sa longueur habituelle et le bâton a l’emplacement, un peu calleux dans la paume et poli sur le bois, où la main se referme si bien. Les pieds bottés reprennent l’allure, le rythme souple ; le corps semble ancré dans ce mouvement, capable de le répéter en tout lieu, en tout temps. Tous les sens en éveil, la démarche heurtée par la mule qui ne s’est pas apaisée, qui tire et renâcle encore, menace à tout instant de s’affoler, mais en marche tout de même.
Elle est la vagante, fille des routes, chez elle sur les chemins. Et tire de cet idée un réconfort solide tandis qu’elle entreprend de sortir du village.

Le mouvement familier contribue à calmer la panique, circonscrire la terreur comme une fosse peut contenir une bête enragée, un filet l’immobiliser, pantelante et épuisée. La terreur est là, elle sent son cœur battre encore follement dans sa poitrine, mais le corps s’est glissé dans un mouvement devenu quotidien –parfois elle se demande si une fois morte les pieds n’en continueront pas moins d’aller.
Elle marche et remonte la rue ; déjà aperçoit-elle la sortie du village. Les maisons se font moins belles, moins hautes. Encore un peu et elle aura laissé derrière elle ce village fou de terreur, laissé ce village à ses horreurs qu’elle ne tient pas à découvrir.

La mule pile, les yeux fous, l’écume aux naseaux. Se cabre, tirant sur la longe, manquant d’emporter la femme qui laisse filer la longe pour n’en retenir que l’extrémité, sans même une grimace pour ses doigts brûlés. Elle aussi a aperçu la silhouette qui s’approche.
D’un geste, elle dégrafe la cape épaisse de ses épaules, la lance vivement autour de la grosse tête de l’animal et la fixe de la longe.
L’animal s’immobilise, calmé sans être apaisé, contenu lui aussi, tant par le tissu qui l’aveugle que les mains et la voix familière de la femme.

- Calme toi ma belle, du calme. On s’en va, on est déjà parti, il n’y a rien d’autre que la route ici, nous ne sommes plus à l’étape mais bien sur les chemins, traversant simplement ces lieux maudits. Il n’y a rien d’autre ici que la route, la route douce au pied et à l’âme des voyageurs, la route où je t’entraîne depuis si longtemps maintenant, rien d’étranger ici, sinon nous même qui ne faisons toujours que passer..

Il est bon que la mule soit aveuglée car la femme se fige alors que se précise la silhouette au loin. Elle se détache dans une absence totale de couleur, tout en noir et gris et blanc, l’habit plus sombre que la pénombre, la peau cireuse plus pâle. Silhouette humaine, vêtue de noir mais la peau pâle, d’un blanc terne qu’elle devine de loin tant il se détache sur la nuit. Les mains forment deux serres tout aussi exemptes de couleur.
Un cadavre, ce type est mort, songe la femme –qui a vu son content de macchabées- avec une effroyable lucidité. Il avance pourtant, d’un pas sur et un rien arrogant, se rapproche d’elle, entrant dans le village qu’elle s’apprêtait à quitter, barrant de sa silhouette décharnée la route qu’elle remontait.

Ils n'entrent qu'une fois invités (1/2)

La femme marche d'un bon pas, égal et sans effort ; ni pressé ni traînant, il a la foulée souple de ceux qui ont l'habitude d'aller loin et longtemps. En témoignent également l'usure des solides bottes de marche ou le bâton dans la main qui rythme naturellement le pas régulier de la voyageuse.
Un rien de fatigue se lot sur son visage buriné bien que protégé des intempéries par un chapeau à large bord. La mule qu'elle guide lâchement chemine tout aussi régulière, indifférente à l'herbe du bas coté, marchant comme si cela devait durer mille ans et durait déjà depuis autant. Une bête solide sans être belle, bien conformée sans tape à l'oeil, preuve à nouveau de l'habitude de la route de sa propriétaire.
Sans rompre le pas, la femme porte le regard au loin où se dessinent à présent les premières maisons du prochain village. Elle y sera peu avant le coucher du soleil, qui tombe vite en cet automne déjà bien avancé.

Elle connait son pas et celui de la bête, accordées qu'elles sont depuis le temps et les kilomètres parcourus ensemble. Les derniers rayons enflamment l'horizon quand elle atteint les masures. Poursuivant sa route, elle s'engage dans le village, descendant la rue principale, cherchant du regard une auberge incontournable.
Pourtant le regard s'est fait plus inquiet depuis un moment. Le village est silencieux, bien plus que ne le sont les hameaux traversés au crépuscule. Non point désert comme elle en a croisé certains, aux portes battantes sur des bâtisses parfois reconquises par des renards ; mais silencieux, bien trop. Ici loin de battre les portes sont soigneusement refermées, comme les volets aux fenêtres où sourde cependant des lueurs, preuves s'il en faut que les habitants sont bien là, cloîtrés derrière les barres de bois. C'est un peu tendue qu'elle continue de descendre la rue.

- Les péquenots se couchent habituellement tôt mais là c'est un peu fort, marmonne-t-elle à la mule, depuis longtemps acquise au statut de confidente. Je suis peut être tombée dans la période de jeune ou je ne sais quoi... A moins qu'il n'y ait des chauves souris particulièrement féroces dans le coin, ajoute-t-elle, plaisantant pour lutter contre le sentiment de malaise qui l'envahit tout de même, d'autant que la mule habituellement imperturbable ne semble pas à son aise non plus. L'animal roule des yeux, tire sur la longe et bouscule la femme de l'épaule, piétinant sur place.

- Eh bien ma belle qu'y a-t-il ? Il ne te plaît pas non plus ce bled perdu ? On va bien s'y dégoter une piaule tout de même ne t'inquiète pas, au pire une grange mais on ne va pas tarder à s'arrêter pour la nuit, promis le picotin n'est plus loin.

La mule encense de l'encolure, visiblement peu convaincue, les naseaux frémissants. La femme, de plus en plus suspicieuse, se tient plus que jamais sur ses gardes, gagnée à son tour par une inquiétude sourde quoi que plus discrète que la mule dans son expression.

Les maisons se succèdent, au premières masures isolées ont suivi des grappes de construction plus hautes, quelques commerces et artisans.
L'enseigne d'une auberge se dévoile enfin, saillant d'un bâtiment long flanqué d'une petite écurie. La femme y porte ses pas, frappe à la porte fermée.

- Oh là ! Un voyageur à votre porte, souhaitant couchage pour la nuit et une place à l'écurie !

Pas de réponse. Si les lueurs persistent derrière les volets, elles sont faibles et ne présagent pas d'un établissement complet -d'ailleurs les auberges même les plus prudes sont rarement silencieuses-, nul ne lui répond et la porte ne s'ouvre ni sous l'appel ni sous sa main qui lève le loquet. Fermée et verrouillée ici aussi.
Elle fronce les sourcils dans la pénombre qui progresse et frappe à nouveau au battant, répétant sa demande.

- Je peux payer ! Avez-vous une chambre de libre ? Même sous les combles, même à l'écurie ! Voyageur authentique cherche gîte pour la nuit !

Elle a repris les formulations anciennes, celles qui ouvrent les portes ; en vain ici, la porte reste close et la maison silencieuse.
Pire, les lumières au rez de chaussé s'éteignent tandis qu'elle entend des pas et des portes claquer à l'intérieur. Claquemurés.

La femme sent l'angoisse monter. Rien de tout cela n'est normal. Qu'il n'y ait pas grand monde pour trainer dans les rues le soir, rien de plus normal dans ces coins où tout un chacun se couche avec les poules. Mais désert à ce point ? Verrouillé comme ici, au point que même l'auberge refuse visiblement ses clients ? Ne répond même pas à ses cris ?

La mule frisonne et tape du pied, la bouscule à nouveau en roulant des yeux effrayés. La femme recule de quelques pas, jette un regard autour d'elle. Se retrouver seule dans la nuit n'a ordinairement rien pour l'effrayer, mais il y a ici quelque chose d'angoissant dans ce silence et ces volets fermés. Les autres maisons présentent le même profil, quelques lueurs derrière certains fenêtres -pas dans toutes les masures- mais toujours derrière des volets fermés.
Le village entier est silencieux. Il y règne comme une attente ou...

De la peur, songe-t-elle confusément. Une tension palpable qui alarme tous ses instincts de conservation. Anormal. Dangereux même.

La certitude grandit qu'il lui faut trouver à s'abriter. A se cloîtrer elle aussi, pour échapper au danger. Rapidement, songe-t-elle en observant inexplicablement le soleil disparaître à l'horizon. Avec lui toute la paix et la lucidité qu'apporte la lumière ; avec l'obscurité elle sent monter la panique, une terreur primitive venue tout droit de l'instinct, qui hurle la présence d'un danger plus grand, plus sombre que tout ce qu'elle a pu rencontrer jusque là.
Un danger qu'eux redoutent, cloîtrés derrière leurs volets.
Un danger qui vient.

L'errance du cordonnier (2)

La campagne est belle dans l'obscurité. Puis-je ne pas trop vite m'y habituer, à marcher vers les ombres et la noirceur, tournant dos à la pâle aube si froide. Non j'ai tourné dos à ta lumière et sans doute finirais-je par le regretter. Mais j'aurai d'ici là arpenté peut-être un bon bout de ce qui peut se faire et l'on peut espérer qu'alors les paysages auront assez changé pour encore m'émerveiller.

Oh je sais bien que je me lasserai. Je n'ai jamais été voyageur, les sorties de la ville se comptent en foires annuelles et la nécessité de s'y approvisionner. Est-ce ma faute si l'on trouvait tout dans la ville où je suis né ? + Nous n'étions pas riches mais nous nous en sortions bien. Aux jours de fêtes -et n'étaient-ils pas nombreux ?- la table croulait sous les mets, les invités dansaient dans la maison, faisaient voler la poussière de la rue jusque dans les moindres recoins de l'habitation qu'ils envahissaient. Mon épouse râlait mais je savais bien qu'elle était fière de les accueillir et leur montrer ce que nous avions à offrir.

Moi pour tout dire tout cela m'emmerdait un peu. C'est vrai que j'aimais bien économiser, offrir de temps à autre un châle magnifique à mon épouse ou notre fille et même nous acquérir quelques livres. Mais gaspiller ainsi les économies pour ceux qui se proclamaient amis quand la porte s'ouvrait... Qui ne se proclamaient amis que lorsque la porte s'ouvrait.

Je sais qu'il en était de vrais, que certains réellement nous aimaient bien. Mais chacun son ouvrage et son salaire, voilà qui était ma conduite. Le notre était difficile et pourtant marchait bien, nous n'économisions pas nos efforts.

Les plaisirs n'étaient pas rares mais le labeur continuel ou presque, il était tout le temps quelque chose à faire -et cela était bien ! Un artisan sans ouvrage ne fait pas long feu.

Oh c'est certain que cela va me changer maintenant.

Si c'était à refaire sans doute le referais-je tu sais ? Ne sachant pas ta malédiction ; je me serais retenu si j'avais su ce qui m'attendait, évidemment. Mais l'homme était là, passait devant moi sous les huées et le fouet, sale et répugnant, lui qui incitait les foules à changer, sans promouvoir aucune révolte il déplaçait des montagnes et blasphémait sur la foi. Qui eut cru que tu le soutenais ? Peut-être faisait-il bien partie de toi, mais alors il est bon que je sois parti des textes sacrés car définitivement c'est que je ne les avais pas compris.

Ainsi soit-il : je marcherai.

Ni récriminations ni huées, ni crachats ni malédictions pour répondre à la tienne. Je marcherai.

Je l'ai vu mourir là bas pourtant et tu semblais bien l'avoir abandonné, comme depuis longtemps déjà. Oui j'ai craché avec la foule et me suis rangé avec les forts. Avec tes servants aussi, premiers à le condamner. Il est vrai aussi que les suivre, eux, avec leurs costumes et leur autorité, voilà qui avait de quoi rassurer.

