Récits vagants

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Eclats de vies

Compagnon de voyage -sur un air de Baudelaire

Mon ami, mon frère
Songe à cet enfer
Ce froid qui parfois me ressemble
Et qui souvent nous désassemble
Aimer à roidir, aimer à mourir ?
Aimer en plaisir
Qui sait éviter le pire
Ainsi te rassurer
Et te murmurer
Compagnon, mon frère d’armes
Qu’on ne lâchera pas
Ni ne cèdera
Et que la joie par coeur, sèchera nos larmes

La reconnaissance c’est là notre essence
La richesse en ta présence

Des cafés bruyants
Aux rires évidents
Chaleur des heures passées ensemble
Et te dire mes peurs
Où nous rions de nos erreurs
Tout ce qui vaut la peine et nous rassemble
Car au plus profond
Véritable don
A dire l’éclat, lumineuse vision
Nos âmes en écho
Justes. Droites
Jusqu’aux heures pleines du chaos
Où sans cesse se répondent nos valeurs impétueuses

La reconnaissance est l’essence
La richesse en ta présence

Mon alter-ego
Dans le grès de nos échanges
Les armes au repos
Je sais découvrir
J’avance avec toi et change
-Mais toi mon aimé
Qu’auras-tu trouvé
Hors la violence et la colère
Et la douleur encore ?

A toi, je dis trésor.
Qu’apporte l’archère ?

A te manquer

Il y a ce type, tu sais, qui est entré dans ma vie. Ou bien suis-je entrée dans la sienne ? Collision terrible où deux êtres un peu cramés se trouvent et se reconnaissent.
Et désespèrent à crever, crever d'amour et d'incapacité d'aimer.

Il y a ce type, tu sais, qui est entré dans ma vie. Qui m'a montré que ça pouvait exister, qu'il en était de ceux que j'ai trop cherchés, qu'il en était de ceux dont j'espérais, j'ignorais l'existence. Qui m'a fait miroiter des choses auxquelles j'avais cessé d'espérer, de celles que j'avais juré jamais n'attendre.

Il y a ce type, tu sais, et j'ai déboulé dans sa vie. Lui ai montré que ça pouvait exister, qu'il en était aussi pour lui, de ce qu'il ne cherchait plus, dont il n'espérait plus l'existence. Auquel j'ai fait miroiter des choses auxquelles...

Auxquelles finalement aucun d'entre nous deux ne peut prétendre actuellement.

J'ai l'impression, tu sais, d'écrire un mauvais scénario pour une mauvaise ligne d'édition, de ces romans d'amour à la manque aux couvertures kitsch et clichées, à hauteur des histoires à l'intérieur. Mais t'inquiète donc pas, je ne suis pas de ce bois là. D'ailleurs il paraît plutôt que je suis de glace et d'acier. T'inquiète donc pas, ici pas de clichés pas de sentimentalisme à deux balles. Ici ce sera juste terrible et même pas comme ces drames plein de larmes. Il y a des larmes, mais pas de violons.
La partition de mes relations se passe de rubans et colifichets.

Il y a ce type, tu sais, dont j'ai contribué à brûler des ailes déjà par trop abîmées, albatros abattu en plein ciel. Une âme rare et généreuse, disait-elle, celle qui le connait bien. Tout ça et tellement plus disais-je moi, l'enfant qui donc n'y connaît rien. Et qui reconnait pourtant les siens.

J'avais souri, en causant à cet autre qui sensément me connaît bien, qui vraiment n'y connaît presque rien. J'avais souri, lui avais dit un type comme ça mais si j'en tombe amoureuse je le traîne illico à la mairie. Façon de parler bien sur. Un type comme ça si j'en tombe amoureuse je ne le lâche pas, je le garde auprès de moi et vice-versa, je l'emmène à travers le pays, je partage avec lui mon amour des routes et des bruits, je partage avec lui mon amour des autres et j'en fais mon tremplin pour un mieux, pour tellement de bien. Un type comme ça si j'en tombe amoureuse j'arrête de chercher, j'ai enfin trouvé.

Il s'est embrasé. Magnifié -un temps, du moins.
Je suis pétrifiée. Glacée -chaque instant, au moins.

J'ai constaté froidement la stérilité de mes entrailles -si l'on parle ici du cœur, ailleurs où j'ai trainé mes basques on évoque les tripes en siège des sentiments ; penchée sur la cuvette j'ai tendance à croire ces derniers.
J'ai constaté froidement l'incapacité à l'aimer.

J'ai reçu avec effarement l'aveu de son ressenti -ici le terme est trop pâle d'ailleurs, j'aimerais trouver plus fort tant il est entier, terriblement ; face à la détresse j'ai tendance à esquiver.
J'ai constaté douloureusement ses capacités à aimer.

Il dit c'est comme si, comme si enfin j'avais trouvé l'essentiel et qu'on me l'avait ôté, m'avait dit non rien de ceci ne sera pour toi.
Je dis c'est comme si, comme si j'avais trouvé l'ambroisie nécessaire à ma vie et que j'y fasse au final une putain d'allergie.

L’étoile obscure et l’admirateur -et les ondes

Des éclats de rire. C’est ce qu’il retenait de ces heures au bout du fil –elle se perdra d’ailleurs cette expression, à présent qu’on se balade, et sans câble auquel s’attacher. Des rires spontanés, partagés aussi, mais de ses propres rires avant tout, lui que l’on jugeait souvent froid et distant. Il entendait encore, se remémorait non sans surprise ses propres hoquets, l’oreille collée à l’appareil. Avait ri comme il ne l’avait pas fait depuis...

Dès le départ. Dès les premiers mots, passées les quelques syllabes hésitantes à chercher un peu sur quel pied danser -comme souvent lorsque l’on décroche quelqu’un à qui l’on n’a jamais parlé. Mais très vite le rire avait fusé, amusé. Les rires. Il y avait les bêlements légers qui terminaient les phrases et répondaient aux siennes, musique du langage qui ponctuait des échanges un peu maladroits parfois. Ceux-ci faisaient déjà du bien mais n’étaient encore rien, rien même s’ils étaient sincères et qu’il était rare encore de le voir autant rire.
Car il y avait en plus et surtout tous ceux, gloussements fréquents d’une hilarité contrôlée, qui réagissaient vraiment, répondaient aux piques et tirades de l’autre au bout des ondes.

Il se souvenait de sa voix bien sur, qu’il avait connue figée dans un jeu de théâtre. Il la découvrait vivante et quotidienne, souriait de ne pas tout à fait la reconnaître. Et puis parfois de retrouver en un mot, un éclat, celle à laquelle il s’était habitué à écouter. Quelque chose dans l’emphase peut-être, dans un juron lâché clair et haut. Son sourire à lui se faisait discret alors, amusement intérieur qui disait c’est bien la même celle-là qui parle aujourd’hui, celle là que je ne connais pas et pourtant que j’ai suivie depuis… Longtemps déjà.
Je connaissais ses mots, connaissais sa voix sans la connaître en rien, qu’un rôle qui s’exprimait de loin en loin. Etrangeté de l’entendre tout en spontanéité, d’ouvrir à des pans de vie qui s’exprimaient sans s’évoquer si clairement dans ses récits.

Le sourire, c’est pour soi. Au téléphone c’est ce qu’elle ne voyait pas, sinon parfois, deviné dans le ton de sa propre voix. Un peu du rire était pour elle, répondre et rebondir à ses paroles.
Mais le reste, le reste s’entendait évidemment –encore fallait-il qu’elle y prête attention, elle qui ne le connaissait pas, ne mesurerait sans doute pas la rareté de ces éclats. Les rires épanouis, comme peuvent être les sanglots, qui gonflent et débordent de l’intérieur, s’échappent en vagues d’hilarité.
Le reste s’entendait mais ce reste était pourtant pour lui, réaction sincère et sans calcul à ses tirades et ses histoires. Elle parlait bien et c’était heureux –n’était-ce pas pour ses mots, par ses mots qu’il la connaissait, la suivait dans un anonymat béat ? A l’écrit comme à l’oral elle parlait bien et c’était d’autant mieux qu’il n’aimait pas trop faire la conversation. S’il s’emportait souvent dans des discours en torrents c’était rarement ainsi, sur ces ondes interposées loin du visuel et de l’entier.

Comment pouvait-on rire autant sans même la voir, rien qu’en écoutant cette étrangère au passé trouble évoquer parfois des sujets sombres et loin d’être hilarants ?
C’est plus tard, plus tard en y repensant qu’il se poserait la question, tant sur le coup avait été naturelle sa réaction. L’art et la manière pour elle de manier les mots et lui d’y répondre en rires échos plus qu’en sanglots.
Passée la gêne des premiers instants ils étaient entrés dans leur présent, dans quelques bribes qu’elle livrait d’un passé pas toujours reluisant, pour ne pas dire étrange et carrément flippant par moments. Devisaient gaiement.

Se moquait-elle, mentait-elle, comment savoir avec ceux là que vous ne connaissez pas ?
Il avait pris le parti d’y croire en sachant que ce pouvait n’être qu’illusoire. Parti pris de vie, confiance aimable sans grand engagement. Franchise et peut-être un brin de naïveté plus que la suspicion et les rejets ; se protégeant cependant de n’être qu’un enfant sans l’ombre d’un retrait. Choisir d’y croire sans trop se faire avoir.

C’était permettre les rires et les échanges en les sachant –de son bord à lui tout du moins- sincères et spontanés -force parfois d’afficher comme rôle un pan de pleine honnêteté.
C’était permettre les rires et la légèreté, sources aux cascades appréciables.

Casseroles en retrouvailles (2/2)

Deux gamins choyés à priori par la vie, sans trop de problèmes ou soucis. Mais qui partagent aussi ce crochet rouillé coincé dans un coin de la gorge et de la mémoire, cette voix méchante et cynique sur l'épaule, ils en connaissent le poids familier qui se lit dans le visage qui grimace ou qui se ferme.
Deux gamins maladroits et gauches, pour qui certaines années furent plus difficiles que d'autres. La jeunesse laisse des traces au coeur des adultes sans avoir même teinte pour tous.

Ils en ont fini pourtant avec les cours de récréation, sans l'avoir encore tout à fait réalisé. Elle s'est un peu affirmée, mais n'osera cependant faire le premier pas ; il s'est un peu apaisé, mais ne l'aurait fait qu'en public et pour amuser. Ils se sont un peu acceptés, sans savoir encore si le reste du monde s'y est accordé.
Il avance lentement, troublé par sa présence unique. Si elle se meut d'ombre depuis des années, c'est au grand jour et sous les rires qu'il a appris à manoeuvrer ; la nuit, temps des murmures dissimulés, lui est nouveauté inquiète. Il sait qu'il devrait faire quelque chose et ne serait-ce que parler, plaisanter et moquer, taquiner ou lui ou elle s'il l'osait. On attend toujours quelque chose du premier sur scène et il s'inquiète de ce cheminement silencieux. Non point désagréable mais terriblement peu courant.

Elle aimerait faire un premier pas, vraiment. Ils sont grands tous les deux et n'a plus lieu d'être cette terreur qui la gardait coite en arrière plan. S'il savait comme elle l'a apprécié, comme elle a rêvé ses lèvres et ses bras, avec la naïveté farouche de l'adolescence, puis sans qu'ils ne disparaissent, avec aussi le désir puissant de l'adulte aujourd'hui. Elle se demande vaguement combien se sont glissées entre ces bras maigres, ont trouvé la peau sous le tissu et l'individu sous le masque. Elle l'observe du coin de l'oeil, son visage ouvert et mobile, où le clown de naguère a laissé cette appréciable palette d'expressions. Mobile et volubile, à l'aise avec les mots et le face-à-face, ses années de plaisantin l'ont armé d'une étonnante faculté à communiquer. Toujours le bon mot, quitte à ce qu'il soit contre lui même, toujours aimable et et rieur à l'extrême, tandis qu'elle restait immobile et figée, moue terne d'indifférent dédain.