Il apportait le chaos. Jetait hors de chez eux les artisans, les honnêtes gens.

Il parlait d'amour et que savait-il de l'amour, lui qui n'avait ni femme ni enfants ? Et moi je bouillonnais lorsqu'il passait dans notre rue, lorsque ceux qui l'écoutaient passaient à leur tour. Que ma femme fermait la porte, ordonnait aux enfants de rentrer. Me suppliait de ne pas les laisser emporter notre fils. Oh mon fils ! Chair de ma chair, éternelle fierté, qui m'en voulait parfois de ne pas le laisser aller les suivre.

Nous avions vu ce qu'il avait fait aux pêcheurs, qui avaient fini par déserter leurs filets et leurs barques. Qui alors pour s'occuper des mères restées en arrière ?

Jusqu'à la sienne, vous l'auriez vu... Belle femme, forte et débrouillarde, malgré les rumeurs et le déshonneur qui restaient à peser sur elle. Bien des hommes se serait désignés pour la récupérer, même enceinte jusqu'aux sourcils, si son promis n'avait pas voulu la garder dans cet état qui les entachait tous deux.

Et triste, triste à mourir presque, lorsque ce fut le tour de son fils. Aucun parent ne devrait enterrer son enfant, à plus forte raison dans ces conditions.

Mais il l'avait cherché tout de même. Il apportait le chaos et je ne voulais pas du chaos. Je voulais continuer ainsi que nous faisions, t'adorer à nos manières, transmettre à mon fils l'échoppe patiemment bâtie, le travail de plusieurs vies. Il se débrouillait déjà bien mais pas encore assez pour prendre ma place. Que deviendra ma famille à présent que tu m'as jeté sur les routes ?

Peut-être sont-ce là les pires tourments de ta malédiction, partir et souffrir au loin sans savoir jamais ce que seront devenus les miens. Chair de ma chair, mes enfants. Mon épouse. Je ne puis qu'espérer que tu as montré plus de miséricorde que moi, que mon errance ne se payera pas pour eux d'un prix plus élevé que la disparition du père.

Ainsi soit-il, je marcherai.

Jusqu'à ce que mes semelles se fassent poussière, jusqu'à ce que ma barbe blanchisse et jaunisse, que les rides creusent des sillons poussiéreux sur mon visage citadin qui apprendra les rigueurs du dehors.

Et je sais bien pourtant que cela n'est rien. Que l'essentiel de ta malédiction n'est pas la marche et son inconfort mais bien ce que veut dire cette marche infinie.

Ainsi soit-il, je serai l'errant et le maudit.

L'errance du cordonnier (1)

Ainsi soit-il : je partirai. J'irai vers l'ouest, car c'est le matin que l'on marche le mieux, car c'est à l'aube que partirai. Avant même qu'elle ne blanchisse la campagne, juste avant quand tout n'est que nuances de gris. Les nuances de gris, voilà qui deviendra ma vie, sombre et pâle mais jamais trop visible, lourde ou éthérée mais jamais trop en vie. Les nuances de gris, comme les cadavres et le bois mort, comme le vieux chaume abandonné.


Ainsi soit-il : je partirai.

Et je serai le mort en marche et je ne m'arrêterai pas.

Le prix est fort pour ne pas t'avoir aidé, sais-tu ? Mais soit, qui s'élèverait contre la malédiction qui le touche ? Je lèverai souvent le poing au ciel, cela est certain. Mais ne sommes nous pas les fidèles qui te suivent toujours ? J'ai simplement refusé d'offrir un peu d'aide à ton fils ; toi qui n'est pas qu'amour tu m'as maudit et j'en prends bonne note -j'aurais fait de même, quoiqu'en sans doute moins efficace, si l'on avait refusé quelque bien à mon enfant.

Ainsi soit-il : je partirai. La main se ferme déjà sur le bâton, les pieds soigneusement chaussés se mettent en marche.

Moi qui ait toujours dormi du sommeil du juste, de l'artisan épuisé qui n'a pas de temps à perdre en simagrées, je me suis réveillé cette nuit au beau milieu de l'obscurité. Je sais cependant qu'il me faut marcher, je sais aussi qu'il me faudra partir avant l'aube, tandis que la maisonnée dort encore. Je partirai et ce n'est pas seulement moi que tu maudis, en laissant ma famille et mon commerce aux mains du premier venu...

Ou peut-être est-ce mieux ainsi. Il est vrai que l'on devient lucide alors que les pieds marchent seuls, dans les ruelles encore connues, alors que l'on n'a pas encore, sans doute, pris toute la mesure des jours à venir. Et dans la lucidité qui vient, alors que je pars poussé par ta malédiction, je sais qu'il est peut-être bien, finalement que je m'en aille. Mon épouse échappera au deuil et même si l'on murmurera sur ce foyer incapable de conserver son père, elle trouvera vite un homme pour me remplacer. Peut-être bien ce jeune apprenti qui lui faisait les yeux doux depuis longtemps.

Qu'importe ! Je marcherai. Il n'est plus rien ici qui doive m'attrister car je sais que je ne vous reverrai jamais. Alors je marche et je marcherai, jusqu'à ce que la semelle de mes sandales s'effrite au vent, jusqu'à ce que la corne pousse sous mes pieds et la barbe sur mon ventre pour cacher ce qui doit l'être une fois que mes vêtements de bonne laine auront filé en poussière.

Cela prendra longtemps. Mais je sais bien aujourd'hui ce qu'il en est.

Ainsi soit-il : je partirai.

Et c'est avant l'aube qu'il me faut partir car je connais la teneur de ta malédiction, je sais bien qu'il me faudra toujours partir. Moins par la force de mes pieds qui m'entraineraient que par la volonté de ceux qui, jamais, ne voudront plus m'accueillir. Je serai l'errant.

Je ne t'en veux pas, sais-tu, pour la malédiction. J'eus fait de même peut-être et qui sait même sans doute pire car je suis lâche et méprisant, indifférent et méprisable. Qui sait ce que j'eus fait de tes pouvoirs ?

Qu'importe ; il ne relève pas de moi d'en user, tout juste de souffrir ceux que tu m'imposes.

Déjà les portes de la ville, qui se dessinent à peine tant l'obscurité reste épaisse à cette heure. Elle est belle ma ville ; je ne l'avais, je crois, jamais arpenté de nuit. Une première et une dernière. La faune qui l'habite en ce moments, chats maigres et femmes fardées, boulangers déjà derrière leur four... Chiens errants dans les déchets. Chiens errant comme je suis maintenant, piétinant les immondices que je ne me donne même pas la peine d'éviter. Quelle importance de tâcher ma robe à présent ? Ce n'est plus elle qui m'ouvrira les portes que tu as condamnées à se claquer toujours devant moi.

Ainsi soit-il : je marcherai. Dans les champs déjà l'on devine un peu mieux l'aube au loin, vers l'est où je n'irai pas. Non, je suis le maudit : je fuirai ta lumière et poursuivrai les ombres, je tourne dos à l'aube que ne méritent que ceux qui sont installés chez eux, pour me jeter dans les routes et l'obscurité.

Oh elle finira bien par me rattraper, cette aube grise et froide. Mais permets-moi d'y voir le rappel qu'un jour peut-être, ton pardon fera de même. Chaque matin le jour me rejoindra, afin qu'un jour peut être la mort fasse de même.

Car je n'espère pas m'arrêter avant cela. Je sais tes malédictions et que le temps n'est rien pour elles ; non il faut juste espérer atteindre un jour une rédemption.

Mais d'ici là je marcherai ; j'ai à peine franchi les portes de la ville et même si déjà le chemin m'est moins familier, il n'est plus que celui des jours de grandes foires deux fois l'an, je sais pourtant n'en être qu'au début du chemin.

Les journées seront découvertes à présent. Il ne sera plus question de travail bien fait, de famille à nourrir et de comptes à la bougie. Il ne sera plus question de rien d'autre que mes pas sur les chemins de poussière, jour après jour et sans cesse. Je sens déjà qu'il n'y sera même plus question de la faim ni peut être même du sommeil.

Les journées seront découvertes à présent ; chaque matin une nouvelle aube sur un nouveau paysage. Chaque jour de nouvelles villes ou de nouveaux pans de campagne.

Et pourtant je sais que les journées se répèteront vite. Chaque jour chassé d'ici pour là bas, chaque jour avancer encore au rythme de mes pas, sans urgence et sans hâte mais sans cesse et sans relâche. Je suis le mort en marche, le condamné à l'errance et pour toujours arpenter la terre où plus un seul être ne voudra de lui.

L'idée me fait horreur quand j'y pense ; il vaut mieux sans doute ne pas trop la peser et continuer de marcher.

Chercher femme au delà des glaces (4/4)

- Mais pas de quoi survivre longtemps. Je garde peu de souvenirs du retour ; quelques images qui laissent à penser qu'il vaut mieux avoir oublié le reste. Les plaies noircies par le froid. Les engelures. La charogne gelée, une fois, qui m'a fait quelques repas.

Je n'aime pas me souvenir.

La mémoire revient sous un tipi sombre. Vision rapidement remplacée par la trogne du guérisseur de la tribu, de ces mêmes Indiens croisés à l'allée.

C'est qu'ils devaient avoir diablement besoin de leur négociant, pour m'avoir retapé ainsi !

Mais je ne restais pas longtemps ; de nouveau sur mes pieds, j'essayais d'oublier les balafres étranges et multiples qui décoraient ma carcasse. Et les rires des jeunes et les regards sombres des vieux ; ils avaient eu raison, difficile de le nier.

Le vieux marque une nouvelle pause, s'engonce un peu plus dans ses fourrures. La voix s'était éteinte.

- Je rentrais ici. Quoi d'autre ? J'avais tout laissé là bas. La perte des peaux de la saison me chagrinait peu ; je pourrais chasser à nouveau, même si je n'ai jamais plus atteint la forme que j'avais en partant. La faute à ces entailles sur l'avant bras et au mollet, qui continuent de lancer parfois, l'hiver. Et c'est un peu tout le temps l'hiver ici vous savez bien.

Mais je me fichais bien des peaux. J'avais laissé là bas les derniers rêves et l'espoir de fonder un foyer, plus ma fierté et mon honneur.

Je n'en dis rien, prétendis avoir été blessé par quelques brigands.

Le froid semble avoir insidieusement gagné la cabane. Chacun se couvre un peu, frissonnant légèrement. Les rêves ici c'est tout ce qu'ils ont, ça et leurs bras, plus toute la volonté d'user des seconds pour réaliser les premiers.

Et aujourd'hui, jeune freluquet, tu prétends vouloir faire de même ? Montre toi plus sage et n'en fais rien, tu n'y trouveras que les déceptions ou la mort. Crois moi ! Bien sur tu me diras que cela fait longtemps, que je n'étais peut être pas aussi fort que toi, aussi brave. Mais crois moi, au mieux tu n'en reviendras pas.

Le vieux s'enfonce un peu plus encore dans ses fourrures et regarde les autres, qui l'écoutent en silence depuis un moment maintenant.

- C'est tout ce que j'avais à dire, là ! Maintenant vous êtes contents vous avez eu votre histoire. Et moi je vais dormir, il reste encore du travail à abattre demain.

''Il se lève et passe au milieu des hommes encore muets, s'arc-boute un peu sur la porte solidement fermée, rapidement ouverte et aussi vite refermée.

Une fois le conteur parti, les hommes s'animent enfin, échangeant des regards, quelques exclamations à mi voix.

Le jeune du début, lui qui a fait parler le vieux finalement, reste un moment muet, renfrogné.''

- Je suis sur qu'il exagère. Moi aussi j'aurais une histoire terrible à raconter si j'avais été chassé par quelques femmes seules ! Et toutes ces années à ruminer ce voyage tout seul, ça n'a pas du l'arranger. Je suis sur qu'il exagère.


Les autres se regardent, dubitatifs. Bien sur qu'il exagère sans doute. Mais à quel point, dans quel mesure ? Certains se souviennent avoir vu en effet sur le vieux corps les cicatrices anciennes de lames ; mais ils ont tous de ces marques, certains simplement plus que d'autres.