S'il savait comme l'avait attiré ce garçon qui jouait au clown, comme l'attire aujourd'hui ce jeune homme accompli. Elle sait qu'elle n'en a jamais fait assez, qu'elle n'a jamais osé s'exprimer quand il fallait ; mieux valait l'ignorance que le refus, mieux valait n'exister pas plutôt qu'en négatif.

De sa poche glisse une main qui vient au rythme de leurs pas se balancer tâtant inconsciemment le terrain.

Il sursaute intérieurement à ce mouvement de main, à peine esquissé et surement pas vers lui.
Il l'avait remarquée, lui, au fond des couloirs et des classes, en retrait dans les groupes qui semblait toujours former un cercle qui ne lui laissait pas de place.
Elle ne disait pas grand chose. Mais, quand elle osait, toujours c'était le bon mot, la justesse du propos. Pas toujours le mieux compris, parfois en décalage par rapport aux autres ou trop criant de son envie d'entrer dans leurs jeux. Mais jamais idiot.

Il l'avait remarquée, lui. S'était demandé à quoi pouvait bien ressembler un moment passé avec elle, loin des autres. Si elle s'illuminait en confiance, si elle s'égayait avec les sien. Il avait eu un peu peur que les siens soient rares. Si elle savait, qu'il avait suivi si souvent des yeux la courbe de son visage, sondé le masque impassible et retiré, cherché la vie derrière. Il avait eu envie de la faire rire ; comme d'autres offrent des fleurs ou des bonbons, parce que c'était son arme et qui était toujours bon de rire. Ca lui arrivait peu souvent.

Il n'est pas de place ici à l'impulsif s'il ne veut pas se briser. Oh il en a fait sa vie de ces blagues ; à force il avait appris à répondre à ces filles qui papillonnaient juste pour le faire trébucher. Mais ce soir il n'est pas certain de reprendre son équilibre si elle l'attire pour l'esquiver comme elles faisaient autrefois.
Oh, elle ne le faisait pas. Même en plaisantant il était inenvisageable qu'elle se rapproche un temps soit peu du jeu de la drague. Lui dans l'excès elle dans le retrait, chacun à leur manière avaient-ils esquivé les relations compliquées de la vie sexuée, le sadisme blessant des adolescents.

Si elle savait comme il a cherché son regard, durant ces années. Parce qu'elle ne riait pas de ses pantomimes, parce qu'elle n'esquissait jamais un geste creusant l'humiliation qu'il s'imposait, au contraire de beaucoup d'autres quels qu'en soient leurs moyens.

Il est vrai qu'elle ne riait pas beaucoup, ce détachement amer lui était déjà familier. Elle ne riait pas à ses chutes mais souriait parfois, de ce sourire désabusé qu'il recherchait.

Le rire des autres... Lui avait bien servi un temps, puisqu'on ne tapait pas trop sur le pitre local dont on profitait tout de même, comme on use sans oser trop le dégrader le matériel de collectivité. Quoiqu'au final on s'en fiche. Il s'était fait traîner dans la boue et y avait plongé lui même évitant ainsi le massacre ; on avait pour lui cet amusement mêlé de dégoût, de pitié, que ne peuvent qu'espérer les maladresses des clowns.

Elle est à cent lieues d'imaginer, pense-t-il amusé, les souvenirs qu'elle fait remonter. Confusément devine-t-il une base commune à leurs manières d'êtres si compliquées à tenir, bases si fragiles offertes à l'adulte qu'ils sont chacun devenus. Elle résolvait ses maladresses en ne faisant rien, se planquant bien pour éviter de se cogner ; il plongeait et se frappait exprès, ainsi pouvait-il espérer dissimuler voire éviter un peu d'authentiques bleus.

Toujours le bon mot, toujours accessible, songe-t-elle à son égard, tandis qu'elle n'a pu devenir que la statue d'airain, la glace inaccessible de dédain couvrant les moqueries des voisins. Protégée derrière un mur épais qui l'empêche aussi bien de tendre la main.

Toujours cette écoute confiante, toujours l'amabilité adaptable, qui sait répondre aux bons mots comme apprécier le silence, songe-t-il à son égard, tandis qu'il n'a pu rester qu'amuseur, à l'aise en toute occasion tant qu'il peut s'accrocher à son rôle. Et frôlant la panique alors qu'il s'engage sur des voies peu familières et fraie avec ce qui peut compter.

Et pourtant il y avait ces regards, songent-ils ensemble et séparément, qui pouvaient en dire assez pour espérer tenter...

Heureusement que je n'ai rien osé de plus, que le geste d'invite peut s'excuser comme un mouvement naturel et sans arrière pensée, rumine-t-elle alors que sa main continue à se balancer seule dans le vide.

Et si elle la retirait, panique-t-il en découvrant pour une fois qu'il se sent incapable d'agir et d'aller de l'avant. Je sais danser sous les huées de fruits pourris, mais trois tours de valse en silence sont encore trop me demander.

Au pire il ne s'est rien passé.

Au pire je pourrais en jouer.

Alors un peu gauche, il manque la louper, se reprend en rougissant -comprend aujourd'hui l'attrait des ombres pour la dissimulée. Et glisse dans sa main sèche la sienne aux ongles rongés.

Alors qu'elle sent sa main rejointe. Alors qu'il espère et sent l'infime pression de ses doigts sur les siens. Alors, chacun, se délestent-ils enfin d'un peu d'un poids ancien, lâché d'un soupir commun.

Casseroles en retrouvailles (1/2)

En changeant d'adresse, il me semblait avoir transféré tous les textes. En tombant sur celui de L'imparfait, immanquablement j'ai repensé à celui-ci gribouillé il y a longtemps déjà, mais qui n'était visiblement pas passé ici.

Le soir d'été qui tombe, doux et léger comme une caresse, un pan de soie velouté qui enveloppe délicatement les corps où se floutent les frontières entre la chair et l'air.
Ils se sont croisés peu avant, se sont reconnus à grand renforts d'exclamations surprises, le monde est petit tout de même et depuis combien de temps vis-tu là ?
A quelques rues près ils sont presque voisins, et continuent donc d'avancer en commun. Evoquent un peu tout, un peu rien, le temps et le collège, les copains et les profs. Un peu gênés, enthousiasmés et secrètement ravis : ce n'est pas si souvent qu'en croisant un membre de l'autre gente on puisse embrayer si facilement sur des souvenirs et des projets. Tellement facile.
Pourtant on devine parfois, quelque gêne, événement vite évoqué ; ils ont eu chacun leur comptant de bosses à oublier.

Dans le crépuscule qui avance, elle se détend un peu, elle qui préfère pour se montrer l'ombre à la lumière crue du jour. Non point tant la nuit d'où jaillissent trop souvent de trop vifs éclairages, mais cette promesse de douceur quand commence la nuit où l'on voit encore à peine clair.

Ils sont silencieux maintenant, marchant de concert plongés dans leurs pensées, dans ces brouettées de mémoire qui revient en force avec son chargement de souvenirs.

Il pense vaguement qu'il lui faudrait relancer la conversation et la simple évocation de cette idée lui en fait voir son incongruité. Maladroit même.
Ils sont bien là, cheminant sans parler ni même se frôler, sans réellement se regarder mais conscients chacun de la présence de l'autre à son coté. Savourant aussi très simplement d'avancer doucement dans cette soirée tiède, sans un souffle de vent pour troubler ce coton d'air qui les enveloppe. Cette impression étrange d'une peau devenue poreuse, ou même aérienne, ou d'un air devenu chair, d'une confusion des limites dans cette atmosphère qui deviendrait palpable.

Il est rare que les silences ne soient pas blancs gênants. Mais là, il lui semble qu'à l'inverse, ils ne sont que prolongement, que temps laissés à chacun pour se replonger dans ses pensées juste évoquées.

Mais bien sur qu'ils s'observent, tantôt à la dérobée tantôt à découvert lorsque les mots reviennent, juste pour le plaisir d'échanger, de retrouver du regard ce visage à coté.
Son profil à lui, fin, presque aquilin, fermé. Le front haut et la courbe dure d'un nez un peu osseux. Ces joues creuses aux pommettes portées haut, ce front où elle devine la place d'une ride soucieuse, installée depuis le temps comme en propriétaire. Elle se souvient de cette barre verticale au dessus des yeux, qu'il arborait déjà en ces temps anciens, de l'insouciance de l'enfance et de la jeux-nesse. Les enfants savent être cruels il est vrai.
Il n'est pas beau ; non point que la beauté ne soit qu'une question de proportions, dans lesquelles il se défend quoique loin des mannequins bronzés au sourire étincelant. Mais c'est ce sourire qui lui manque, cette assurance qui émane de chaque pore de la peau de ceux qui s'y sentent bien, qui dorent sous les projecteurs d'une attention admirative des unes, envieuse des uns.
Son profil à elle, un peu raté, un peu brouillon. Les grands yeux qui fixaient partout et chacun, la ligne dure des lèvres qui se sont figées au repos en une expression stoïque et presque antipathique. Il devine les joues pleines et la peau usée, qu'elle n'a jamais eu belle. Sa manière d'être à coté du monde, de marcher en semblant chercher un mode d'emploi qu'elle n'avait pas. Il se souvient des songes qui hantaient son visage à l'époque, lorsqu'elle s'ennuyait en cours et disparaissait dans ses rêves.

Il s'est fait mal, songe-t-elle en l'observant, se remémorant le plaisantin de l'époque, toujours prêt à faire rire et quitte à donner pour cela de sa personne. Qui attirait les regards exaspérés des uns, les huées des autres et cumulait ainsi l'attention. Elle se souvient que les filles le draguaient pour le plaisir de le voir rougir et s'embrouiller, avant d'aller rejoindre en riant les groupes rigolards qui l'accueillaient pour l'ambiance qu'il apportait.
Toujours une connerie, toujours prêt à y passer, à faire plus que sa part de ridicule. Le clown qui se prenait les pieds dans un sac et les tartes en pleine face. Il y tenait dur à son image de bouffon et personne ne l'obligeait non ? C'est qu'il aimait donc ça disaient les filles qui étouffaient parfois de rares percées de remords qu'il se chargeait vite d'effacer en enchérissant dans le ridicule. Son image... Façade officielle qui le précédait, qui restait longtemps dans les mémoires, celui qu'on tolère dans son rôle sans pour autant l'estimer. Celui qui n'était pas vraiment un homme car les clowns n'ont pas de sexe et qu'il semblait de toute façon tellement incongru de s'intéresser à lui dans ce sens.

Elle s'est aigrie, songe-t-il en l'observant, se remémorant l'invisible d'antan, celle dont on ne se souvenait jamais du nom. Elle avait créé un monde intérieur qu'il lui espérait à l'époque plus tendre que les moqueries des ados, peut être aussi plus profond que leurs idioties dont elle semblait souvent distante. Elle avait fuit, joué la transparence jusqu'à n'être même plus cible de railleries, les préférant absentes quand il en avait, lui, fait sa vie. Miss Personne dont on découvrait la tête sur les photos de classe sans réellement s'y arrêter. C'était juste un peu dérangeant, vu que ça laissait un blanc dans le remplissage des prénoms. Celle qui accompagnait plus qu'appartenait à un groupe d'autres filles plus ou moins jolies mais en tous cas plus établies. Celle qui ne proposait pas mais tombait souvent d'accord. Qui semblait parfois à mille lieux d'elles et pas tellement impliquée, du coup qu'on ne voyait pas trop de soucis à laisser de coté. Qu'on appelait machine ou mocheté parce qu'après tout c'était vrai et puis merde, c'était quoi déjà son nom ? Elle ne semblait pas s'en formaliser et les surnoms font partie de la jeunesse. Elle était conciliante il est vrai.