Mais tout de même. Il y avait dans la voix quelque chose qui laisse transpirer du vrai. On ne terrorise pas ainsi le Ruisseau, connu ici pour aller encre au devant des ours armés de son couteau à longue lame, même si tout un chacun sait que c'est folie.

On sait bien qu'il est un peu fou et pas mal vieux ; cela ne doit pas arranger ni ses souvenirs ni ses récits.


Pat, un grand brun trapu, finit par hausser les épaules et grogner avec une indifférence feinte.

- En même temps quelle idée. Moi ma femme je vais la trouver dans le sud, quand je reviendrai riche de mes peaux et peut être un peu d'or ; au moins elle connaitra le pays et puis peut-être qu'elle aura des parents de qui hériter une ferme ou quoi que ce soit qui puisse occuper et avoir besoin de mes bras. Pas de rêves idiots, moi je tiens à les réaliser !


Les hommes approuvent à mi voix, hochent la tête en grommelant. Pour beaucoup ils partagent les mêmes rêves, simples et possibles : un peu d'or, le retour en des terres plus hospitalières, une femme un peu jolie avec qui fonder un foyer... Certains ont déjà des vues sur quelque jupon, d'autres iront à l'aventure. Rien de plus.

Ils savent bien qu'il ne faut surtout pas trop rêver, ces lieux sont trop prompts à garder ceux qui s'y aventurent : tous connaissent des compagnons de labeur qui y sont restés, d'engelures gangrenées, d'un arbre ayant mal chuté... Mais tous connaissent aussi un ou deux qui restent : parce qu'il n'y a jamais assez d'or, jamais assez de fourrures amassées, parce que l'on peut bien faire une saison de plus et qui finissent par y passer leur vie, froide et solitaire, à peine moins fous que le Ruisseau.


Finalement c'est l'un des métis qui prend la parole. Ils restent en général silencieux dans ces soirées où l'on évoque des rêves qui ne sont pas tout à fait les leurs. Pour la plupart ils ont grandi dans les tribus voisines, quittées après quelque incident qui les a conduit à l'exil plus ou moins volontaire ; ils en gardent une rancoeur un peu hargneuse contre chacun des mondes qui ne les accueillent jamais tout à fait.

C'est la voix un peu grave, acide, qui s'élève du fond de la cabane, teintée de l'accent indien.

- Moi j'aurais tendance à le croire, le Ruisseau. Le Ruisseau ? Ha ! Tekuigasso oui. Le cadavre ; c'est ainsi qu'on l'appelle et que l'on raconte chez nous l'histoire de ce fou qui a voulu monter au nord où il n'est que danger, chercher une femme qu'il ne pouvait pas trouver. Qui est passé chez nous, troublant les chasses et le retrait saisonnier ; que l'on a nourri et conseillé mais qui ne nous a pas écouté. Homme blanc, homme fou ! Il est réapparu peu avant le moment de lever le campement pour descendre vendre les peaux : blessé, gelé et affamé, mais surtout fou, fou ! Bien plus fou qu'à l'aller...

Chercher femme au delà des glaces (3/4)

J'étais si fier de moi que je n'avais aucun doute sur la réussite prochaine de mes projets. Certainement j'allais trouver ici la femme dont je rêvai : les quelques morceaux que j'avais pu voir avaient déjà de quoi combler un homme exigeant !

Mais ma fierté ne se satisfaisait pas seulement d'une jolie femme ; je la voulais bien placée dans sa société, c'est une princesse que je voulais enlever pour fonder mon foyer. Pour cela il me faudrait attendre le retour des hommes, négocier son prix avec le père et les autorités du clan... Vous connaissez tous ici les coutumes qui régissent les mariages chez les indiens ; je ne doutais pas qu'elles soient semblables chez ces gens d'apparence étrange mais dont ce que j'avais pu voir du mode de vie correspondait à ce que l'on connaissait ici.

Je restais plusieurs jours chez ces gens. Allant de surprises en indignation, d'exclamations en amusement. Ces femmes n'avaient pas froid aux yeux et bon nombre vint me rejoindre ; je passais rarement nuit seul. Etranges coutumes que je ne m'explique pas mais qui ne me déplaisaient pas non plus... Hé, peut-être bien que leurs hommes leurs manquaient !

Ils me manquaient aussi d'ailleurs. Non que je fusse mal installé : non contentes de partager ma couche, quelques femmes partageaient mon feu et mes vivres. Leur cuisine améliorait bien mon ordinaire de trappeur !

Question trappe d'ailleurs, je récoltais quelque peaux et gibier, de belle qualité sans rien non plus d'exceptionnel.

Mais d'hommes toujours point. Je ne comprenais pas. Je refusais de comprendre peut-être, même lorsque je vis quelques femmes s'éloigner du camp, bien armées, pour revenir le lendemain trainant les travois lourdement chargés de viande.

Ni même quand je les vis entrainer les enfants, dont je n'arrivais toujours pas à différencier les sexes, au maniement de la lance et du propulseur, à dépecer les bêtes et à traiter les peaux.

Tu m'étonnes que leurs femmes soient réputées si fortes et farouches ! Elles avaient l'air de tout pouvoir faire au campement et à l'extérieur.

L'homme s'interrompt un moment, les traits figés, le regard loin. Il n'est plus tout à fait avec eux depuis un moment déjà, replongé en souvenirs dans ces moments pourtant lointains, dans l'espace et dans le temps.

Il reprend la voix plus grave, plus posée. Le regard est revenu sur son public, accompagné d'un léger frisson. L'on devine déjà, l'on perçoit la fin de l'histoire, l'explication sans doute affreuse mais qu'on ne sait pourtant pas tout à fait, qu'on ne saurait encore expliquer...

Après quelques jours, peut-être même quelques semaines, je ne sais, tout était si différent, je crois que j'en avais un peu perdu la notion du temps... Je me décidais à aborder le sujet avec l'une de celles qui passait le plus de temps à mes cotés. Leur langue était finalement très proche des langues locales, étrangement mâtinées de certains de nos termes occidentaux et nous nous comprenions presque aisément.

Quand rentreraient les hommes ? Qui était le chef de ce village ? Quel était de prix de l'union et comment se négociait-elle ?

Elles avaient pu constater mes qualités d'homme, tant à la chasse qu'au campement -car comme tous ici qui vivons sans compagnes nous savons nous charger de tous les travaux- pour les tâches du jour comme celles de la nuit... J'avais été mis à contribution plus souvent qu'à mon tour et rempli ma part avec honneur. N'importe quel chef de clan saurait que je pouvais payer un bon prix pour sa fille, assez pour compenser la perte pour sa tribu, conséquente à son départ.

Elle m'a dévisagé un moment. Puis a ri, d'un rire si long, si chargé de mépris... Je n'avais pas encore compris. Alors elle s'est levée, a rejoint le campement, me laissant seul et désemparé, un peu en colère aussi.

Je l'ai suivie, j'ai couru pour la rattraper. Diablesse ! Elle s'est retournée, un couteau à la main.

Je ne comprenais rien, mais j'étais plus fort qu'elle, je pouvais la rattraper, la réduire à rien, la soumettre à ma volonté. La faire parler.

Je l'atteignais presque quand j'ai reçu les couteaux. Lancés par les autres, restées au camps. Combien, je ne sais. Mais j'avais pu constater déjà leurs exploits de chasseresses et je voyais de nombreuses silhouettes approcher. La douleur en tous cas fulgurait de partout : les lames avaient percé mes vêtements en nombre d'endroits, malgré l'épaisseur et la qualité des peaux.

Je crois que j'ai perdu la tête à ce moment là. Quand elles ont accouru vers moi, pour récupérer leurs armes et m'achever, cela au moins ne faisait aucun doute même si je n'y comprenais rien.

Mais j'ai fui. Je me suis carapaté comme jamais. Pire que devant l'ours d'il y a deux printemps, pire que lors de la guerre de frontière. J'ai servi comme soldat il y a longtemps et je bossais ici depuis assez de temps ; je savais me battre et je m'y défendais plutôt bien.

Mais là... C'est la panique qui a tout balayé. La panique et l'incompréhension. J'étais paumé, j'avais des plaies plein le lard qui pissaient le sang, rouge sur la neige blanche... J'ai fui.

J'ai tout laissé là bas. Mon campement, les fourrures amassées depuis si longtemps, les espoirs de mariages... Elles étaient derrière moi ! Je courais comme un dératé : gagner les canots ! Je sentais la mort qui pesait dans mon dos, m'attendant à chaque instant à recevoir une lame létale. J'en reçu certaines mais j'avais été soldat et pas des meilleurs : je savais aussi m'enfuir, courir en crochets pour éviter ce qu'elles me lanceraient.

Elle couraient bien ces diablesses et me rattrapaient presque. J'atteins le rivage, je sautais dans mon embarcation : je savais le manier, je savais aussi ce que j'y avais laissé.

Quelques fourrures de piètre qualité, un peu de nourriture et deux couteaux. De quoi filer en vitesse.

Chercher femme au delà des glaces (2/4)

- Je ramais longtemps, n'économisant pas mes forces mais sachant adroitement diriger mon embarcation, profiter des courants que je connaissais bien. Enfin, après des jours de campement sur la glace, j'observais de loin des fumées qui ne pouvaient être que des feux de camps. Les hommes d'ici ne montent jamais jusque là et vous pouvez imaginer mon excitation à la vue de ces multiples colonnes, trop nombreuses pour n'être celles que d'un seul voyageur comme moi.

Je restais prudent car nul ne pouvait être sur tant de l'identité que des intentions de ces gens que je commençais à apercevoir, silhouettes en mouvements dans le camps. Mais décidais de les aborder tout de même, comme voyageur aventurier venu chasser sur ces terres.

Déception première : à l'oeil je reconnaissais un clan avec qui je traitais régulièrement. Ils sont réputés pour leurs fourrures de phoques et la manière dont ils les traitent, tout aussi bien que pour leurs curieuses temporalités, disparaissant de la circulation durant des mois avant de revenir pour troquer leurs prises magnifiques.

Du moins avais-je l'explication pour ces temps où nul n'entendait plus parler d'eux. Ils parurent assez peu ravis de me voir arriver, presque menaçants pour tout dire. Heureusement mon nom et mon visage étaient connus à nombre d'entre eux et trop précieux pour qu'ils se risquent à me faire du mal. Connaissant leur langue à peu près, ils m'expliquèrent venir en effet passer la saison sur la glace ; méfiants, ils s'interrogeaient sur mes motivations à monter si loin dans les glaces.

Je les leur avouais sans gêne : j'allais chercher femme chez ces peuples contés lors des veillées, ces peuples étranges et farouches.

Ils rirent. Les jeunes rirent beaucoup, largement moqueurs. « Quels peuples ? Il n'y a que nous ici et encore seulement quand la saison le permet. On peut te garantir que plus haut il n'y a rien, on le saurait depuis le temps ! ». Les vieux ne riaient pas, pas si haut. Mais ils ont la même dénégation. « N'y vas pas, tu n'y trouveras que la mort et le froid. Crois nous, tu ne trouveras rien là haut de ce que tu recherches. ».

Mais que m'importaient les peurs et les assurances de ces quelques peureux ? J'étais fier et fort, j'étais aventurier, chasseur et chercheur d'or. J'avais des armes et de la vigueur à revendre, je connaissais la vie dans ces contrées... Et plus que tout j'étais déterminé.

Je les remerciais à peine échangeais quelques fournitures contre de la nourriture et les laissais à leurs travaux. Je repartais vers le nord, plus volontaire que jamais.


A nouveau les jours et les nuits à ramer et grelotter. J'étais bien couvert, bien équipé, bien entrainé. Mais la progression n'était pas facile et certains jours je criais de rage devant des dédales de glace, devant les dangers qui me tombaient dessus sans arrêt. La nuit n'était pas plus confortable et souvent je me pris à regretter n'avoir pas quelques compagnons de voyage. Quelle folie que d'être parti ainsi ?