Clown triste et ce poème d'Henri Michaux

Tombée tout à fait à l'improviste sur ce poème d'Henri Michaux, comme un amusant rebond à ce brouillon récent


Un jour,
Un jour, bientôt peut-être,
Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers

Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien.
Je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche.

Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D'un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements "de fil en aiguille"
Vide de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.

A coups de ridicule, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance?), par éclatement.
Par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage
Et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.

Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une immense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter. Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans l'esclaffement, dans le grotesque, le sens que toute lumière je m'étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée.

A force d'être nul
Et ras
Et risible...

Henri Michaux, « Peintures » (1939), in L’espace du dedans – Poésie/Gallimard

Pèrdu (1/2)

C’est beau de te voir dormir, paisible et posée. Etonnant comme le sommeil peut encore t’assommer, comme les tout petits bébés, toi si pleine de vie durant la journée. Sans doute est-il nécessaire de recharger tes batteries la nuit, c’est vrai que tu ne t’économises pas en énergie ! Et le soir, après une histoire, tout s’éteint sous tes paupières.
Je croise les doigts souvent, tu sais, pour que tu passes encore de longues années à tomber si facilement dans le sommeil. Loin des questionnements, des insomnies des adultes et des adolescents.

Ma fille si belle. Enfin, bien sur peut-être pas si belle, je t’adore mais ne rêve pas non plus et sans doute ne gagneras-tu pas de concours là dedans –de prix, comme ces bêtes de race qu’on fait marcher, la laisse en moins pour les humains. Tu tiens malheureusement trop de ton père pour être vraiment jolie, si l’on suit les normes et les modes qu’on est bien peu à atteindre. J’en suis bien désolé mais je me rassure en pensant qu’au moins pour le reste, pour ce qui comptera vraiment tu tiens alors plus de ta mère qui vaut mille fois mieux que moi.

Ma fille, mon enfant. Incroyable hein ? Moi avec un gamin, il y a dix ans ça aurait bien fait rire les copains. Et moi le premier, tu penses bien. Le mauvais garçon avec sa mauvaise bande toujours au quatre cent mauvais coups. Peu fiable, instable même sur sa bécane. Bien loin du paternel sévère ou du père larmoyant devant le miracle de ses enfants. Et pourtant.
Ma fille. La notre en fait car ça ne se fait pas tout seule et si tu lui demandes ta mère aura bien raison de dire qu’elle en a plus bavé que moi ! Je suis sorti chercher d’improbables fraises dans le froid et puis je lui ai tenu la main tout à la fin, la laissant me broyer les doigts, impuissant et présent. Bien sur que c’est du cliché, bien sur qu’on a été deux à préparer ta venue mon bébé. Les rôles ne sont juste jamais égalitaires sur ce plan là. Notre fille.

Elle était magnifique, ta mère enceinte, magnifique comme elle l’était avant –jeune fille qui m’était tombée dessus au jour de l’an- et comme elle l’est toujours, sans avoir rien perdu de tous ces rôles embarqués. Je retrouve encore en elle la jeunette délurée, tu sais, même si d’autres rôles se sont invités, ajoutés.
Comme elle a eu raison de vouloir un enfant ! La première fois qu’elle m’en a parlé, en bon macho cliché je lui ai proposé un chien plutôt. Gros et méchant tant qu’à faire, pour accompagner la moto et mes mauvais airs. Un vrai cliché je te dis. Heureusement qu’elle était là. Elle a toujours eu plus les pieds sur terre que moi. Je ne sais pas si c’est de jouer à la marchande et la coiffeuse au berceau, quand on nous gave de guerre et de super-héros, mais les filles m’ont toujours paru plus réalistes que nous, jeunes chiens fous. J’ai quand même refusé tout net la marchande proposée par ma mère –mais un vélo oui, ça c’était le truc à faire.
Heureusement que la tienne de mère était là, avant de devenir ta mère il n'y a pas si longtemps. Sortie de nulle part pour me tomber dessus, s’amuser un peu et m’entraîner dans son sillage de vie. Tu sais le pire ? J’ai même pas eu l’impression de me forcer pour me ranger. Echanger les nuits blanches et la vitesse contre une place dans sa vie, un lit devenu commun… Et c’était pas que pour ses fesses. D’un coup c’était tout ce qu’il me fallait.
Ca doit être ça vieillir. Ou tomber amoureux. Sans doute un peu des deux.

Je te raconte ça maintenant, et à voix basse encore, que tu n’entends pas, mais parce que tu dors déjà donc ça n’importe pas et puis parce que t’es encore jeunette pour que ça ait presque l’air beau jusque là. Dans quelques années ça te ferait peut-être bien rigoler, tu trouveras sans doute affreuse l’idée de te ranger, bonne pour ces vieux que tu imagineras ne jamais devenir. Mais de toute façon dans quelques années je doute que tu me fasses encore entrer dans ta chambre pour te raconter une histoire sur laquelle t’endormir. Ce sera l’époque des cris et des portes qui claquent, de l’impuissance et du conflit. J’essaierai d’être là et d’être au bon endroit mais je sais déjà qu’on n’y échappera pas. Il parait de toute façon qu’il faut en passer là. Dans tous les cas je sais que tout ne sera pas parfait, qu’il y aura des maladresses et des regrets que j’espère sans grande importance-, tu sais ce n’est pas toujours facile, vous êtes quand même livrés sans mode d’emploi.
Je me rappelle encore des premières hésitations avec ta mère, savoir si la couche n’était pas trop serrée ou les raisons qui pouvaient bien te pousser à pleurer.
Et dès ce moment là, les grandes interrogations sur ce qu’il fallait t’autoriser ou pas. Fixer des limites qui finissent sans cesse par être modifiées quand tu grandis –ou quand on se dit finalement que c’était une connerie. On en a pour un moment avec ça et les pires années sont sans doute encore devant nous.

Rien qui puisse nous empêcher de t’aimer pourtant. Bien sur on est des fois fatigués, on voulait se retrouver avec ta mère sans la gamine dans les pieds, voir tout seul chacun de son coté, même si je sais qu’elle tremble un peu quand j’enfourche encore la bécane. Elle a pourtant gagné en stabilité avec moi et les excès deviennent rares –même si je connais encore quelques bouts de départementales pas loin qui ne voient jamais le nez d’un radar et où il fait bon s’en donner à cœur joie.

Pourtant je ne remercierai jamais assez ta mère pour être entrée, si volontaire, dans une vie que je foutais en l’air.
Elle a été la première meilleure chose qui me soit arrivée. Ensuite évidemment il y a eu toi. Si tu savais comme je t’aime, ma fille.

Comme on t’aime tous les deux et je vous aime toutes les deux, je vous admire tellement, les deux femmes de ma vie.
Et pourtant –car il y a toujours un mais ou un pourtant, tu apprendras ça aussi en te piquant à la vie. Et pourtant on va se et te faire du mal ma chérie, tout ça parce que tout ne va plus très bien entre tes parents.

Clown triste

Certes ils avaient tous une place attribuée, un rôle dont il est toujours difficile de s’échapper tant les groupes amicaux contraignent et normalisent, offrent une place et imposent souvent d’y rester.
Lui avait le rôle peu gratifiant du lourdaud, du boulet de la bande. Celui qui faisait tout moins bien ou plus ridicule, qu’on attendait au tournant, dont on connaissait d’avance toutes les bourdes -et qui n’en manquait pas une.

Ils ne se privaient pas de le railler, surtout si c’était pour y placer un bon mot, quelque blague bien tournée ; il s’agissait moins de faire mouche sur une vérité que de briller soi même en société.
Essentialisaient ses bourdes, leur présence évidente et leur absence étonnante. N’en soulignaient que mieux chaque exemple, chaque maladresse expliquée par ses amis comme disait Montaigne du sien, « parce que c’était lui ».

Il opposait un détachement un peu blasé, habitué comme l’étaient leurs commentaires parfois plus réflexes que réellement motivés.
Restait en retrait, tant il est vrai que le premier plan l’avantageait rarement –quand il passait au devant de la scène, c’était plus souvent sous les quolibets que les applaudissements. Il était avec eux plutôt silencieux, s’animant lorsque les sujets de conversation devenaient familiers abordaient temporairement les quelques domaines où lui était reconnue quelque légitimité.

Pour le reste il se taisait, n’écoutait même pas plus qu’il ne fallait –tous ces sujets finalement presque étrangers où si peu de place lui était allouée- et tenait son rôle sans faillir –arrivait en retard, un peu débraillé parfois, les chaussettes dépareillées, les échecs avoués.
Rôle incorporé à devenir essence et nature ou tendance innée magnifiée par la place imposée, il en résultait ce mélange de maladresse désabusée qui laissait souvent dire et répondait parfois de brefs éclats agacés. Auxquels eux faisaient face mi gênés, mi riants, peut-être conscients de l’inconfort de ce presque harcèlement finalement, mais plus souvent amusés des ce manque flagrant d’humour à des remarques habituelles et badines.
Heureusement ne se révoltait-il ni très fort ni très souvent, ni très longtemps ni très violent.

Bien sur que c’en était parfois à bouillir ! Réveille toi, reprends-toi, détrompe les et montre-leur, aurait-on eu envie de lui dire. Pas toujours facile à faire, surtout du point de vue d’un intéressé qui s’y trouvait plongé depuis des années.

Il se sentait parfois comme ces acteurs ayant trop bien réussi dans un rôle –ici plutôt du clown que du héros- et qui s’en trouvent incapables de varier, au moins autant du fait d’un jeu trop incorporé que du regard porté par un public habitué.

Bien sur il y avait quelques avantages. Toute bourde était acceptée, reconnue comme une spécificité personnelle et vite oubliée, fondue dans la masse de ce qu’on se représentait être sa personnalité –après tout c’était lui, il fallait s’y attendre et ne pas s’en formaliser, littéralement tout son comportement l’était déjà, normé, fixé, cadré. On éprouvait peu de curiosité face à un statut connu de tout un chacun.

Mais en contrepartie, hormis ces quelques sujets où il était reconnu, toute ou presque crédibilité lui était sans cesse niée. L’adolescence et sa sortie, l’adulescence semblaient encore aggraver cet état de fait. Les autres grandissaient, discutaient politique et conquêtes, réussites et défaites de vies d’adultes qui s’ébauchaient, paradaient au bras de beautés, contaient leurs expériences et leurs projets.
Ces domaines lui semblaient tacitement refusés ; lui semblait le plus souvent docilement s’y conformer. Il avait parfois quelque chose de l’enfant ayant intégré les règles imposées par les grands. Ceux qui se prétendaient tels avaient d’ailleurs la même indulgence amusée pour ses rares tentatives d’entrer dans leurs domaines accaparés. Ils avaient grandit ensemble et semblaient l’avoir laissé à la traîne, éternel cadet, le frangin qu’on traîne et qui ne connaît encore rien à la vie.

Pour se refaire –comme au poker- il lui faudrait partir, songeait-il parfois en caressant une idée difficile à concrétiser. Ils avaient beau le limiter, le cantonner à cette place assignée du moins y était-il attendu, reconnu, entouré. Il est difficile de s’arracher, même s’ils connaissaient tous ses coups, voyaient clair à travers ses bluffs et l’empêchaient de bifurquer. Il était plus facile de serrer les dents et parfois les paupières, de s’évader sur place en plongeant dans d’autres passions, en s’y restreignant, en s’y concentrant, refusant d’envisager plus loin.
Sans doute lui eut-il fallu quelque coup de pied au cul ou même une main tendue, sans pitié ni moquerie.

Pour mieux faire il leur faudrait grandir, ne songeait-il pas assez souvent ni clairement, tant pourtant le temps aide à l’aplanissement des rôles et des assignations dans ces groupes figés depuis l’enfance. Le temps dissout d’ailleurs en partie desserre ces groupes aux membres un peu toujours rivaux, agressivité amicale et parfois difficile à vivre, complicité qui s’étiole un peu en devenant grand, à mesure des départs et des déménagements, des filles et des pièces rapportées qui rejoignent les pairs, agrandissent et reforment la bande.

Mais sans rupture, oserait-il s’afficher une donzelle au bras ? Il observait vaguement ses pairs parler d’eux-mêmes, exhiber des filles, supportant les railleries sur son célibat. Et puis ces filles aussi, où les trouver ? Tout ça semblait parfois bien délicat.
Il observait ses pairs parler d’eux-mêmes, de leurs réalisations, de leurs missions. Acquiesçait aux conseils un peu commisérants de ceux qui lui vantaient telle ou telle orientation, l’assurant –puisqu’il semblait avoir du mal à le savoir de lui-même- de ce qui serait bien pour lui, ce qui lui conviendrait, voire ce qu’il aimerait.
N’en savait rien, disait qu’il s’en fichait.


Pas moins brouillée sous ses airs délurés, elle songeait pensivement à le kidnapper.

Collante

Oh non, la voilà qui recommence. Et toujours l’air de rien en plus de ça, sans même un petit regard en coin. Mais à quoi elle joue sérieusement ?
C’est vrai qu’on est à l’étroit dans ce bar qu’on a envahi trop nombreux, déplaçant les tables et ajoutant des chaises. Mais au point de me coller comme ça ?
Et vas-y que je laisse trainer mes genoux, que je t’effleure du bras en me retournant. Ca prêterait à sourire avec indulgence chez des ados, timides et maladroits. Ca prêterait à rire ici, si ça n’était pas si pathétique. Mais garde toi donc tes mains, enfin !

On est vraiment trop serrés dans ce bar. Si je veux l’esquiver, faudrait manœuvrer, me ramasser un pied de table voire envoyer valser les verres. Je brille plus souvent de maladresses, manqueraient plus que je m'étale à cause d'elle.
Et si c’est pour que ça lui passe encore au dessus, merci mais autant ne pas se fatiguer. Rah, quel boulet de m’être installé là, j’aurais mieux fait d’y réfléchir à deux fois, promis la prochaine fois je me fais plutôt encadrer par les gars. Vrai tu me diras, elle serait bien foutue de me faire du pied sous la table.

Je me sens comme un rat dans les pattes d’un chat, un chat particulièrement boulet mais qui s’est arrangé presque malgré lui pour coincer sa proie. Et à voir le regard rigolard de ceux d’en face, il y en a à qui ça n’a pas échappé. Vraiment, qu’est ce qu’on se marre !

Sincèrement, je ne comprends pas pourquoi elle s’obstine. Je n’ai jamais fait mine de m’intéresser à elle et moins souvent encore de répondre à ses avances. Esquivé son numéro et ses conversations, oublié de la relancer. Merde, je la snobe bien plus qu’un ou deux autres dans le groupe qui n’auraient sans doute pas refusé d'essayer.
Fais du pied à ton voisin de droite plutôt, abrutie ! J'ai même tout fait pour me faire oublier ; à croire que c’est bien vrai ce que l’on dit, plus on la fuit plus elle vous suit. Enfin, je n’ose imaginer où cela nous emmènerait si je cessais d’esquiver. Je me refuse à imaginer !
Ouvre les yeux mamzelle, t’es bien trop loin pour que ça marche. On n’est pas du même milieu, on n’a ni le même vécu ni les mêmes ambitions, on ne fréquente pas le même monde et ne serait-ce que géographiquement.
Je sais, conneries que tout ça. Excuses pour dire que non. Franchement. Ouvre les yeux putain, tu crains ! Tu saoules, sans même t’en rendre compte. Moi le premier sans doute, plus que les autres peut-être, mais faut dire aussi que j’ai droit à un sacré traitement de faveur. Arrêtes de te –et me- fatiguer, rabats toi sur un autre et tu seras gentille.

Ah ! A la faveur d’un qui se lève, je vais pouvoir discrètement me décaler et installer entre nous ce pied de table massif. A l’étroit peut-être, genoux de travers sans doute mais merci tranquillité retrouvée !

Fuyarventurier

Pour un "ça va mal finir" amusé malencontreusement prophétique

Elle l’avait dit aventurier, ce qui était un bien trop beau –gros- mot pour lui. Il y avait dans l’aventurier un petit coté dynamique et buriné, volontaire et puissamment vivant qui ne lui correspondait pas.
Lui se décernait le nom de fuyard. Et même s’il trouvait parfois à se soulager l’esprit –« quand quelqu’un part, les immobiles disent qu’il fuit » avait dit Brel et si Brel le disait…- il n’en restait pas moins lucide sur le terme.
En danse comme en boxe, il avait toujours acquis très vite les gestes pour se désengager, bien plus vite que ceux qui initiaient l’échange.

Bien sur c’était partir et découvrir autre chose, se frotter sans cesse au nouveau –oh du nouveau toujours un peu familier, je vous le répète il n’était pas un aventurier-, au changement. Pour la destination et même pour ce foutu chemin –bien qu’aujourd’hui à coups de trains et d’avions cela ne ressemble plus à rien.

Mais pour le départ aussi. Pour la rupture. Il avait toujours cette tendresse douloureuse pour les gamins qui explosaient de se sentir enfermés, enroutinisés, cet étonnement ravi devant ceux qui s'y enfonçaient de leur plein gré et un léger mépris gentil pour tous ceux qui s’étaient coincés et s’en plaignaient.
Il ne laissait pas grand-chose l’attacher –bien sur quand il se laissait lier c’était souvent très fort et violent, il n’avait pas l’habitude des liens mais il en avait parfois besoin, ça n’arrivait pas souvent mais c’était toujours renversant, destructurant.
Il ne laissait pas grand monde l’attacher –sauf ces quelques nanas de loin en loin pour qui il avait complètement cramé, évidemment.
Les liens à sens unique l’emmerdaient et il tombait rarement sur la réciprocité.
Les liens à sens unique l’emmerdaient : il s’était abîmé, abymé à aimer parfois, mais si il y avait là les douleurs les plus fortes, à la limite celles-ci ne regardaient que lui -il refusait d’entraver, de saouler celles auxquelles il s'était attaché.

En revanche il avait détesté abîmer les autres. Si c’est sur l’autre qu’on met le grappin, pourquoi est-ce le lanceur qui se blesse quand la cible l’ôte ?
Se dépêtrer des liens, il ne savait jamais trop bien –parfois il se disait que de toute façon ça ne finissait jamais bien, que personne ne devait savoir rompre et se dégager proprement, sans faire mal.
On ne tranchait jamais net, même avec une note lapidaire, un post-it, un texto et la colère de l'autre qui larguait les amarres de s'être fait largué, claquait pour de bon la porte par laquelle vous étiez parti sur la pointe des pieds. Mais il fallait toujours ensuite s’expliquer, donner des raisons, s’excuser d’avoir blessé –et il en était réellement désolé ! Seulement, ces choses là le dépassaient.

Après la première qu’il eu conscience d’avoir malmenée, il décida de les prévenir –non qu’il y en eu tant que cela ; trop peu même, au point que son discours ne se rodait pas. Sans faire les premiers pas, il dirait parfois oui à leurs avances, oui sans trop de soucis mais oui seulement si –ne t’attache pas, ça ne durera pas, ne prévoie ni surtout ne projette rien ça finira toujours trop tôt. Il osait même parfois le oui si c'est sans sérieux, oui pour jouir sans avenir.

Un petit coté Brando en moins beau, sans la fureur ni la moto –il disait la tentative, la tentation de vivre.

Parfois elles comprenaient ou faisaient mine et l’appelaient l’aventurier –il savait alors qu’elle n’avaient pas exactement saisi, pas le fond mais ça pouvait coller sur la forme, l’aventurier libre et sans attaches qui partait laissant une femme éplorée.
Parfois l’une renchérissait, s’enorgueillissant de sa tendance à cueillir le jour, lui jurait ne jamais devenir pour lui un boulet. Il souriait doucement en acquiesçant, songeant à part lui qu’aucune fille ne pourrait être un boulet, qu’il était encore trop seul et trop fuyant pour un tel danger. Il n’y a que dans les mauvais films que les fantômes sont entravés de chaînes, tout un chacun sait que les autres passent au travers. Sans matière.
D’ailleurs elles avaient toujours fini par se fâcher, lorsqu’il s’esquivait lâchement –sa fuite n’avait jamais rien d’héroïque.

Tu prends tout et tu te barres sans rien donner, tu te sers et tu t'en vas, lui avait-on dit une fois. Il avait nié, fermement. On est deux pour s'embrasser, pour s'enlacer ou pour baiser disait-il, c'est bien que chacun donne autant. Il ne prenait pas, il acceptait ce qu’on lui offrait, donnait exactement la même chose en retour, en même temps et dans la même intensité. Il biaisait un peu et le savait car il y a d'autres manières de donner -des sentiments, de l'engagement, tout ce dans quoi il ne donnait justement pas.
Puis mettait fin à l’échange et sortait de leur vie –mais n’emportait surtout rien avec lui !
Ou quelques souvenirs. Juste de quoi faire mieux la prochaine fois –refuser, s’esquiver. Car avec le temps il laissait plus souvent tomber avant même d'avoir commencé, refusait pour n'avoir pas à terminer et à blesser.

Ce qui blesse, lui avait dit une fois celle qui peut-être l’avait le mieux compris -à force de temps et de cris-, ce qui blesse c’est cette capacité à sembler entièrement dans la relation, à faire des projets et avoir l’air satisfait sans rien laisser paraître des doutes qui deviennent progressivement certitude et décision. Qu’on se prend alors en pleine figure le jour où tu l’annonces de but en blanc –décision de rupture.

Surtout qu’en général il ne met pas de gants, même s’il se planque souvent derrière un écran –lâche, si lâche et maladroit. Et quand il l’annonce, la décision a cet implacable de ce qui fut longuement réfléchi, elle est déjà vieille et mûrie. Mais sans concertation. L’autre n’en a rien su et donc rien dit.

Parce qu’au fond, il ne suit que ses sentiments à lui, sans compromis.
C’est de l’honnêteté, se dit-il les jours d’égo, que de ne pas rester quand il n’y a plus d’attirance -non pas seulement de désir mais de volonté- et donc de sincérité. Ce serait mentir que de rester à leurs coté sans plus leur être lié.
Un putain d’égoïste ! lui avait un jour craché à la figure une fille blessée à qui il avait déclaré sans grand préambule son idée de la relation –car il l’annonçait tôt, avant toute chose pour celles qui semblaient sincères.
Quand ça ne marche plus, quand je ne t’aime plus je pars ; c’est souvent rapide, brutal et sans raison valable. Peut-être que le discours finissait par se rôder tout compte fait ; encore fallait-il réussir à le sortir, minuté, répété, lorsqu’il fallait le dire. Sans esquiver, sans louvoyer.

A moins de sacrément changer, tu finiras vieux beau libidineux à mater les filles à la sortie des lycées ou cadenassé dans un couple mensonger, prophétisait-il les jours de déprime, les jours de rupture ou de refus, toujours des jours de fuite. Fumant ou buvant à s’en écoeurer –et donner au moins une raison physique à la nausée.

Retrouvailles inespérées (postlogue et rebond*)

Le début était ici

J’aurais voulu recoder mon héroïne
Qui s’est un peu fourvoyée –fourdroyée
Alors tailler, à la pelle, égoïne

Je ne passe pas à autre chose
Elle ne pense plus à autre chose
Ma passion, pas meilleure que son poison

La même essence
Le fond de l’âme inutile
Où n’existe pas l’humanité *

Mais moi je suis du bon coté
Je peux tailler dans la gamine
Tout ordre e(s)t légitimité

On dit qu’elle est tombée bien bas
Moi je collectionnais les A
-andouilles de qualité

* extrait de Cribas, Terrain vague, 30.09.2012

(je me permets ; mais ça saute à ta demande poète)

Retrouvailles inespérées (3/3)

Je garde assez peu de souvenirs du reste de la visite. Des couloirs et des salles, ces portes épaisses et ces murs aux couloirs ternes. Ceux là ou d'autres... Tous ces foutus centres sont les mêmes. J'ai visité le reste un peu sonné, refusant d'y croire.