Mais alors l'image de ces femmes me revenait et déjà je pouvais voir celle qui serait mienne. La plus belle et la meilleure d'entre toutes, pour fonder mon foyer.


Alors je repartais, je continuais à m'aventurer dans ces contrées désolées.

Jusqu'apercevoir de nouvelles fumées. J'étais las, je ne voulais plus me faire d'espoirs à décevoir. Pourtant, si loin au nord après des jours sans croiser ni personne ni même trace d'un passage humain...


J'approchais, scrutant les visages et les traits, les tentes et les vêtements : non, je ne connaissais rien de ceux-ci ! J'étais bien arrivé en terre inconnue.

Je saluais, du geste que les autochtone utilisent pour les saluts de paix. Certains vinrent à moi, les enfants déjà couraient chercher sans doute un chef. Hormis ces derniers et quelques vieillards difficilement identifiables sous les pelisses, je remarquais que les lieux étaient occupés de femmes, se livrant aux activités traditionnelles du travail du cuir et de la tenue du camps. Sans doute les hommes étaient-ils partis chasser, même si leur absence totale avait de quoi étonner.


Je me présentais, avec force gestes et mimiques, aux premières qui m'accueillirent. En fait de chef c'est une femme, sans doute son épouse, qui vint à ma rencontre ; âgée d'une cinquantaine d'années, hautaine et fière mais qui me rendit mon salut de paix, souligné du geste d'accueil. Je ne comprenais pas leur langue, quoique certains mots soient proches des langues indiennes dont je maitrisais quelques bribes bien utiles dans le commerce. Mais les gestes étaient clairs : je montrais mes armes et quelques peaux, mes affaires de couchage. Je demandais à m'installer dans le coin, à l'audace. Un homme seul sans doute ne pouvait pas les effrayer, même si aucun mâle de leur clan ne semblait encore en vue. Quoiqu'un peu distantes, elles acceptèrent sans sembler poser de problème ; nouveauté pour moi qui d'expérience sait que les locaux n'aiment pas trop que nous venions trop près d'eux et que nul n'apprécie partager son terrain de vie.

Je m'installais un peu à l'écart du campement, observant d'un oeil leurs activités tandis que surement elles observaient les miennes. C'est alors que je remarquais ce qui ne m'avait pas frappé sur le coup : leurs traits, fins et marqués étaient ceux d'Européens, plus encore que ceux des métis que l'on peut croiser ici. A peine si quelques gouttes indigènes venaient cuivrer leur peau et assurer à tous ces cheveux d'un noir profond et ces yeux sombres.


A ce constat je sentais mon coeur s'emballer, autant que lors de la découverte des fumées du campement. J'y étais ! Ces journées à ramer dans le froid, à craindre quelque bête féroce, à me reprocher parfois cette folie qui m'avait fait prendre la mer seul... Tout avait porté puisque j'étais bien parvenu à mon but, à cette terre mythique aux tribus sans pareil. J'exultais, tisonnant mon propre feu. J'étais seul, sans moyens, sans même un attelage de chiens ; mais j'étais fort, j'avais surmonté les éléments ligués pour perdre le voyageur, les critiques des uns et les moqueries des autres. J'étais parvenu à ces gens décrits comme légendes.

Chercher femme au delà des glaces (1/4)

- On dit qu'au nord on trouve des îles. Il faut manœuvrer prudemment car les glaces selon le temps soit emprisonnent les flots soient dansent sur l'eau, éventrant les navires trop frêles, égarant les navigateurs dans de longs canaux blancs.

Mais on dit qu'au nord sont des îles. Que les peuples qui y vivent sont durs et fiers, à l'image de leurs territoires de glaces et de vents. Que leurs filles sont belles à tomber, tigresses brunes et sauvages, acharnées au travail et en amour.

J'irai chercher femme au delà des flots glacés, vers le nord et les peuples de ces contrées. Je me battrai pour elle et j'échangerai peaux et denrées. Je la ramènerai chez moi, la plus belle et la plus vaillante pour fonder un foyer, une lignée.

''L'homme qui raconte ses projets dans la lueur vacillante des lampes, dans la buée de cette cabane enneigée fixe la lueur du fourneau, farouche et hirsute. La compagnie est virile, hommes forts partis chercher fortune dans ces territoires glacés où regorgent les bêtes et l'or, peut être. Ils ont de beaux projets, loin de la glace pour la plupart, une fois amassé ce pactole dont ils rêvent.

En attendant ils chassent, accumulent les peaux gelées, cherchent les filons ; certains trouvent et réalisent leurs espoirs les plus fous, d'une pépite un peu grosse ou de patients mois d'accumulation. Ils parlent souvent de ce qu'ils feront de cet or à venir ; les femmes ne sont pas venues dans ces contrées désolées, certaines attendent là bas, au soleil au foyer. D'autres sont encore à trouver ; nul doute que ce seront les meilleures, avec tout ce que l'argent pourra séduire.

Seuls quelques-uns, plus âgés, généralement silencieux dans leur coin semblent avoir abandonné tout projet autre que celui du gagne pain difficile au quotidien. Ridés, secs et taiseux, les hommes n'aiment pas trop les questionner ; il n'est pas normal d'envisager finir ici sa vie, dans ce désert de glace qu'ils savent bien peuplé mais trop peu d'humains. En général les vieux ne disent rien, laissent les jeunes parler et bâtir leurs projets. Nombre d'entre eux n'en verront pas l'achèvement, soit qu'ils n'y arrivent pas soit qu'ils ne meurent trop tôt. La vie n'est pas tendre ici, peut donner beaucoup à certains qui ont fait fortune, mais prend ses gages en échange, en vies humaines.

Et en espoirs. Les vieux se taisent en général, ne brisent pas les élans de la rude jeunesse. Tous sont des hommes faits, endurcis, il faut cela pour survivre ici ; mais la plupart ont encore la vigueur et les idées, n'envisagent l'ici qu'en un provisoire et prolifique gagne pain pour les audacieux.

Les vieux se taisent en général et pour briser l'habitude c'est la voix cassée de l'un d'entre eux qui s'élève. C'est le Ruisseau, surnom depuis qu'il a construit sa cabane auprès d'un méandre gelé plus souvent qu'à son tour... Bien avant qu'aucun d'entre ces jeunes n'arrive sur ces terres. Son nom semble s'être perdu plus longtemps encore auparavant et nul ne le lui demande sérieusement ; boutade parfois d'hommes un peu éméchés, il arrive que le ton monte mais le vieux ne cède jamais. Les autres alors interviennent pour calmer le jeu : il existe un accord tacite ici, où si l'on peut raconter sa vie, faire tourner les photos de famille dans les médaillons et développer ses projets, sa foi ou ses idées, il est possible aussi de tout taire de son passé, de son privé. Seul compte le temps présent, dans ses difficultés, sa rude solidarité ; qu'importe combien il durera pour chacun.

Mais le Ruisseau se redresse dans ses pelisses, l'oeil brillant de fièvre et de cette folie qu'on lui sait. La voix cassée déraille comme la raison mais tous l'écoutent ; chacun a droit à la parole et la sienne est trop rare pour passer à coté...''

- Que crois-tu trouver au delà des glaces, pauvre fou ? Crois-tu réellement pouvoir t'emparer d'une femme qui te suivrait docilement ? Crois-tu qu'on te laissera la prendre, elle la première ?

Tu ignores tout de ces terres, laisse les donc en paix !

Le silence s'épaissit dans la cabane, troublé par les bruits du feu et les mouvements discrets de ceux qui se déplacent un peu pour mieux voir celui qui semble avoir décidé de les gratifier d'une histoire.

- Je te vois venir, jeunot plein d'audace, qui croit tout savoir et tout pouvoir, maitriser les armes et la force de sa race. Mais si tu veux les garder, ne t'aventure donc pas au delà des flots glacés. Je peux te dire, moi, que tu n'y trouverais pas ce que tu cherches !

Ou du moins ne l'en rapporterais-tu pas ; sans doute même que tu n'en reviendrais pas.

Je les connais ces terres, crois moi. J'ai navigué entre les blocs de glace dérivant, portant parfois quelques phoques voire un ours blanc. Ils sont moins cruels que les peuples qui les chassent pour le plaisir.

J'ai parcouru ces terres à ton âge. Comme toi je voulais trouver femme ; j'avais trouvé de l'or, beaucoup même et chassé aussi. J'ai chargé mon canot : peaux de toutes les qualités, couteaux de bon acier, armes de toutes sortes. Je l'ai poussé sur l'eau et suis parti, seul, plein d'expérience et de projets, fort d'une carrure plus belle encore que la tienne et d'années de pratique. Rien ne me faisait peur, rien ne m'aurait arrêté. J'avais de l'argent, je voulais une femme et fonder un foyer, loin dans les terres du sud qui ne connaissent pas la glace comme ici.

Comme toi j'avais entendu parler de ces peuples au delà des flots glacés. On disait qu'existaient sur les terres gelées des tribus d'hommes fins et beaux comme des dieux, solides et vaillants comme nous venus ici. Bien différent des Indiens que j'avais pu croiser, dont les traits saillants ne m'attiraient pas, on leur prêtait le visage des Européens, et des plus beaux encore !

Je voulais pour moi une de ces femmes magnifiques, exemple de beauté et de force, capable d'abattre le travail au foyer et de l'embellir de sa présence. Mieux, j'étais certain de l'obtenir : qui pouvait me résister, s'opposer à mes désirs ?

Le noyé du naufrageur (2/2)

La bouche se durcit en un pli qui se veut volontaire, les maigres épaules se carrent comme elles peuvent. Il ira, c'est décidé. Alors il avance, de plus en plus vite pour quitter la ville ; déjà l'animation des quais n'est plus qu'une rumeur qui s'éloigne au rythme du pas cadencé, qui perd déjà le roulis acquis par les jours sur le navire.

Il passe enfin les murailles qui ceignent la ville, sans pour autant l'y contenir toute entière : les faubourgs s'étalent, les échoppes se sont multipliées et les habitations s'étalent. L'agitation connait un regain de vigueur autour du petit marché, qu'il traverse à grands pas, dédaignant les marchandises étalées, lui qui aime d'ordinaire se rassasier les yeux devant les richesses exposées. Progressivement les habitations disparaissent, quelques taudis encore et les étendues labourées qu'il arpente encore d'un bon pas.

Pourtant, insensiblement le pas a ralenti. Il arrive à présent en terre inconnue car si la ville est toujours en vue, le gamin n'est pas sorti souvent de la ferme familiale, sise à peine au delà du bourg. Il a pris soin, quittant la ville, d'emprunter la voie et la porte opposée au chemin menant aux terres du... du frère sans doute à présent.

Il longe les falaises à présent, se grise des embruns qu'elles lui apportent. Oui, il est fait pour la mer ! Les terres grises à sa gauche n'attirent pas le moindre de ses regards, captivé qu'il est par l'océan, où ses yeux repèrent au loin les silhouettes de navires qui arrivent ou repartent.

Tout en marchant il songe aux récits racontés à bords, où les ragots se mêlaient au vrai. Où diable peut-il trouver les naufrageurs ?

Ici les plages sont encore trop douces ; il lui faut pousser au delà, trouver les creux d'où partent des séries de roches acérées, capables de perdre les navires attirés par les traitres lumières.

Le soir tombe, il est vrai qu'il arrive vite en cette fin d'été. La peur est là, au creux du ventre mais plus que tout c'est l'excitation qui mène le gamin. S'il ne les trouve pas avant la nuit, il dormira ici ou là, il dormira dans un coin et les trouvera demain.

Le pas s'arrête soudain et le gamin tend l'oreille. N'a-t-il pas perçu quelque éclat de voix ? Instinctivement, le regard se tourne sur la côte. Oui, une vague lumière au loin ! Le pas s'accélère à nouveau, le gamin file au petit trot sur la cote.