M'as-tu reconnu ? J'en doute. Tu étais loin, perdue encore dans ta haine et ton désespoir, forte et dure de l'extérieur pour tenir tout ce qui s'était cassé la gueule dedans.

Je me fichais bien du reste de la visite, effectuée sonné, K-O, touché-coulé. Ils l'ont bien remarqué évidemment. Ont mis ça sur le compte de la violence des tableaux, des visions d'horreur de ces gamins cernés. C'est vrai que le public n'était pas beau, qu'ils cumulaient les cas cumulant tous les maux. Mais ça... Ca c'était le boulot et là j'étais bon. Vraiment. Non plus seulement prometteur mais bon, c'est ce qu'ils disaient de moi -et pas seulement les vieux barbons dans leurs chaires théoriques. Les pires cas ne m'effrayaient pas. Toi par contre...

Toi c'était tout le reste. C'était mes années de lycée, la fin de l'enfance et le reste, ces visions qui ne m'ont plus lâchées depuis lors. L'amour fou des enfants, le désir des adolescents et la gravité des grands. La fin de l'enfance sans être encore adulte vraiment, le tourbillon intenses de ces années d'adolescents ; oh tu en étais l'un des typhons les plus terribles. Te revoir déjà m'aurait fichu un coup. Mais te revoir dans cet état ! Pas toi, pas toi, j'aurais préféré trouver mon frangin dans ces murs -n'y voyez nul égoïsme ; je le sais dur et accroché à la vie plus qu'aucun autre que je puisse connaître, lui s'en sortirai. Toi déjà dans ces années là on lisait tes fêlures. Aujourd'hui il fallait croire qu'elles s'étaient élargies un peu trop ; t'étais tombée au fond du gouffre. Qu'est ce que tu foutais là ?

J'ai dit qu'il fallait que je réfléchisse, évidemment. On ne prend pas à la légère ce genre de décision qui me conduisait à déménager à l'autre bout du pays, non vraiment cela se pense et se réfléchit -excuse ô combien artificielle et sans doute t'aurait-elle faite sourire en un autre temps, quand on se frôlait au bout du monde en rêvant de le parcourir en tous sens. J’ai dit que j’y réfléchirai, que le poste promettait beaucoup mais que je ne voulais pas précipiter la décision. Que je rappellerai. C’est la réponse qui veut généralement dire non.

Je suis sorti, retrouvant le soleil et l’extérieur avec une avidité désespérée. J’avais envie à la fois de m’enfuir et de me retourner –à vrai dire, mêlant ces deux envies j’aurais tout aussi bien pu courir à nouveau dans le bâtiment. A la place je me suis assis sur un banc non loin, comme le vieux et les amoureux. Je me sentais d’ailleurs un peu des deux, posant les yeux sur le bâtiment clair. Le bâtiment où je t’avais retrouvée, où tu habitais… étais cloîtrée. Sais-tu, j’aurais adoré t’y retrouver en collègue, dans un service ou un autre. Comme quand on était gamins, ta simple présence m’aurait mis du cœur au ventre et à l’ouvrage. Et puis j’aurais trouvé à t’approcher, à te causer. A faire tout ce que j’aurais dû tenter adolescent, tout ce que j’ai regretté de ne pas avoir osé. Tirer les choses au clair. Mais de ce coté-ci de la vie ? Faire face à tes yeux caves, ta hargne contre le monde quand ta simple présence suffit encore à mettre à bas mes barrières ? Lutter contre ton affect, le mien pour t’aider vraiment, le tien peut-être ensuite, celui qui peut naître entre beaucoup de patients dans la relation. Etre assez professionnel pour rester lucide sur ses origines et le refuser, quand j’en ai rêvé des années ?

L’amoureux en moi tout autant que le professionnel me conjuraient de refuser. Trop de risques de m’y brûler, d’y laisser des plumes et d’en arracher d’autres, de faire du mal à ceux que je m’engageais à aider en toute équité, entièrement professionnel en signant le contrat. La petite voix familière en moi murmurait de fuir encore, d’aller voir ailleurs et de fuir très loin à nouveau –mais celle-là est une compagne familière qu’il m’arrive parfois de savoir faire taire.

Je suis resté longtemps sur ce banc, avant de regagner l’hôtel où j’avais pris logement pour cet entretien. J’y ai pesé la question, l’ai, à l’image de mon corps dans les draps, tournée et retournée longtemps sans trouver solution. J’y ai réfléchi, comme je l’avais promis en refusant dans les formes.

Un peu avant l’aube, l’idée s’est imposée soudain. Que je ne pourrai pas supporter de t’avoir à nouveau croisée pour me détourner. Pour choisir de te sortir, volontairement, d’une vie que tu hantes encore trop souvent. Que sans y voir un signe du destin nous ayant ramené à la même croisée de chemins, c’était une occasion trop belle pour choisir une autre bifurcation.

Pour rassurer ma conscience, mal à l’aise à l’idée de baser ce choix sur mes capacités à faire face ou fuir d’anciens sentiments amoureux, je concluais sur le travail effectif que je pouvais mener ici. La situation idéale et l’ensemble de ces gamins aux regards tout en creux. Rien de plus vrai, objectivement je le reconnaissais. Mais ma décision, dans tout son renversement, s’était arrêtée à l’argument précédent.

Le soleil pointait dehors. J’avais prévu cette journée pour visiter la ville, songeais-je épuisé, apaisé. J’aurai maintenant des années pour le faire, souriais-je en m’endormant enfin dans les premières lueurs du matin.

Je ne te promets pas

Je ne te promets pas de t'aimer longtemps, je ne te promets ni le mariage ni les enfants. On sait bien qu'il est peu de choses qui perdurent et je sais vouloir encore découvrir le monde et ses gens -et que sais-je de toi vraiment ?. Et puis ce sont bien des responsabilités, trop peut-être pour être assumées.

Je ne te promets pas que tu seras heureux avec moi. Qui pourrait présager de ça ? Pas même un bonheur informel, pour ne surtout rien dire de l'éternel. Je ne te promets pas l'inoubliable et surtout rien d'exceptionnel -pas même ce nous si différent des amants.

Mais je peux te proposer des moments, disposer d'un peu de temps. Pas mal de rires, quelques sourires ; des soirées entre potes et l'évidente intimité. De la tendresse -ça je peux même te le promettre, s'il doit y en avoir une ce sera celle de la tendresse. La chaleur du corps et la douceur des caresses. Des instants présents. Du sentiment d'être bien -des sentiments peut-être bien. Presque rien.

Bien sur des gaffes et de l'exaspération, de quoi s'agacer mutuellement, se hérisser et peut-être s'engueuler -ou pire, ruminer. Qui a dit que ce pouvait être toujours ? Il faudrait pour cela se détruire très vite, comme les amants de Véronne, s'aimer dans l'impossible, en être passionné et mourir tout de suite, avant de desiller, avant d'en revenir. Je ne te promets heureusement pas que ce puisse arriver.

Je ne te promets même pas de passion. Celle-ci dépend trop d'un état d'esprit, d'une flambée aussi vive qu'éphémère qui ne semble pas avoir pris ici. Tant mieux sans doute ; ça finira moins en déroute -et puis il reste encore des cendres pas tout à fait balayées dans les coins, autant panser sans se brûler plus loin.

Et puis qui sait, on pourrait se prendre à rêver, se dire que ça pourrait coller. (bien sur je n'y crois pas ; on ne me la fait plus celle là, je me connais trop bien pour ça ! Et pourtant toujours...).

Et après ? On aurait tord de se priver. On a tout de même à partager, à donner à défaut d'avoir tout à se donner. Peu d'enjeux mais du sérieux, peu de passion mais sans pression ; pour le meilleur tant qu'il dure, il sera bien temps de s'enfuir au pire.

Alors que risque-t-on, qu'attend-on pour se lancer ?

Retrouvailles inespérées (2)

Non, nulle comparaison possible. Et pourtant c’est bien ton prénom qu’ils ont cité en t’interpellant pour te joindre à je ne sais quelle activité.

Un instant avant je visitais, observant tout du regard de l’expert, anticipant le rôle qui m’était proposé ici, appréciant déjà, m’enthousiasmant à tout va. Je sais ce que le contexte a d’horrible, plus affreux est-il et plus il a de chances de me plaire. Car moins cela va et plus on aura besoin… usage de moi. Oui l’instant d’avant je m’émouvais de cette opportunité où j’aurais tellement à faire.

Jusqu’à croiser ton regard et manquer de trébucher.


J’ai gardé peu de souvenirs du reste de la visite, de ce tour d’un horizon qui s’était fermé brutalement.

Au début, bien sur, ce n’était pas si évident. Il fallait me persuader que c’était bien toi, que nulle coïncidence n’avait fait naître ailleurs ce visage sous ce nom. Car malgré tout je te reconnaissais ; comment aurais-je pu faire autrement, après t’avoir observée assez pour te graver dans ma rétine et ma mémoire, pour t’y faire vivre et revivre toutes ces années ? Ta figure et ton corps, changés, transformés, dévastés certes… Mais toujours tiens tout de même.


Toujours tiens, toujours toi malgré tout. Sur le coup, je ne poussais pas plus loin le fil de cette idée tellement optimiste. Plus tard j’y repenserai, un sourire amer aux lèvres. Trop souvent les changements du dehors ne sont qu’un pâle reflet de ceux du dedans ; et si je te reconnaissais d’allure, j’étais par trop certain de ne plus trouver à l’intérieur celle dont je me souvenais. Cela n’aurait rien à voir avec l’âge.


Je ne sais pas comment j’avais espéré te retrouver un jour. Seule ou mariée, loin de chez toi ou toujours parmi les tiens, engagée, passionnée ou coincée dans un gagne pain ou un autre. Abîmée, transformée, probablement, par la vie et les ans ; qui ne le devient pas ?

Mais pas comme ça.

Je sais que je n’avais jamais imaginé cette situation. Tu sais, pourtant, à chaque fois que j’entre dans un centre, à chaque fois que je découvre des membres de votre communauté de camés et tout particulièrement dans ces lieux où j’ai vécu, je redoute d’y croiser une ancienne connaissance. Tant on croisé mon chemin pour disparaître ; pourquoi n’auraient-ils pas suivi cette voie ?


Mais pas toi. Merde pas toi !

Toi t’étais la blonde amusée du lycée, la gamine trop drôle qui refusait parfois de grandir parce que les adultes étaient tellement chiants. Qui avait mille ans, pourtant, parfois ; quand tu souriais aux gosses et quand tu assenais de ces vérités dures et froides. T’avais mille ans, t’avais dix ans et t’aurais pas hésité à casser la gueule du premier qui t’aurait un peu trop agacée. Mais il en fallait beaucoup pour t’agacer sérieusement.

Merde, pas toi. T’étais le concentré de mes fantasmes, l’aimant de trop d’instants. Je ne désirais que te connaître plus et pas qu’au sens biblique du terme.

Merde, pas toi. T’étais trop vive et trop brillante, trop équilibrée, ballerine en mouvements qui enchaînait les schémas sans faux-pas.


Mais pourtant toi. Je me souviens encore, tu sais, de ce jour où je t’ai croisée un soir, marchant comme il t’arrivait souvent, les écouteurs vissés aux oreilles t’emportant loin. C’était bien des larmes que j’ai vu dans ton regard et pas qu’une fois encore. Je t’ai croisée souvent ensuite, même si tu n’en as sans doute pas gardé un souvenir aussi brûlant que le mien. Je t’ai croisée quelques fois et je t’ai surprise quelques autres, partie très loin dans ta musique ou tes bouquins.