Mais en s'approchant, il s'aperçoit vite de son erreur : nulle lueur en vue, qu'une tache de blancheur dans les flots. Mais la voix ! Il court à présent, descend les rochers jusqu'à l'eau.

Un homme dans les flots, qui semble s'y noyer. Il appelle, hurle à l'aide, barbote comme il peut, empêtré dans une lourde robe qu'on reconnaît de bure.

Un moine. Le gamin freine des quatre fers et la dureté reprend possession de ses lèvres en un rictus. Qu'il se noie donc ! L'officiant sur le navire ne valait pas mieux que les autres. Et les moines, gras, qui tenaient l'abbaye dans les faubourgs... Plus gras que lui en tous cas, plus que ceux des familles alentours qui crevaient de famine. Qu'il meure donc, ce n'est pas lui qui le pleurera.

Le gamin tourne dos à celui qui se noie et reprend sa marche au long du rivage. Il sera naufrageur et commencera carrière en ne sauvant pas ce moine étrange qui hurle encore -de rage, croirait-on presque.

Le noyé du naufrageur (1/2)

A nouveau ce pays de pluie et les longues plages grises où le ciel se mêle à la mer. Dans les ports les navires font relâches, les voiles disparaissent des matures et les matelots s'égaient sur les quais. Direction la taverne et le bordel, direction les plaisirs des sens qui manquent par trop longtemps sur la mer où le corps est mis à rude épreuve. Ils s'étalent en bandes, rieuses et bruyantes, effrayant les uns, attirant les autres ; combien de jeunes garçons se joindront à eux jusqu'à parfois les suivre sur les navires, combien de jeunes filles auront promptement regagné logis afin de n'en pas croiser la route ?

Seul le mousse s'éloigne seul, trop heureux d'échapper enfin à la surveillance des supérieurs, tout homme ou presque sur le navire. Un ballot sous le bras, il tente de s'éloigner sur le port, mine de rien sans être remarqué ; manquerait plus qu'il ne soit rattrapé.

- Hé mignon, tu voudrais pas dépenser ta soldes en découvertes ? J'te garantis des voyages de plaisirs comme t'en as encore jamais vu....

Une belle plante, un peu grasse mais alerte, au maquillage lourd qui cache à peine les cernes marquées. Et dix autres de ses compagnes, qui savent les besoins des matelots à terre et les poches pleines d'une paye à peine versée.

- Bière fraiche, la meilleure de la ville !

Quelques cris vantent la boisson mais peu en comparaison : les marins savent trouver le chemin des débits sans qu'il ne soit nécessaire de les appeler.

Le mousse avance, rougit aux cris des dames et s'écarte des auberges ; partout où on l'appelle, il est fort probable d'y croiser ceux qu'il connait. Alors il s'écarte et seule une pensée guide ses pas : quitter la ville, gagner les falaises ou les bois.

Bien sur la mer l'appelle toujours ; il se souvient du jour où il a pris les flot, désespoir de sa mère et fierté de l'oncle qui avait fréquenté les pontons jusqu'à ce qu'ils le privent de l'usage de ses jambes. Mais la mer était en lui, il avait passé tant de jours sur les plages et dans l'eau que l'idée d'une vie de labeur au champs ne lui faisait qu'horreur.

Las ! L'horreur était venue plus forte sur le navire, corvéable par tous et maltraité par chacun. La vie était rude à bord mais bien pire encore qu'il ne l'avait imaginée, et bien différente selon le grade reconnu. Le mousse n'avait que celui du dernier maillon de l'échelle, base solide du fonctionnement du navire, sous les ordres de tous et les abus de chacun.

Alors le mousse avance, haletant un peu, d'angoisse plus que du pas rapide qui l'éloigne des quais. Tout en avançant, il remâche ses décisions, ses projets. Retourner à la ferme ? Il n'est pas encore rendu à cette extrémité. Assumer le regard de l'oncle et les larmes de la mère, revenir s'atteler à l'araire... Non. D'autant qu'il sait la ferme trop étroite pour assumer une bouche en plus et sans doute que l'aîné s'est à présent marié.

Alors il avance et fuit, s'éloigne de quais mais non de la mer. Il sait où vont les déserteurs et les fuyards, repris de justices et ceux qui y échappent. Il sait aussi comment se venger d'une marine trop dure et tant pis si des innocents en pâtissent.

Il ira rejoindre les naufrageurs.

Ceux-là même que l'on maudissait sur le navire, que l'on craignait assez pour narrer à leur sujet des dizaines de récits enjolivés.

Il ira rejoindre les naufrageurs.

L'amant de la poissonnière

Il songeait qu'il la trouvait belle et savait qu'il n'était pas le seul. Il la voyait passer, sans trop rien acheter : se contentait de l'aimer, de loin sans s'approcher.

Il observait aussi tous ces hommes qui la trouvaient également belle et le faisait savoir : les poètes lui chantaient des vers, les timides achetaient des livres de poissons en tous genre dont ils ne sauraient que faire, les moins élégants sifflants et bousculant la fille sur son passage.

Il lui souriait parfois, esquissait un salut vague et emprunté : il n'avait ni la monnaie pour acheter son attention par des crustacés, ni la musique à chanter sur son passage. Alors devant la foule il osait peu, laissait passer devant lui les timides et les envieux.

Oh il savait taquiner la musique et chanter des airs entrainants et variés, qui faisaient rire les jeunes à l'université. Mais rien d'assez beau, rien d'assez doux pour offrir à la jeune femme vigoureuse et rieuse qui poussait tout le jour sa charrette aux proies vives.

L'on se moquait souvent de la femme qui trainait sans doute les effluves salines de ses marchandises jusqu'aux draps de son lit. L'on se moquait de ses hanches fortes et sa poitrine généreuse qui, disait-on, n'étaient pas pour rien dans le succès de ses achats. L'on disait que tous les fruits de la poissonnière, s'ils avait goût salin ne venaient pas tous de la mer et qu'elle avait d'autres emplois de nuit, qui ne concernaient plus que les hommes.

- Hey Molly ! Tu lâcherais pas tes coques pour que je m'occupe de la tienne ?

Les dockers étaient les pires, qui déchargeaient les navires alors qu'elle serpentait sur le port pour aller charger sa remorque.

Mais les bigotes étaient presque aussi dérangeantes et bien plus mauvaises, songeait-il en remontant la rue, dans le sillage odorant de la poissonnière.

- Sale petite mijaurée, qui fait sa belle tout le jour et vend ses charmes de nuit... Pas étonnant que son commerce marche aussi bien, elle doit être entretenue par des clients peu recommandables... Enfin on peut au moins espérer qu'elle ne trouve jamais de mari, petite trainée...

Bien sur il en était beaucoup qui l'appréciaient simplement, qui aimaient son sourire et les marchandises qu'elle conseillait toujours justement. Il faisait la queue avec les autres clients et bredouillait devant elle.

- Une poignée de coques s'il te plait...

Elle riait de son embarras, elle si délurée, l'habituée des rues et de leur parler. Il rentrait chez lui, abandonnait à sa logeuse les vivres qu'il ne savait -ni ne voulait- cuisiner, mais qui avançaient son loyer et lui avaient offert quelques minutes d'échanges avec la jeune femme.

De retour chez lui, il lui rédigeait des lettres enflammées, oubliait le droit qu'il venait apprendre en ville et les livres qu'il lui fallait lire. Lové dans un fauteuil fatigué, il écrivait en pensées à la femme, couchait sur le papier des morceaux de prose passionnée. Fidèle à ses habitudes qui lui faisaient rédiger de ces chansons à danser, il avait souvent brocardé sur la ville et la jeune femme, créé d'entrainantes rondes où le chant célébrait la vendeuse ambulante. Aucun de ses textes bien évidemment n'aurait d'autre lecteur que lui même et le feu auquel ils finissaient souvent.

Un jour, après un cours particulièrement pénible et rendu plus pénible encore par les racontards de deux étudiants vantards à coté, qui comparaient les défauts et qualités de leurs conquêtes respectives, planifiant de les échanger dès lors qu'une plaisait à l'autre ; après cet après-midi qui s'était étiré d'ennui et d'agacement, il sortit presque en courant de l'université, esquiva le Parlement qui veillait juste devant et respira à plein poumons l'air de la ville qui semblait grisant de liberté après les amphithéâtres fermés.

En remontant la rue, il ralentit le pas, ayant entendu le cri familier de la vendeuse. Radieux, grisé par le soleil de printemps, il lui sourit joyeusement en passant à son niveau et la jeune femme aimable lui rendit un sourire qui le fit chavirer. Et s'il osait ? Non, non tout de même pas.

Mais son sourire l'accompagna toute la soirée, et il l'avait encore plaqué aux lèvres en se couchant, jurant -comme chaque soir- d'être plus entreprenant le lendemain.

Le lendemain fut plus éprouvant pour lui qu'il l'eut préféré, et ce n'est qu'au soir, harassé et vidé, qu'il put enfin quitter l'université. Errant paisiblement dans les rues, il eut la surprise de n'y pas croiser la marchande ; mine de rien, il poussa jusqu'aux docks, serrant d'avance les dents à l'idée des rustres qui y passaient leur temps... Mais pas plus de poissonnière sur les quais.

Peut-être cheminait-elle ailleurs, peut-être qu'elle avait plus tôt vidé sa voiture et qu'elle prenait du repos. Et après tout il n'allait pas la guetter tous les jours... Et cependant ce fut plus tristement qu'il s'en revint à son appartement.

Le lendemain était libre de cours et il ne put s'empêcher de parcourir les rues ; en vain cependant. Prenant son courage à deux mains, il osa même poser la question à quelques uns, qui auraient pu la croiser. Ignorant les rires dans son dos lorsqu'il s'en repartait, sans réponse ni la moindre piste.

Ce ne fut qu'après quelques jours, passés dans une humeur de plus en plus sombre, qu'il croisa en dirigeant mécaniquement ses pas vers l'Université, un cortège funèbre un peu débraillé. Rien de luxueux, rien de merveilleux. Mais la ressemblance était trop forte avec la femme qui accompagnait le tombereau, pour qu'elle ne soit pas la mère de la poissonnière -d'ailleurs l'odeur vaguement tenace se chargeait d'éliminer le moindre doute.

Quelques jours durant, il ne quitta plus la chambre où il était revenu s'effondrer. Peu après qu'il eut recommencé à arpenter les rues, on entendit courir en ville un air entrainant, qui ne débordait pas de joie mais dont le rythme clair était repris de bouche en bouche. Celle qui avait si bien marqué les rues de Dublin, continuerait à marquer les esprits même au fond de la tombe et c'est peut-être bien le dernier hommage que pouvait lui rendre la ville.

Sorcière à la guerre (2/2)

Je ne vous cache pas que les journées pouvaient être longues et les nuits agitées. Ce n'est pas sans y laisser de plumes et de peau qu'on soigne les corps et soude les os. Mais j'étais la sorcière et faisait mon boulot. Qu'importe s'il consistait à tuer des hommes à petit feu ! Car nous ne nous faisions pas d'illusions sur la destinée de ceux que nous remettions sur pieds. Et de fait il est souvent arrivé de les voir nous être retournés sur leurs boucliers. Cette expression d'ailleurs est une belle idiotie ; dans l'état où étaient arrivés les nôtres, toute arme au porteur évacué était d'office attribuée au premier qui se présentait. Le fer manquait plus que la viande.

Avec le temps la guerre s'allongeait, escarmouches se multipliaient et les troupes s'enlisaient. L'ardeur du départ avait fait place à cette résignation qui tâchait de ne pas voir au delà du prochain repas. Mais les scènes croisaient empêchaient beaucoup de trouver le repos et j'ai vite appris à multiplier les boissons. Du rêve pour les jours de ceux qu'on opérait, du néant silencieux pour les nuits de ceux qui repartaient.

J'étais la sorcière et s'ils me craignaient à mots couverts, il m'adoraient pour ces remèdes. Avec moi l'armée allait mieux, quitte à ce que les individus qui la composent ne vivent pas plus vieux.