Un des gars, je me souviens, nous avait raconté sa déception de t’avoir un jour filé rencard -bien sur que j'en crevais de jalousie !- dans l’un de ces bars où se produisent des musiciens. Oh, tu n’avais pas chassé ses avances et ses audaces. Mais visiblement tu ne leur accordais pas toute l’importance et n’y répondais pas autant qu’il lui eut plu.

Bien sur ça ne voulait rien dire et ça ne prouvait surtout rien. Juste un désir trop bien ancré de s’échapper, que je retrouvais quand je te voyais t’enfuir des yeux par la fenêtre de cette salle de cours, celle qui donnait sur un champs donnant sur un bois, celle qui s’ouvrait sur un monde étrange et banal, quotidien mais lointain.


Je me souviens de ces fois où nous avions trouvé à parler. De l’intensité qui vibrait parfois dans tes paroles, du rire haut, de ces mouvements de la main parfois, qui balayaient les emmerdes pour aller à l’essentiel. De la justesse de tes mots et de l’intelligence vive qui pointait dans tes discours. Jusqu’à ce que tu boives à t’en démonter et tout oublier, bien sur.


Merde, pas toi. Je sais que ton visage et ton corps osseux maintenant pourraient se remplumer, que bien des choses pourraient changer de cette femme étrangère à l’aspect terrible que j’ai croisée

Mais dedans ? Je ne sais pas. Je ne veux plus savoir.


Car ceux que j’ai accompagnés, certains en sont sortis bien sur, certains ont regagné, plus ou moins, les voies plus sures et pas toujours moins cahoteuses de la vie qui roule loin des centres, des médecins du corps et de la tête.

Médecin, mon cul ! Je pose des pansements et vire des échardes, je presse un peu le pus mais au final…

Peu importe. Je sais que certains ont regagné d’autres vies. Mais, indemnes ? Jamais tout à fait pareils à ceux d’avant. Bien sur vous me direz, c’est le propre des ans et nul ne reste comme avant. Peut-être que j’en fais une maladie et un complexe, peut-être que j’exagère, à force de ne voir et travailler qu’avec les pires et les plus terribles.

Peut-être. Mais je savais lire tes yeux là et savoir que tu n’étais pas loin de ces pires.

Retrouvailles inespérées (1)

Combien d’années déjà ? Trop bien sur, presque assez pour ne plus te reconnaître. Je suis physionomiste heureusement. Trop d’années ont passé et ce n’est pas de leurs marques sur ton visage que je parle. Trop d’années ont passé car à ton âge ces ombres là ne devraient pas être. Dis, quelles furent-elles pour toi ces années ?

Je ne t’oblige pas à te raconter. Jamais. Même si, tu sais, j’aimerais entendre le récit de ces années que je ne connais pas, dont j’ai seulement glané quelques images de ci de là, au gré de ce que tu avais pu laisser de toi sur ces espaces virtuels où la vie s’expose si vite. Tu y étais discrète pour ta part et c’était tout à mon désespoir. Trop discrète peut-être, pour ne pas cacher quelque chose, quelque éloignement au monde. Au notre en tous cas. Je ne t’oblige pas à te raconter. Mais sache que ce récit que tu pourrais faire, j’aimerais l’entendre un jour, si les conditions le permettent.

Hors de tout contexte professionnel.

Tu sais, j’ai refusé cet emploi quand je t’ai vue là bas. Je ne pouvais pas. C’est vrai on nous apprend la distance et le professionnalisme, les attitudes et les façades, les outils et les méthodes. Mais ça ! Je n’ai pas pu, je savais ne pas pouvoir. C’était de l’honnêteté tu comprends ? Une fuite certes, mais une fuite honnête.

Je sais que ce poste était, non pas fait pour moi ce serait présomptueux, mais peut-être étais-je fait pour lui. Ces hommes et ces femmes, cette gravité que je préférais sur leurs visages, que je préférais au détachement qui signifiait bien trop de pertes. Ces marginaux, ceux qui sont sortis du mainstream, qui en ont chié et vont encore en baver. Je sais que j’aurais pu faire du bien ici, au foyer. Il y a tant à faire avec eux, plus même qu’il n’est possible pour un homme, plus peut-être qu’il est humainement possible de faire. Je sais que la plupart d’entre eux resteront toujours un peu précaires, un peu en marge et fort fragiles. Je sais les difficultés à sortir du trou, à sortir de ce piège qui enferme. Je les connais, les camés. Ne me suis-je pas tourné vers eux depuis longtemps ? C’est vrai que je n’ai pas la carrure des anciens, des dinosaures de la profession. C’est vrai que je débute, quelque part, tout frais sorti d’école. Mais tout de même, je les connais les camés et je sais que j’aurais pu en soigner. En soigner et même les étudier, avec tout le froid clinique de cette expression qu’on ne dit pas mais qui n’en est pas moins vraie. Faire avancer ces recherches dans lesquelles je me suis plongé. Brillamment même, il paraît.

Oui ce poste était une formidable occasion. Mais il t’incluait et pas à la place où j’aurais voulu. Pas à une place où j’aurais pu…

Je ne t’obligerai pas à te raconter. Je ne veux pas savoir de toi ce qu’un médecin pourrait, devrait. Je ne veux pas creuser avec toi dans ton passé, pas dans le but thérapeutique qu’on connaît. Il y en aura d’autres pour prendre ma place. Cette place là, je l’aurais assumée face à n’importe qui ; les plus durs, les plus détruits, j’en ai croisé plus souvent qu’à mon tour. On disait à l’université que j’avais les épaules solides. On murmurait parfois dans mon dos ; choisir d’exercer auprès d’eux, auprès des rebuts, la lie de l’humanité qui vole pour manger et braque pour se piquer. Ceux qui non contents de ne servir à rien polluent en plus le reste de la ville. Menacent nos enfants, dégradent nos bâtiments. Ceux qui trimballent assez de casseroles pour équiper des régiments de cuisines. Qui sautent à la gorge de la main qui les nourrit et ne disent jamais merci. Vous en veulent d’exister parfois, d’être propre et de n’avoir pas dérapé. Jamais. Ce sont pourtant les miens. Je laisse volontiers à mes collègues les névroses sophistiquées, les dépressions bidons… Non. Je ne me moque pas des publics et des patients habituels ; n’en ferais-je pas partie si je passais par le cabinet d’un de mes pairs ? Mais justement, je leur laisse, à ces collègues. J’ai choisi d’autres voies, qui payent moins –et je ne parle même pas seulement de l’argent ; combien de ceux que je vois pour ma part retomberont d’où ils viennent quelques jours, quelques mois quelques semaines après la sortie ?-, qui payent moins mais me passionnent plus.

Tous. Ils méritent tous leur chance, une main tendue, une aide quelle qu’elle soit. Je m’étais toujours dit que je n’en refuserai jamais, que je ne refuserai pas de travailler dans un tel endroit, concentré de cette noirceur et ce désespoir. Ces marques aux bras et à l’âme, ces yeux tout en noirs et en creux. Ces bébés minuscules qui parfois naissaient parmi eux, réclamant moins de lait que de came. Oh, ceux là, presque, m’auraient fait craquer. Mais je tenais bon et continuait les séances avec les parents. Ceux-là qui étaient parfois passés par des situations que je ne voulais même pas imaginer.

Et puis, en visitant l’institution, m’enthousiasmant déjà pour le poste qui m’était proposé, au détour d’un couloir blanc c’est ton regard noir que j’ai croisé. Je crois que j’ai ralenti un peu. A peine, vu de l’extérieur, à peine un regard plus appuyé à cette femme usée qui me dévisageait sans vergogne. Je connais ces regards, de ceux qui ne tiennent qu’à l’agressivité, au mépris. Mais je connaissais aussi ton regard, avant. Avant, avant, avant. Merde, ça faisait tellement longtemps. Ca pouvait bien n’être pas toi, n’être qu’une fille qui te ressemblait un peu, d’ailleurs quelle ressemblance pouvait-on simplement évoquer entre ce cadavre ambulant consumé de haine et la jolie blonde des bancs du lycée ?

Le faire-part (2/2)

J'ai voulu que ça tienne, malgré les hauts et les bas, malgré ce qui grince et ce qui n'allait pas. J'ai voulu que ça tienne et je crois qu'il l'espérait autant. Il craignait tellement que je parte, tu sais. La sensation en est gratifiante. Il n'y a pas de désespoir possible tant que je suis accompagnée ainsi ; on vit nos vies de chaque coté, chacun sa profession et ses projets. Mais les principaux projets sont ceux qui nous lient et ces enveloppes qui s'en iront bientôt dans trois ou quatre pays différents -trois, en fait ; ou que tu vives actuellement, je sais le nom de l'île et tu m'assures qu'il s'agit bien du même pays que la métropole qui m'est voisine-, ces enveloppes donc en sont bien l'exemple.

Si tu savais comme je me sens fatiguée parfois. Stressée, en colère contre lui qui me déçois encore quelques fois. Ce n'est pas à toi que j'apprendrai que rien n'est jamais parfait... Mais je m'en satisfais. Apprendras-tu à te contenter des perles sur ton chemin ? Bien sur il n'en est jamais d'absolument ronde et sans défaut. Bien sur pour le moment, autant que j'en sache, tu tombais plus souvent sur des éclats de verre et de pierre. Mais peut-être aussi parce que tu refusais d'accepter les bijoux qui croisaient ta route, sous prétexte qu'untel manquait d'éclat, qu'un autre était trop ceci ou trop peu cela ? Qu'il ne t'attirait pas.

Quand on s'est rencontré, qui aurait parié sur un tel succès ? Quand on s'est rencontré, lui et moi : des opinions qui, plus que diverger s'opposaient de front et s'opposent toujours ; des projets de vie qui ne se croisent pas, des domaines d'intérêt qui n'ont rien en commun. La seule certitude commune c'était celle qu'on ne durerait pas ensemble. Mais qu'on aimerait bien que ça tienne quand même... Je dois apprécier les opposés. Quand on s'est rencontré toi et moi ? Moi la poupée blonde et pailletée dans mes rêves décorés comme un Disney. Avec assez de force et de joie de vivre pour être aussi la première à filer en soirée, la première à boire et vous entrainer. Assez de faiblesse pour avoir besoin de mon prince, fort et rassurant. D'être certaine de pouvoir en garder un dans mes filets, quitte à les tester sur les autres. Et toi alors ? Toi la fille libérée, qui se jouait femme indépendante et fière. C'est vrai, dans une certaine mesure tu l'étais ; tu as toujours aimé à voyager, ta porte était toujours ouverte à nos jours de déprime et nos passages improvisés, tu parlais cul sans restriction et n'hésitais pas à le mettre en pratique sans engagement. Mais je sais aussi que si tu couchais le premier soir c'était parce que vraiment il te plaisait. Que tu pouvais passer des mois sans la moindre aventure, quand je craignais mes dérapages interdits, par simple manque d'intérêt pour ceux que tu croisais. Même juste pour s'amuser. Que tu tenais à certains qui s'en fichaient bien. Tu n'engageais pas l'autre mais tu t'engageais, toi, sans restriction ni sans arrière-pensée. Entière. Fragile aussi. Je connaissais tes déprimes, tes tendances à voir en rose ou noir selon l'état de tes relations avec les autres, qui te faisaient passer du tout au tout selon les jours. Entière, mais fragile et fracturée.

Je dois aimer les contraires et les opinions divergentes, pour m'attacher ainsi à vous. Mais il est vrai que si je t'envie pour l'apparente liberté et les lieux bien réels où tu te promènes, je t'ai aussi côtoyée d'assez près pour en voir le revers de la médaille.

Je ne t'envie pas de dormir seule plus souvent qu'à ton tour, de n'être ni casée ni papillonnante. De bâtir des projets et de tout renverser du jour au lendemain, d'avoir plein d'idées mais jamais enrichies ni renforcées par les volontés d'un partenaire au long cours. De rencontrer tant de monde et de ne nouer que des contacts éphémères, difficilement approfondis et dissouts par tes départs incessants.

Ainsi je ne t'envie pas tout. Je t'envie les voyages qui me sont devenus des vacances quand le quotidien me prend trop pour lier les départs et l'emploi. Qui ne rêverait des paysages idylliques où tu poses en photo ? Mais je sais trop bien qu'il y a bien des pans qui ne se prennent pas en photo. Les visages défilent sur les tiennes mais aucun ne reste bien longtemps ; les visages sont toujours liés à une région, un voyage en particulier. Amitiés territorialisées pour une éternelle voyageuse, évidemment cela fini par poser problème.

J'aime à penser pourtant que certains liens perdurent et le carton qui va filer au loin s'en fait signe, à défaut de preuve. Parce qu'on a partagé de bons moments et que j'appréciais ta compagnie. Parce que si notre amitié perdure, rien n'empêche donc, malgré tes errances et tes départs, d'autres à cette image ou tes amours de perdurer.

C'est tout le mal que je puis te souhaiter.

Le faire-part (1/2)

Librement inspiré de D. et ces lundis après-midi au café étudiant...

En collant l'enveloppe -j'en ai bavé pour trouver de jolis contenants autocollants qui m'éviteraient justement la langue ou le bâton de colle- je contemple une dernière fois l'adresse bien écrite, où je sais que tu ne résides pas. Mais j'ignore à vrai dire où tu vis actuellement : ces derniers temps nos rencontres se sont espacées et même les nouvelles que l'on se donnait. Je sais que tu as de nouveau quitté la métropole c'est certain, que tu as gagné les îles aux charmes lointainx. Je t'envie parfois, tu sais, des découvertes que j'imagine que tu fais. Des remarques ébahies que tu notes, amusée, sur les réseaux sociaux qui nous permettent de te suivre. Des rencontres ; je t'imagine, toujours exotique et jamais chez toi, retrouver des gens venus du même endroit, séduire ces hommes de là bas. Arpenter des rues et des paysages qui se trouvent pour moi dans les brochures de voyages. As-tu retrouvé le garçon aux yeux bleus qui t'avait fait rêvé si longtemps ? Peut-être vous êtes vous croisés à nouveau ; tu es discrète sur tes amours et tes aventures, qui faisaient nos sujets de conversation préférés lorsque l'on se voyait au quotidien. Mais ceci tu me l'aurais dit, je pense.

En contemplant cette enveloppe qui ira loin, en passant par bien des mains, je souris cependant. La porte vient de claquer et je sais qui est rentré. Je sais qu'il viendra m'embrasser, masser rapidement les épaules qui me restent toujours un peu crispées. Il sourira lui aussi, contemplant les enveloppes. Blaguera peut-être sur le nombre d'invités, sur les sommes faramineuses en timbres. Mais je sais bien ce qu'il en est. Il sourira et m'embrassera encore : depuis le temps que l'on parlait de ce projet, depuis les mois qu'on le prépare concrètement, voir enfin tout s'emboiter, voir enfin les invitations prêtes à être postées...

Bien sur que c'est un rêve de petite fille. Je sais que tu souriras à la vue de ma robe, si classique et si cliché ; une vrai meringue de princesse. Ne l'ais-je pas toujours été un peu ? On en riait, quand tu trainais d'affreuses bottes à crampons à coté de mes élégants talons : dans ces cas là cependant pouvait-on se regarder dans les yeux sans que j'aie besoin de les hausser. Jolie petite fille-femme, forte et fragile. En posant ton enveloppe sur la pile des autres, je sais déjà que tu l'ouvriras bien plus tard que les autres. Ignorant ton adresse, je l'envoie à celle que tu m'as donnée, au domicile parental qui joue les centres de tri et de distribution de ton courrier. Ils t'envoient de temps en temps ce que j'imagine être de grandes enveloppes brunes, pleines des courriers qu'ils ont reçu pour toi. Entre les factures et les cartes postales, tu trouveras donc ce rectangle crème au papier un peu épais. A l'écriture élégante et turquoise. J'imagine déjà ton étonnement puis ton sourire quand tu retourneras l'enveloppe et verras nos noms sur le verso.

Ou peut-être auras-tu déjà deviné rien qu'à l'aspect. Je doute que tu reçoives si souvent de telles enveloppes et puis j'ai tout de même assuré le pragmatique avant de te l'envoyer, te questionnant directement depuis nos chers réseaux sociaux. Il fallait bien te redemander une adresse et surtout, surtout savoir si tu risquais d'être accompagnée...

Rien n'a changé n'est-ce-pas ? Il faut toujours envoyer ton courrier « chez toi » comme tu précises en sachant que tu n'y vis pas. Et t'inviter seule, évidemment. Non, toujours personne avec toi même si tu me glisses parfois des nouvelles de la vie de ton lit. Qu'est ce qu'on pouvait en rire à l'époque... Et les concours montés ensemble, des bizarreries que nous offraient ces hommes qui croisaient nos chemins. Et les commérages si tard dans la nuit, les yeux ronds et le rire haut. Je t'envie parfois, quand je reçois des cartes postales d'endroit que je ne situe même pas. Quand tu m'évoques ces fruits incroyables et la mer où tu nages joyeusement. Quand tu m'évoquais ces lieux où tu es retournée, la rue où j'ai habité, les locaux qu'on avait fréquenté, cette année où l'on s'était rencontrées outre-atlantique. Tu passes du froid au chaud, intercalant à peine quelques escales en ton pays. Le temps de travailler une opportunité, de refaire des papiers en attendant la suivante.

Mais quand je lui tends les enveloppes qu'il ira poster ce soir. Quand il me regarde avec ces yeux ravis, quand il serre mes mains autour de ce papier au grain fin si élégant. Quand on se donne la main sur ce projet qui se concrétise enfin... Je ne t'envie plus. Je connais ta solitude, je crois. Je suis passée par des périodes aussi, des moments de rejet et de tristesse. J'en suis heureusement sortie depuis longtemps. Alors certes je découvre moins de villes et moins de gens. Mais j'ai tissé autour de moi un réseau à mon image, un peu mouvant mais solide et durable. J'ai mes amis, avec qui le lien ne fait que grandir à mesure des moments partagés -je sais que tu te sentais à l'écart quand tu venais, à l'écart de nos rires et de nos connivences.

Certes je dors avec le même homme chaque nuit ; mais je dors avec chaque nuit, lui qui m'accompagne au quotidien.

Et voilà le résultat. La robe et les invitations, ce que vous verrez pour le moment ; les engueulades au sujet des réservations, les coups de gueule dans le salon, qu'on met sur le dos du stress avant de se réconcilier évidemment. Tu étais au courant de tout cela quand on se voyait régulièrement, quand tu étais la plus proche à qui je pouvais confier mes doutes et mes espoirs, car les autres étaient loin. Deux exilées volontaires sur un nouveau continent, qui s'étaient croisées par hasard et liées par amitié. De ces amitiés étranges du temps court et de la rupture avec le quotidien, nées de rencontres et de l'absence du groupe habituel. Les seules que tu connais, peut-être. Ces amitiés qui peuvent être très fortes, l'intensité remplaçant la durée ; qui mènent vite à l'intime et aux confidences, puisqu'il faut bien en faire et que les interlocuteurs habituels sont loin, hors du coup. On leur raconte aussi évidemment, mais c'est un peu différent. Alors je te racontais mes doutes et mes espoirs concernant un couple dont tu ne connaissais qu'une moitié des participants. Tu savais qu'il n'y avait pas que les rêves et les déclarations d'amour ; tu supportais mes colères et mes peurs face à ce qui nous attendrait à mon retour...

De son départ

Il enfouit sa main dans ses cheveux longs, dans leur blondeur si peu commune sous ces latitudes. Il enfouit son visage dans son cou, y déposant un baiser et un murmure.

- Je n'ai pas très envie que tu partes.


Elle ne répondit rien tout d'abord. Resta silencieuse, une main lui caressant machinalement le dos, les yeux fixant le plafond sans le voir, écoutant le ventilateur qui tournait langoureusement, allongée contre lui dans son lit. Elle laissa la colère affluer doucement, bruler en elle un instant et refluer lentement, ne laissant qu'un peu de braises pour armer son esprit dont elle connaissait les faiblesses.

Et pourquoi pas ? Tu ne perds rien ou pas grand chose. Ce n'est pas pour ce que l'on a fait ensemble ; rien d'irremplaçable et facilement encore.

Bien sur les mots sont plus calmes et moins agressifs. Puisque cela n'en vaut pas la peine, pourquoi devrait-elle éveiller les récriminations ?

- Ba, tu te retrouveras vite d'autres nanas. Et puis je n'ai pas très envie de partir non plus.


Une réponse attendue, convenue. Un nouveau silence après la voix douce mais froide, de celles qui énoncent des évidences, avant de reprendre du même ton, égrenant les constats. A peine si l'on pouvait entendre un peu de douleur cependant, derrière la construction calme au débit régulier mais limpide, inévitable.

- Je rentre en métropole que je ne suis plus certaine d'apprécier. Retrouver de loin en loin quelques uns ponctuellement fréquentés, largement oubliés et beaucoup de solitude. Ici ce n'est pas chez moi mais il n'y a plus -pas- grand chose qui m'attende là bas.


Il ne dit rien, évidemment. Il ne veut pas de ça, pas de ces plaintes et de ce désespoir froid. Il pensait pourtant ce qu'il disait, sans doute même. Sur le moment, éperdument. Qui voudrait voir partir de ses bras une fille aussi tranquille ? Qui le relançait régulièrement et ne se vexait jamais, qui ne le harcelait pas plus qu'elle ne le repoussait. A qui tout semblait aller ; mais plutôt drôle en plus et même intéressante parfois. Ni la plus belle ni la plus intelligente, loin de là ; mais disponible et franchement accommodante. Ni exigences ni caprices, l'aventure de routine idéale. Bien sur qu'il ne voulait pas perdre cette nana toujours à portée de main mais jamais dans ses pieds. Et puis l'exotisme et la satisfaction d'avoir conquis cette touriste de là bas ; après tout l'image de la séduction était plutôt attribuée aux femmes de ces îles, face aux Blancs qui venaient ici en conquérants.

Mais pour le reste... Qu'importaient ses états d'esprit au delà ?


Il ne dit rien, évidemment et elle sourit intérieurement. Elle savait bien qu'il ne dirait rien ou si peu, quelques mots... Elle comptait les secondes en silence, comptant aussi les thèmes qu'il risquerait d'aborder pour la démentir. L'évidence de la famille en premier lieu, si importante ici qu'elle ne pouvait qu'être sincère ; les amis peut être aussi.


- Quand même, ta famille sera contente de te revoir.


Bingo. Nouveau sourire qu'elle laisse cette fois poindre sur son visage, assorti d'une réponse appropriée. Il est de bon ton d'être heureux de retrouver les siens et plus encore d'être ravi des efforts faits pour la consoler.

- Bien sur, moi aussi.


Ne pas trop en demander. La brèche est trop grande et le gouffre trop dur pour qu'elle puisse s'étendre plus sur des sujets qui peuvent à nouveau déraper. Elle préfère encore s'étendre contre lui, caresser son corps qu'elle n'a pas appris par coeur, ce corps de hasard qu'elle a croisé et effleuré, qui ne s'est jamais vraiment donné ni révélé. Ce corps de surfeur bronzé, qu'elle accompagne trop rarement à la plage et bien plus souvent en pensées quand elle voit le lagon depuis l'université.

Non c'est certain qu'il ne restera pas longtemps seul. Une guitare et une planche, une gueule d'ange et même une carrière qui promet quelques finances... Elles se l'arracheront. Elle leur laisse à vrai dire : leur relation était éphémère, le fut encore plus que prévu, à peine une coucherie de loin en loin et quelques verres. Une vraie liberté.