Avec le temps ma réputation s'établit et nombreux me demandèrent infinie variété de services. Aux femmes qui n'avaient pas bien compté, je fournissais des potions dangereuses qui évitaient l'accoucheuse. Aux multiples tracas de la vie je répondais à l'envie, soignant des terreurs aux rages de dents.

Avec le temps bien entendu, de tels talents furent bien reçus et se firent connaître en haut lieux. Un soir à la nuit tombée c'est un homme qui gratta le pan de ma tente partagée. Quelques unes se réveillèrent, mais il demandait déjà la sorcière. C'est à l'air libre et sous les étoiles qu'il me fit par de la mission, n'osant peut-être pénétrer dans l'antre aux potions ; je ne pouvais l'en blâmer, ayant déjà eu du mal à trouver une place, acceptée parmi des collègues qu'effrayaient les hommes salaces. Devant la tente de campagne, il me fit part de ses plans. Tandis que dormaient mes compagnes, j'acquiesçais doucement.

Il est vrai que la guerre s'enlisait, que des semaines étaient passées sans qu'une action ne puisse renverser l'état de fait. Il lui revenait d'agir et -car il était officier- de mobiliser pour cela les meilleurs éléments.

Quelques hommes triés aux talents éprouvés. Quelque chose de discret qui n'alerterait l'autre camps qu'alors qu'il ne serait plus temps. En coupant quelques têtes et fauchant quelques documents, on pouvait semer en face une pagaille de tous les diables.

Mais telle mission était osée. Il se pouvait même qu'elle soit hors de portée d'un groupe qui se devait d'être à la fois efficace et discret. Il les fallait plus fort, il les fallait plus vifs, il les fallait capable de tout accomplir sans perdre ni vigueur ni sang froid.

L'entreprise était difficile, il était rare de devoir autant cumuler. Calme et vitalité, endurance et puissance... Seule marge de manoeuvre, il n'était pas obligatoire que les hommes en reviennent indemnes ou tout court, tant qu'ils accomplissaient ce qu'il fallait.

J'acceptais de concocter de quoi pousser à bout une poignée de mes frères, de les droguer pour une nuit quitte à les faire aller trop loin. Ne pouvant plus trouver sommeil, je relançais le feu et réfléchissais mélanges et dosages, tachant de ne pas penser humains et visages.

Il avait raison ce capitaine, la guerre n'avait que trop duré et puis qu'était-ce que la mort de quelques uns pour éviter toutes celles d'après demain ? Refoulant mes larmes je fourbissais mes armes ; fioles et cuillères, herbes et panières. Enfin je pu remettre au matin une bouteille au capitaine, en échange des noms de ceux qui partaient. Il s'agissait pour la sorcière employée de garder à l'oeil ceux qui peut être en reviendraient. Il s'agissait pour la femme effondrée de trouver à compenser la mort qu'elle offrait.

Sur une dizaine partis au soir, trois revinrent au matin. Hagards, fourbus et terrassés, incapables de trouver le moindre repos au matin. Je les installais à l'écart sous la tente de soins ; deux seuls trouvèrent un sommeil qui ne fut pas le dernier. Je les berçais en pleurant la folie des hommes et leur amour des charniers. Ils eurent beau me dire avoir choisi, je n'étais pas certaine que la récompense en vaille le prix ; à leurs familles on envoya médaille et solde, petite prime qui ne ruinerait pas l'état major qui chaque jour passant s'assurait mieux la victoire.

On remit à la sorcière une bourse identique avec un regard qui en disait long sur le silence à maintenir. On s'écartait un peu plus de moi dans le campement, tout en se félicitant du tournant pris par la guerre.

Un capitaine rationnel, dix hommes de talent et une sorcière habile aux mélanges avaient permis la victoire après de trop longs mois.

Bien sur il restait des blessés et certains gradés auraient apprécié m'avoir à demeure, envisageant déjà quelques idées d'applications au quotidien. Mais pour moi la guerre était finie sur ce terrain, finie par la victoire d'un camps qui n'était pas particulièrement le mien. Me restaient des combats personnels en une acceptation qui promettait d'être longue à venir.

Au commencement de la repentance seraient les routes, qui m'avaient jetée là et m'en chassaient. Au commencement seraient les routes et pour étapes ces dix adresses à visiter.

Sorcière à la guerre (1/2)

On s'éloigne un peu des héros de légendes, quoique ces femmes à potions en soient de grandes. Heureusement, il est toujours question de vagants... Qui de temps à autre se fixent pour un temps.

Ce que je peux faire ? Bien des choses mon beau, n'avez-vous donc point de la viande à recoudre ? Non par contre je laisse les soins de l'âme aux autres, qu'ils soient prêtres des dieux ou de la chair. De mes mains je répare, je rapetasse vos soldats, les remet sur pieds pour un nouveau combat.

Patriote ? Je me fous bien de vos coups d'éclat, j'en connais par trop bien les dégats. Hé, beau prince, as-tu déjà parcouru les campagne vidées, quand les paysans se terrent et les soldats s'égarent ? Non, j'en suis certaine, tu ne connais que les salons et les mondaines sur qui l'uniforme fait toujours son effet.

Pardonne mon peu d'entrain ; la loyauté des vagants à la politique est au moins fluctuante et ne mérite certes pas d’y laisser sa peau. Sur pourtant que tu trouveras beaucoup des miens sous la bannière, qui promet au moins solde et cantinière.

Et comme eux en ce moment j'ai faim, tu ne sais peut-être pas mais les récoltes sont mauvaises -il faut dire qu'avoir brûlé convient assez peu au blé, parles en à tes soldats ils sauront te dire qui a fait ça.

J'ai faim et puis je compte sur vos rangs pour m'aider à oublier d'autres tourments. Car je sais comment s'organisent les lignes à l'arrière, entre civils et vivandières. Seul compte pour ceux qui ne combattent pas l’organisation quotidienne de ce microcosme. Les soldats sont nos clients et nos patients, autour de qui s'organisent un quotidien mouvant, éphémère. Bien sur on y voit des horreurs, mais le sang qu’on a sur les mains en y entrant est vite couvert par celui des autres. Et les journées sont assez chargées, les veillées assez agitées pour éloigner des nuits vos propres cauchemars, quitte à ce qu'ils soient remplacés plus tard. En attendant seul compte le présent.

Alors non je n'irai pas au combat. Mais tu sais tout de même en quel état reviennent ceux que tu y envoies. Il y a dans une armée nombre de postes pour les civils de tous poils ; les vivandiers manquent souvent de bras, et des femmes il y en a.

Oui je suis sorcière si c'est ainsi que tu appelles les femmes qui soignent et calment, sans évoquer les dieux et sans ouvrir les jambes. Donne moi un chaudron et de l'eau, tu verras tout ce que je peux faire des soldats.

Je connais tes infirmiers : une clique de prêtres pour moitié, qui savent confesser et se lamenter, une bande de manieurs d'aiguilles de l'autre qui charcutent à vif et font hurler. Crois-moi, je peux aider.

Ainsi fut fait. J’ai préparé du pavot, des opiacés, des barbituriques par chaudrons, administrés en louches aux blessés qui perdaient un peu conscience le temps que se penchent sur eux des rabibocheurs lucides sur leur utilité. Bons dieux certains de ces gars n’avaient plus vraiment forme humaine. Ce que j’ai pu dégobiller certains jours.

Mes herbes étaient bien maniées et pour anesthésier c'était ça ou les alcools ; question d’habitude je suppose, il apparaissait que les soldats coûtent plus cher à soûler qu’à droguer.

J’ai allongé en souriant doucement des gamins qui pleuraient. Assis des vétérans qui avaient vu assez de morts pour sentir venir la leur, même -surtout- à travers les discours lénifiants des infirmiers. Accueillie en prières hurlantes ou silencieuses à des divinités ou des proches. Certains ont visiblement de quoi craindre ou en découdre dans un au delà qui promet d'être chahuté.

Les hommes déliraient, voyant à travers ceux qui les soignaient toute une clique d'êtres aimés et d'ennemis acharnés. Nous recueillions des murmures, confidences de chevets et d’oreillers non partagés, des serments, des testaments à transmettre ; soyons francs tous ne le furent pas et je sais quelques pactoles enterrés qui furent soigneusement notés par quelques uns de mes collègues.

Il est optimiste d'évoquer des collègues. Les hommes jouaient de la scie et du gros fil, les femmes des pansages et des sourires. Au premier à qui je refusais plus d'attouchements que mes mains à ses soins, il en jura se venger. Mais j'étais la sorcière et lorsqu'il voulu au soir me chahuter, il ne pouvait plus prétendre à nulle chevauchée. Dès lors ma réputation s'établit et l'on cessa à ce sujet de m'importuner.

Car j'étais la sorcière, plus habile que beaucoup en travaux de reprise et potions, condamnée en échange à solitaire position. Même les infirmiers n'osaient trop me parler et quand à partager pitance je vous laisse imaginer. J'ai vécu plus chastement parmi ces hommes violents que toute une jeunesse en errant.

Charretée grinçante et pèlerin (2/2)

Tous des demeurés. Vous auriez vu le regard qu'il m'a lancé ! Vas donc, crétin ! File droit, rentre chez toi... Non tout de même, il serait malvenu de vouloir à qui que ce soir un âtre froid. J'en fais assez les frais pour ne le souhaiter à personne et puis il paraît qu'un pèlerin se doit d'être bon et charitable. Enfin, il paraît tout autant que vous êtes sensés l'être avec nous autres cheminants du Dieu. Hé toi là haut, tu voudrais pas y mettre ton grain de sel ? Entre libre arbitre et commandements, j'imagine qu'il n'est pas toujours facile d'intervenir. Même pour le très célèbre omnipotent qui sait toujours s'il faut ou non agir.

Ah ? Non, autant laisser tomber. Aux bruits et sans s'être retourné, on devine la voiture du rupin calfeutré. J'aurai juste de la chance si j'arrive à...

Salaud. Une belle éclaboussure, voilà tout ce qu'ils m'auront laissé en souvenir. C'est vrai qu'au point où j'en suis, ça ne change finalement pas grand chose, mais enfin... Hé, toi là haut, contemple un peu la charité qu'entre elles tes créatures se portent.

Même un coin de place au coté du cocher m'aurait contenté.

A tout prendre rien n'est pire qu'hier ou l'heure précédente. Mais l'envie, si grand péché soit-elle, brûle et empire assurément les conditions de marche : la vue de ces deux équipages va m'accompagner longtemps dans la solitude de ma piste boueuse. Fort à parier que même les bêtes auront plus tôt que moi le bonheur d'un toit.

Une journée de plus à marcher et sans doute encore un moment à patauger avant que de trouver où m'abriter. Si seulement la pluie pouvait cesser. A se demander pourquoi c'est dans une source qu'ici l'on te vénère, hein là haut ? Si vraiment ton sacré est dans l'eau, je t'assure que je suis saint jusqu'aux os. Il paraît que la flamme des martyrs les baignait de douceur même au coeur des malheurs -et tu sais qu'ils en ont connus pour ta gloire. Sans doute ne suis-je pas assez saint et beaucoup trop loque humide.

Serait-ce encore un passant ? Au bruit qu'elle fait, la carriole n'est plus toute jeune et le bois exprime assez bien des années d'usage. A l'allure où elle se traine, la carne entre les brancards est elle aussi en bout de course. Entre compagnons d'infortune, peut-être aurais-je une place sur le siège ?

Pas bavard le vieux. Grand échalas tout maigre, planqué sous son feutre -mais comment ne pas lui donner raison-, il ralentit à peine le pas pour me permettre de grimper. Son équipage fait un bruit de tous les diables, grincements répétitifs qui ont un je ne sais quoi d'angoissant. Mais au moins il m'a fait une place au banc de cocher.