Elle s'en fiche, se persuade-t-elle en sachant bien que ce n'est pas vrai. Elle avait espéré mieux et autre chose, elle avait voulu plus ; elle avait souhaité rentrer dans sa vie, même pour le peu de temps qu'il lui restait à passer en ces terres qu'elle avait appris à connaître à défaut de vraiment les aimer. Elle avait souhaité passer du temps avec lui, le voir au quotidien, partager ces moments de rien ; le rejoindre n'importe quand, concilier leurs emplois du temps, l'inviter dans ses activités et se joindre à ses sorties.

Il s'y était refusé, il avait gardé ses distances et son intimité. En d'autres temps et d'autres circonstances peut-être ? Mais tant pis.

Elle repartait après-demain et ne montrerait rien. Les espoirs étaient toujours déçus de toute façon, sans doute valait-il mieux qu'ils en soient restés là. C'était plus clair et plus simple, pas d'adieux ni de promesses idiotes. Les colliers d'au revoir seraient offerts par d'autres : entre eux nul romantisme n'était possible, ils étaient partis sur d'autres bases.

Pas d'attente ou de douleur. Elle ne reviendrait jamais ici mais d'autres lieux l'attendraient, d'autres hommes et d'autres aventures. Il était aussi bon que tout n'ait été qu'idioties sans conséquence.


Il était bon aussi qu'il eut marqué ce recul. Qu'il n'ai rien voulu, qu'il se soit servi d'elle, suscitant sans le savoir les hauts cris de ses amis à elle. Leurs récriminations tout du moins et quelques soupirs agacés. Ca n'en vaut pas la peine, il se moque de toi, laisse le tomber, tu me fais de la peine.

Il avait ainsi laissé une possibilité à la colère, qui lui avait permis elle même de se détacher doucement. D'éviter de tomber plus bas. De jouer la conciliante que rien ne dérangeait.

C'était elle d'une certaine manière après tout. Libre, sans attache et se souciant peu des conséquences et de l'après. C'était elle évidemment : n'était-ce pas le portrait qu'en avaient fait ses amis ? C'était elle évidemment, répétait-elle comme un mantra. Tout ce qu'il fallait pour contrer les idioties qui dansaient dans sa cervelle. Avec une dose d'orgueil, elle avait les armes ultimes pour ne rien laisser paraître des vides et des fêlures. C'était elle il est vrai, réservant ses billets d'avion et programmant ses rêves d'évasion.

Le reste ? La douleur insidieuse et les rêves romantiques ? Le prix à payer pour l'adieu à la naïveté, sans doute. On ne marie pas les surfeurs ; on prend comme eux la vague tant qu'elle dure, on prend les vagues ponctuelles, éphémères. Il n'est rien de continu ni de durable. On peut passer sa vie dans la mer et attendre longtemps la vague ; ils avaient vécu non loin l'un de l'autre, elle espérant au quotidien un signe de lui. C'était elle pourtant, le masque mobile qui clamait l'indifférence et vivait sa vie. D'ailleurs c'est elle qui partait, qui le quittait en embarquant à nouveau sur le tarmac. Du moins les apparences étaient-elles sauves.

Les caresses se succèdent dans leur dos, rendus un peu moites par la chaleur ambiante. La saison des pluies n'est plus très loin heureusement, qui rafraichira la terre ; tout heureusement y échappera-t-elle cette année pour retrouver la grisaille d'un automne chez elle. Ils se voyaient plus pourtant, pendant les pluies qui rendaient les passes impraticables pour les planches et leurs joyeux dompteurs de vagues. Mais elle détestait ces jours infiniment gris et mouillés.

Les caresses se succèdent dans leurs dos respectifs, un peu languides. Cette langueur des îles tant vantée, qui rend les cabrioles épuisantes.

Elle l'en avait rendu muet. Prévisible.

Avantage de ces aventures sans conséquences, du moins pouvaient-ils toujours baiser pour combler les silences.

L'ami et l'idiot (1/2)

-Alors ?

-C'est une connasse.


Le verdict était rendu, inévitable. Il hausse les épaules en l'entendant.

-Elle est tendre avec moi.


L'autre hausse les yeux au ciel, une moue exaspérée sur le visage.

-Quand elle daigne se souvenir de ton existence ! Je dirais qu'au mieux elle joue avec toi, te prends et te jette à son gré. Au pire elle n'en a juste rien à foutre. Elle ne te rappelle jamais, ne te propose jamais de vous revoir. Et toi, chien fidèle, tu lui cours après gentiment, tu la rappelles et te plie à ses caprices, à ses oui et ses non qui te laissent en plan au dernier moment.

Sincèrement, lâche là. Quel besoin avais-tu de te coincer avec une fille pareille alors qu'il y en a des dizaines d'autres et que tu pourrais avoir l'esprit tranquille à des aventures plus ou moins durables ?


Il hausse légèrement les épaules à nouveau, sans révolte, sans cri.

-C'est bon de passer des moments avec elle. Ca faisait longtemps ; contrairement à toi, non je n'ai pas un harem à mes pieds.

-Tu es trop difficile. Y'a quand même quelques nanas pas dégueu qui t'ont fait de l'oeil ces dernières semaines et quelques autres que je parie que tu aurais pu emballer sans soucis. Et je ne suis pas le seul à te l'avoir fait remarquer.

-M'intéressaient pas. J'en suis pas encore à ramener chez moi n'importe quel joli cul, même juste pour la nuit...

-Ca ne te ferait pourtant pas de mal ! Crois moi, tu te prendrais moins la tête en concluant plus souvent. On ne te demande pas de les épouser ni même de les revoir, merde. Juste de t'amuser un peu, de laisser faire et voir.


A son tour de mimer l'exaspération devant l'autre, un instant à peine. Il n'était pas capable de s'énerver pour de bon sur ce sujet déjà trop souvent discuté ; il savait l'autre sincère et attentionné, réellement inquiet à le voir osciller jour après jour entre béatitude et déprime.

-Hé bien je n'y arrive pas. Oui ça serait bien, oui ça serait plus simple, infiniment même et je te rappelle que je suis quand même le mieux placé pour le savoir.

Soit elles ne m'intéressent pas, soit elles m'intéressent plus ; assez pour conclure c'est déjà trop pour ne pas vouloir remettre ça. Sinon ça n'en vaut pas la peine.


-Tu sais ce qui n'en vaut pas la peine ? Ce qui n'en vaut pas la peine mais qui me fait vraiment de la peine ? C'est toi, merde, c'est ta manière de t'accrocher, c'est cette non relation qui semble te faire plus de mal que de bien. Tes questionnements, ton attente, pour une connasse qui n'en a rien à battre.


Il ne répond rien. Il sait bien qu'il a raison, que cette histoire qu'on ne peut appeler relation lui a apporté plus de mal que de bien, l'a reconduit à osciller de haut en bas, à creuser toujours plus loin dans le fond.

Mais aussi à lui faire frôler des moments de bonheur presque pur, des moments où les doutes et les questions se taisaient sous la main douce, dans l'étreinte de ses bras et sa tête sur sa poitrine.

Et puis elle n'était pas qu'un coup d'un soir qui arrive à l'improviste évidente, après une soirée arrosée. Elle ne l'était pas pour lui du moins, car il savait aussi que l'inverse n'était pas vrai.

-Ca faisait longtemps que je n'étais pas tombé amoureux.


L'autre secoue la tête, soupire doucement. Il savait bien qu'ils finiraient par en arriver là. Il le connait trop bien et depuis trop longtemps pour savoir faire la différence entre ces dérapages de soirées et cette situation-ci, cette rêverie qui ne le quittait pas mais camouflait bien d'autres états. Il le connaissait trop bien et depuis trop longtemps pour n'avoir pas deviné que lorsqu'il lui parlait de cette nana, lorsqu'elle était encore inaccessible, qu'elle n'avait pas daigné lui accorder un regard, lorsqu'il lui en parlait avec légèreté et quelque grossièreté, cet amusement n'était qu'illusion. Il savait faire la différence entre les discours où le détachement était réel et ceux qui cachaient quelque mouvement plus puissant. Cette nana là lui avait tapé dans l'oeil, avait remué quelque chose en lui qui ne bougeait pas souvent.

Et c'était une mauvaise nouvelle. Car il le connaissait trop et depuis trop longtemps pour ne pas connaître la manière dont il s'abîmait en amour. Dont il s'y abimait. Il y plongeait entièrement et finissait toujours par y laisser quelques dents, par y brûler quelques plumes.

Il posa la question dont il connaissait déjà la réponse.

- Tu lui as fait comprendre ?

J'ai abandonné l'idée de t'oublier

Le temps n'efface pas grand chose. Il jaunit les photos, referme les plaies, passe les couleurs. Reste le papier cassant, les cicatrices blanches et les silhouettes jamais disparues tout à fait.

J'ai abandonné l'idée de l'oublier.

Allez viens va ! Puisque ton souvenir me hante, comme un fantôme une maison qui grince, effrayant les occupants. Puisque ton image est à celle des mauvaises herbes, dont on ne supprime jamais tout à fait la racine. Qui résistent aux plus grands déserts, qui persistent.

Puisque j'ai laissé tomber l'idée de t'oublier. Viens donc alors !

Haere mai et maeva. Tu as toujours été ici chez toi. Puisque tu n'as pas pu partir, autant cesser la clandestinité. Je t'offre le sofa.

Comme un invité qui saoule un peu mais qu'on ne peut se résoudre à larguer. Qu'on croise au matin sur le canapé, oh boy, encore là toi ?

Qu'on croise un soir en rentrant accompagné. Oups. Tant qu'on réussit à le cacher aux squatteurs improvisés... A qui l'on pense quand on découche. Sous sa peau, c'est ton visage qui transparaissait parfois, le tien que je n'ai jamais touché.

Allez viens va ! Cesse donc de te cacher puisque tu débordes tout le temps. Puisque où tu te caches est toujours surprenant, comme un objet momentanément oublié sur lequel on retombe, au fond du placard au moment d'y déposer un carton -lourd et nous voici à jongler pour ne pas se le lâcher sur les pieds.

C'est sur que depuis le temps ton souvenir sent un peu le renfermé. Comme un vieux papier un peu usé d'être resté trop longtemps au fond d'une poche. Sur lequel on se serait assis souvent.

C'est sur que depuis le temps les angles se sont un peu cassés, les plis un peu forcés. Quelques détails se sont effacés et pour tout dire le tout s'est adapté, à la forme de la poche où je t'avais rangé.

Ma foi je n'aurais rien contre un nouvel instantané.

Bordel si tu savais comme je t'ai aimé. Ce que je donnerai pour te recroiser. Rien de mal ou de terrible, se causer un moment, prendre un verre ou un café. Se souvenir du bon vieux temps, celui qu'on n'a pas partagé. Se raconter les dernières années, celles qui nous ont séparés. Se dire qu'on ne s'est jamais vraiment fréquenté mais que tu m'avais tapé dans l'oeil, assez fort pour m'aveugler.

Se recroiser et causer. Oh pas grand chose. Juste ouvrir à nouveau l'oeil -clic, comme le loup, comme le gosse de Pennac. Celui que tu m'as fermé en brillant un peu fort. Celui que j'ai fermé en m'illusionnant à mort.

Se recroiser et se causer. Oh pas grand chose. Juste de quoi déchanter, déssiller.

Mais bien sur que ça n'est pas faisable. T'es à perpète et moi aussi, on s'était déjà croisé au bout du monde. Au bout de notre monde originaire commun, celui où l'on n'est plus ni l'un ni l'autre. A peine y sommes-nous retournés, sans doute en même temps et déjà sans le savoir. On est con, quand on y pense. Et plus encore quand on refuse d'y penser.

Je ne sais même pas où t'es. Mais si je devais te croiser, je prie pour avoir l'audace de me retourner, de t'interpeler -et le bonheur que tu fasses de même.

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