Il conduit étrangement, restant debout comme si ça n'était pas déjà assez inconfortable ainsi. Réfugié à l'extrémité du banc quand je suis monté, comme s'il craignait d'être frôlé. Vrai qu'avec sa gueule, j'aurais sans doute pas grand mal à le mettre à bas et me tirer tout seul. Enfin, m'enfuir au pas, seule allure qui semble convenir au canasson las. Pauvre bête. Mais bien content tout de même d'échapper à la boue, même si c'est en compagnie d'un vieillard qui ne parle beaucoup. A peine un geste esquissé pour évoquer la direction -il suit la route et m'en voit fort aise.

Pour le reste... Revient-il d'un marché, est-ce la ville qu'il veut gagner ? Autant causer à un sourd. Mais le plus sympa, toujours, que j'ai rencontré jusque là. Tiens d'ailleurs, merci là haut, si c'est pas le compagnon le plus bavard, c'est tout de même un bel égard.

Tiens, marrant ça. Ce que j'ai pris de loin pour une chambrière, qu'il a en approchant rangée derrière, c'est en fait une faux. Quelque chose de bizarre avec l'outil d'ailleurs, l'a l'air monté à l'envers. Sans doute pour faucher quelques espèce du coin... J'avoue qu'il y a pour moi un monde entre les sillons dans les champs et le gruau revigorant. Qu'est ce que je ne donnerais pas pour un vrai repas. Allez tiens, si on croise une auberge tantôt, je paye au vieux un diner chaud. Et même une musette au canasson, qui n'a pas dû voir de grain depuis quelques éons.

Même toi la haut tu n'y trouveras rien à redire, non ? J'esquive un peu la boue pour mieux nourrir ces deux vieux clous.

Ah justement, un village. Marrant, la carne ne presse pas le pas alors que toutes les bêtes que j'ai pu connaître accéléraient en sentant l'écurie. Peut être trop fatiguée pour ça... J'en ai presque des remords d'être monté avec celui-là. Mais c'est qu'il m'a l'air un peu important en plus ce hameau, l'occasion de tenir ma promesse et réchauffer nos vieux os.

Mais ? A l'entrée du village, aux premières maisons le voilà qui s'arrête. Peut être une vieille connaissance à saluer, mais compte-t-il y rester ? Doit pas avoir l'habitude de la compagnie, vous auriez vu le regard qu'il m'a lancé quand j'ai évoqué l'inviter... L'en revenait pas, mais a tout de même fini par acquiescer et m'a fait signe de rester tout en descendant du siège. Qu'il fasse vite, la carne et moi on est encore trempés et il fait froid.

Il prend le temps d'aller chercher la faux ; sans doute histoire d'en montrer l'emploi pour moissonner je ne sais quoi.

Les gens d'ici, quand même de sacrés ahuris. Faut voir les regards qu'ils lancent à l'équipage resté dehors, à croire qu'ils n'ont encore jamais vu un passager trempé. Avec l'allure que je dois tirer, je veux bien un peu effrayer mais quand même de là à sembler traumatisés... Notez, de ce que j'en ai vu c'est peut être inhabituel qu'un cocher prenne passager. Allez quoi, je ne lui ferai pas de mal à votre ami, j'ai même prévu de lui payer un bon frichti. Rien de mieux pour délier la parole qu'un repas chaud, un peu de gnôle.

Justement, le voilà qui revient en trainant le pas. Pas l'air franchement jouasse, allez mon gars ! On va se réchauffer et oublier ces crétins qui n'ont pas l'air de t'avoir accueilli à bras ouverts.

Allez, assied-toi va c'est bien assez inconfortable comme ça.

Charretée grinçante et pèlerin (1/2)

Foutu temps. Foutu temps et foutu pays. On n'a pas idée d'habiter ainsi sous la pluie. Fait chier. Je veux dire, à ce niveau ce n'est plus de la pluie, juste une information qui vous dit de vous faire poisson. De l'air en eau.

Si encore ça s'arrêtait ; mais non, les poissons aiment-ils à vivre à sec ? Un petit bond de temps à autre, juste de quoi vous rappeler l'environnement familier où vous retournez. Un petit moment sans crachin, histoire de se souvenir comme c'est bien. Et ça retombe. A ce rythme on comprend qu'il puisse exister des déserts, à nous l'eau à eux la lumière.

Lumière. On fait donc des hommes par ici et même des bougies. Trois masures, autant rêver pour y trouver de quoi loger. Dieux savent pourtant qu'une grange me suffirait, même un sol à nu pour peu qu'on y soit au sec : ce pays vous rend moins regardant du moment que vous échappez au pire.

Une porte branlante, ça ne respire pas le luxe ici mais l'on s'en contentera. Pas fâché d'avoir un meilleur toit que ce vieux galurin de feutre, plus qu'à espérer qu'on ne vienne pas m'en déloger. Doucement les bêtes, continuez à pioncer je ne veux qu'en faire autant.

Viser l'échelle qui tient bien, grimper là haut trouver le foin. Non, c'est pas une vie de cheminer par ici, entre la flotte et les gens aussi avares que leur ciel, qui de sourires qui de soleil.

S'enfuir à l'aube de crainte qu'en plus d'être grincheux, les locaux n'aient que peu d'affection pour les miséreux. Enfin, au moins leur foin est bon et je ne manque pas de matelas lorsque j'entre en silence dans les étables. Pays pourri qu'il me faut traverser, rappelez moi de plus jamais ne m'y fourvoyer. La prochaine fois je partirai plus loin peut être mais vers le soleil, mieux vaut cuire encore que moisir.

Et merde, étonnament il pleut encore aujourd'hui. Foutu pays. Heureusement qu'il paraît qu'une grande bourgade n'est pas loin, peut être l'occasion d'y faire ressemeler mes brodequins. Marre d'avancer les pieds mouillés.

Et tout ça pour une foutue promesse. Tu m'as à la bonne, hein toi là haut ? Remarque, tu dois pas y voir grand chose vu la couche nuageuse qui te fait une sacrée litière.

Je sais que ce n'est pas bien. Mais je crois que ceux qui doivent avancer mouillés et transis peuvent bien blasphémer à l'envie. Bien sur que j'y tiens à tes faveurs, mais si le martyr était nécessaire fallait prévenir, j'aimais presque mieux monter sur le bûcher que crever d'humidité.

Si froid. Des jours que je marche et le sanctuaire est encore loin. Les crétins d'ici en remarquent à peine les signes et se foutent bien du pèlerin. Trop de mythes ici ont la vie dure pour laisser vraiment place à d'autres croyances. On dit cependant qu'ils vénèrent également la grotte sacrée quoique je ne tienne pas à savoir ce qu'ils vont y saluer.

Toi là haut si tu m'entends, tu pourrais pas arrêter un peu de pleurer ou pisser ? Avec tout ce qui tombe, j'espère au moins qu'on boit bien chez les tiens.

Tellement fatigué. Je sais j'ai promis d'y aller à pieds et par mes propres moyens. Mais c'était sans compter ce pays si terrible sur la fin. Des jours et des semaines que je marche, il me semble. On perd un peu le compte quand tout ce qui importe se résume aux prochains pas, à la prochaine étape et aux craintes liées au repas. Et au but qui approche si lentement, au rythme d'un marcheur toujours plus las.

Dis, tu m'en voudras si je fais un écart ? Après tout ça reste mes propres moyens, ceux que tu daignes mettre sur mon chemin. Juste pour un jour ou deux, selon sa destination, grimper dans la charrette de qui voudra bien me transporter. Marchand de vin ou paysan du coin, qu'il vise une odyssée ou le premier marché... Quitte à avancer sous la pluie, autant quand même s'arroger quelque facilité.

Bien sur c'était en comptant sur le passage. Soit les lieux sont assez déserts pour que rien n'y chemine, soit qu'ils passent très vite les jours où il pleut moins... Suis sûr que la boue n'a jamais temps de sécher, qu'à chaque voyage on prie pour ne pas s'embourber.

Ce qui nous pousse à prendre la route, quand même. Mesure, toi là haut, les efforts qu'on fait pour te plaire. Sans doute que ça te fait marrer, de nous voir à ce point patauger. On est con, parfois, de t'adorer comme on fait mais que veux-tu, c'est pas le soleil que tu nous envoies qui nous réchaufferas le coeur et l'espoir ! Alors on marche jusqu'à toi, vu que tu galères à venir ici bas.

Ah, quand même, un peu de passage dans mon sens, on entend d'ici s'enfoncer les sabots dans le sol détrempé. Bon d'là, un péquenot local et sans doute un de ces coqs de village encore, deux boeufs gras sous le joug et bon nombre de ballots derrière l'homme emmitouflé. Allez, camarade, un geste pour un frère de route qui patauge ?

Le Meneur de Loups 3/3

L'homme hoche la tête ; il a dédaigné le feu pour poser son regard sur l'ancêtre. Trop choqué encore pour le narrer lui même, un signe de main intime au vieillard qui n'attend que ça de reprendre son récit. Envie, peut être aussi, de s'assurer qu'il n'a pas rêvé, que leur récits, cauchemardesques à son avis, concorderont ?

- S'il est décidé à vous sauver, c'est une paire de bêtes qui vous tiendra lieu de guide. Imaginez, hardis vagants, un fauve à chacun de vos cotés, ouvrant la voie dans la forêt. La pale clarté nocturne pour ombrager les broussailles et les traîtres racines, promptes à renverser qui n'y prend pas garde...

Il les prévient toujours, ceux à qui il donne une chance. Ses bêtes vous guideront jusqu'à l'orée du bois, dans la direction qu'il vous plaira d'avoir demandé ; à la simple condition de ne jamais trébucher. Ce faux-pas là serait votre dernier et les bêtes repues s'en retourneraient à l'alpha. A l'orée de forêt enfin, gardez-vous de filer, vauriens ; mais offrez quelque nourriture aux bêtes ou devenez pature.

En échange de quoi, vous gagnez le périple sans doute le plus mémorable de votre existence, même pour vous voyageurs qui venez de loin et suintez toujours d'un peu de mépris pour les gens du coin...

La voix enfle à nouveau, s'élève dans la salle attentive -et non silencieuse ! La narration est ponctuée de ces clameurs étouffées, exclamations diverses du public assidu, dont les silences mêmes contribuent au récit.

- Imaginez, voyageurs ! La lune pâle, qui peine à traverser les bois obscurs ; silhouettes sombres et tortueuses des arbres entre lesquels serpente une piste, pas même un chemin non mais une de ses sentes utilisés plus souvent pas les bêtes que les hommes. Et dans ce décor fantastique, vous marchez. Marchez à votre rythme sans doute, mais encadré par les gardes les plus féroces que vous puissiez trouver. Gardent-ils le vagant égaré, ou les bois qu'il n'est pas sensé profaner ?

Vous avancez en silence, ce silence troublé par votre pas et les mille bruits des bois. Et deux respirations douces à vos coté, les frôlements discrets de fourrure quand la piste se resserre.

On dit qu'ils marchent à votre pas. Mais trébuchez, touchez des mains le sol et vous ne vous lèverez jamais : le Meneur ne sauve que les égarés au pied sur.

Bien sur, voyageurs, votre pas est assuré, vous qui êtes familiers des marches en tous lieux et temps. Jamais ne trébuchez ? Mais jamais non plus n'êtes vous si bien accompagné. On dit que certains ne supportent pas ce périple au silence effrayant ; qu'ils s'élancent à coeur perdu dans les bois, fuyant ces fauves trop courtois. Mais qui coure éperdument dans le noir, toujours une racine fait choir. Et c'est alors la curée ; le Meneur ne sauve que les égarés pondérés.

Cheminez lentement et prenez sur vous la présence des bêtes, le regard jaune qui brillera régulièrement des coups d'oeil lancés par eux à cette proie protégée. On dit que certains ont même apprécié l'aventure, avançant paisiblement dans un univers qui devenait leur. On dit même que certains auraient fait demi-tour et rejoint le maitre en son séjour.

D'autres enfin, comme toi l'étranger, prennent sur eux et prient en surveillant leurs pas, jusqu'aux lueurs lointaines révélant la fin des bois.

Alors il faut payer et partir, remercier les dieux ou son adresse mais avant tout les deux créatures. Il arrive parfois que les fiers voyageurs, retrouvant le chemin, les feux d'une ville non loin, en oublient les bêtes qui l'ont aidé pour accélérer le pas loin d'elles. Il ne courent pas longtemps. Il arrive parfois que l'égaré, ayant retrouvé son village, vexé de s'être perdu, d'avoir été ainsi secouru, ne s'en décide pour une battue organisée. Il peut en effet retomber sur la meute... mais mieux vaut pour lui que le Meneur soit d'humeur à rester, invisible, à les observer.

Le vieillard se tait à nouveau, s'engonçant dans son siège.

- Il est le Meneur. Il sauve les uns et prend les autres, entre ses bras, entre ses crocs, qui peut dire du destin des disparus ? Ils sont peut-être des apprentis Meneurs qui succèdent au Maitre de chasse. Qui sait ce qu'abritent les bois obscurs quand la nuit en tient les hommes au loin ?

A vous de transmettre le conte, voyageurs, de l'oublier, d'en rire... ou de vous aventurer à en faire partie. Certains y croient et d'autre pas, le narrent ou l'omettent ; mais il se transmet et comme l'histoire toujours court le Meneur, du moins s'il faut en croire d'effrayés voyageurs.

Il est le Meneur, dont les femmes et les vieux promettent les crocs aux garnements dissipés ; mais dont les conditions sont répétées à ces mêmes enfants, au cas où ils s'égareraient un peu tard. On dit ici qu'il n'est pas question d'y croire mais seulement de savoir.

''Enfin l'homme se tait. Bruissements discrets tandis qu'on bouge un peu, libérant un mollet engourdi ou ramenant sur soi quelque pan de vêtement. L'âtre tire encore aussi bien mais l'air semble un rien refroidi et certains frissonnent.

Lentement, l'aubergiste traverse la salle en direction du conteur. Murmures échangés, tandis qu'il passe un bras autour du torse maigre, l'aidant à se lever doucement, et lui fait traverser la salle à pas mesurés vers l'escalier qui mène aux mansardes, sous les regards pensifs, amusés ou indifférents des convives.

Sous le bras musculeux du tenancier, une cape épaisse enveloppe la carcasse osseuse pliée en deux ; l'obscurité permet tout juste de deviner une fourrure. L'odeur fauve en revanche ne laisse aucun doute.''

Le Meneur de Loups 2/3

Les regards retombent, plus curieux tout autant que méfiants, sur l'homme prostré devant la cheminée. Insensiblement l'espace s'est creusé entre lui et ses plus proches voisins. Il ne relève pas la tête, fixant toujours le feu comme s'il s'y rejouait le spectacle contemplé peu avant. Les mots butent et trébuchent, les yeux s'écarquillent et la peur transparait à nouveau dans la voix de l'interpelé.

-... Il est grand... Sombre... Couvert de peaux... Odeur de loup, et les bêtes qui tournent autour, qu'il flatte de la main... Leurs yeux brillent terriblement, et ses yeux...

-Ses yeux brillent comme ceux des bêtes, mais semblent porter de terribles promesses n'est ce pas ? Oui, il est le Meneur. Le croisent ceux qui s'égarent en forêt.

La voix se fait légèrement gouailleuse.

-T'étais-tu égaré, l'aventurier ?

Et reprend, puissante et grave, voix qui monte dans la salle, qui va chercher toutes les oreilles présentes, sans hargne mais brûlante de passion, voix de conteur habitué ; le vieillard minuscule sous les fourrures semble tout entier concentré dans sa voix, dernier témoin, peut-être, de l'homme qu'il fut autrefois.

- Les seuls qu'il aime à voir errer en ses bois la nuit ce sont ses bêtes... En chasse le plus souvent.

Hé voyageurs ! On le dit maudit des dieux, forcé de s'exiler loin des hommes et de leurs foyers. On dit qu'il fraie avec les esprits des lieux, gardien des bois initié à leurs jeux. Tant ont fini sous ses crocs qu'on le dit servant du Faucheur et porteur de mort. Mais il en sauve autant d'une fin certaine, qui remercient l'aubaine, guide inespéré de ces égarées.

Qu'en sait-on ? Il est le Meneur. Il est celui qui court avec les loups à leur tête, il est l'homme parmi les bêtes. On parle de lui depuis longtemps déjà : vit-il à jamais, transmet-il comme un père la charge à d'autres enfants des bois ?

Il est certain qu'il est seul : il est le Meneur et les forêts d'ici sont siennes. Et des générations d'égarés ont croisé son regard terrible et sont venus rapporter ici leurs promesses de nuits blanches.

Ah ! Crois-moi étranger tu n'es pas prêt d'effacer la souvenance des yeux brillants, jaunes luisants qui t'observent en silence !

Car le voyageur arpentant de nuit ses bois tombera sur lui, toujours. Il s'agit souvent, comme toi étranger, de vagants de passage, coursiers, pèlerins, marchands ambulants... Les ménestrels en le croisant en perdent leurs talents et peu ont eu l'audace d'en faire un chant ! D'autre fois sont les charbonniers qui se sont éloignés de leurs chemins, le gamin qui a égaré sous les arbres le porc fourmand des grains et puis tant d'autres ! L'intrus de nuit dans les bois, toujours croisera le Meneur .

Peut-être ne le saura-il pas, lui et les bêtes restant invisibles sous la futaie. Peut-être n'en reviendra-t-il pas témoigner, leur ayant servi de repas.

D'une chasse manquée, de la Lune ou de son humeur, à quoi tiendra votre vie ayant croisé son chemin ? Nul ne sait. On dit qu'il est malavisé de lui manquer de respect, et je veux bien le croire ! Car on le dit fier, fier et sauvage, comme ses bêtes à leur image. Il est leur Meneur, celui qui guide la chasse et certains ont évoqué chez lui des griffes et des crocs qui ne relèveraient pas de l'humain.

Que n'inventent pas les couards effrayés !

On dit par ici qu'il vaut mieux ne pas déposer de collets dans certains bosquets ; et n'y chasser qu'en journée, quitte à perdre de précieux gibiers qui ne sortent pas au zénith. La nuit est sienne, mais siennes aussi sont les périodes entre jour et nuit, pleines d'ombres et de mouvement, moments de chasse des grands prédateurs.

Oh, il se murmure bien des choses à propos du Meneur. Est-il homme, est-il bête, est-il progéniture hideuse des deux espèces ? Je doute qu'un seul soit allé lui demander ou soit resté pour observer. Il est certain que tous s'accordent sur les yeux jaunes qui brillent et semblent y voir comme en plein jour dans les fourrés les plus obscurs. Il est certain qu'on a mentionné des disparitions parfois, de ceux qui auraient frayé dans les bois ; et qu'on a retrouvé des cadavres en lambeaux, des squelettes rongés aux grandes marques de crocs.

On dit qu'il est maitre des bois et n'y supporte aucun humain passé la nuit.

Légère pause, tandis que l'orateur se redresse et s'adosse profondément à son siège, en un long soupir. La voix reprend, plus posée, presque songeuse. Disparu le théâtral du conteur, ne reste que les mots qui tombent dans le silence, enveloppés de ce qui serait presque de la tendresse.

-Du moins aime-t-on à le raconter. Car je vous affirme, moi, pour l'avoir plusieurs fois croisé, qu'il n'achève pas qui vient seulement à se perdre. N'en es-tu pas témoin l'étranger ? Car tu n'as pas battu à la course sa meute efflanquée.

Provoquez-le, et sur un geste de lui vous voilà dévoré. Respectez le comme le maître des lieux qu'il est, et les mêmes bêtes vous feront sortir de cette forêt.

On devine un sourire sous les rides de l'ancêtre.

-Un peu d'adresse aidant, n'est ce pas l'aventurier ?

Le Meneur de Loups 1/3

''Un soir de fin d'automne, quand elle n'a plus la vigueur magnifique des couleurs ; quand tout se confond en un brun humide, quand ceux dehors guettent la lumière qui annonce le logis, l'étape, l'intérieur où échapper au froid et à l'eau.

Avec la porte poussée, c'est la chaleur, les odeurs des vêtements et des hommes qui sèchent, du bois qui flambe en crépitant. Graisse et tabac, graillon et fumée ; boue et corps, humidité et sueur : autant d'effluves qui parlent au vagant, qui expriment le refuge.

Quelques voyageurs serrés devant la cheminée, auxquels se mêlent de rares habitués. Auberge de passage, où l'on reste une nuit, étape de route. Regroupement des hommes du village, après la journée de labeur. Ambiance doucement enfumée, rires et murmures, silence des voyageurs las.

Entre un homme, le pas lourd. Les regards se posent, machinaux, sur la silhouette. Un voyageur ; un de plus. L'on s'écarte un peu devant l'âtre, laissant un semblant de place à l'arrivant qui ruisselle sur le sol de sable ; tant pour qu'il se réchauffe que pour n'être pas soi même mouillé, à présent que l'on est réchauffé.

Fatigué et transi, comme la plupart de ceux qui entrent ; mais ses yeux hésitent, un peu vagues, vaguement hagards, perdus dans les lueurs de l'âtre en quelques lointaines pensées.''

-Est-ce... Est-ce qu'il y a beaucoup de loups dans la région

''Silence. La phrase est lancée haut par le voyageur fixant toujours le feu ; à personne en particulier mais à tous assurément. Il arrive aux voyageurs de troubler ainsi leurs méditations, pour interpeller la salle, demandant chemin ou renseignements sur son état. Ils ont en général un peu plus de vie dans la voix, tonnant pour se faire entendre au delà des conversations habituelles et du fracas des verres. Ici la voix est détachée, se fait d'autant mieux entendre qu'elle ne porte rien, ni peur ni curiosité. Seuls ceux d'ici la devinent au delà de ces états.

Silence. Un rire cascade du fond de la salle, suivit du froissement de têtes se tournant. Un habitué. Le plus habitué de tous sans doute même, un vieillard édenté, tassé dans ce siège auquel il semble cloué, partie intégrante des lieux.''

- Toi mon gars, t'as rencontré le Meneur de Loups, pas vrai ?

Dans la salle, toujours ce silence attentif, plus éveillé à chaque parole prononcée. Les yeux vont et passent du vieux à l'étranger qui a acquiescé, presque à regrets, d'un infime signe de tête.

- Sers le donc, un verre n'est pas de trop pour réchauffer qui s'ose à se frotter au Meneur.

''Les voyageurs pressentent l'histoire, l'appellent en silence et les verres se renouvellent. Tintement des verres tandis que passe lentement l'aubergiste fatigué entre les clients. Les habitués soupirent, habitués de l'histoire aussi. Mais cependant comme ceux de passage ils s'installent un peu mieux, étendent les jambes, s'adossent un peu plus: souvent répétée, l'histoire n'en vaut pas moins de l'entendre encore. Et puis, le cas est plus rare aujourd'hui : l'affabulateur qu'ils connaissent bien se fend visiblement d'un témoin pour appuyer ses racontars.''

- Eh, messieurs les voyageurs, vous qui avez partout traîné vos guêtres et vos bardas, vous qui fuyez ou poursuivez tous les dieux de la création, apprenez qu'ici il ne suffit pas d'aller bien loin pour risquer sa peau sous les crocs.

Le vieux semble se redresser sur son siège, les yeux blanchis étinceler plus vivement. La voix est forte, plus qu'on ne l'aurait attendu de cette carcasse maigre ; c'est un éclair amusé qui paraît entre les rides et dans le ton goguenard.

-Oui, dans nos forêts court et commande le Meneur, le Meneur et ses hordes. Avez-vous ouïe dire du Meneur ? Croisez-le... croisez-le si vous l'osez. On le dit serviable, on le dit cruel. On le dit mauvais comme ses bêtes efflanquées, mais qui connait les loups peut les dire meilleurs que certains hommes.

On le dit fort et gras comme un ours, sec et maigre sous les fourrures qui le couvrent -mais qui s'aventurerait à vérifier ? Qu'en penses-tu, toi l'aventurier qui l'a croisé ?